Une journée de réflexion et de partage par Gustavo Soto

Depuis
février 2009, j’anime à Liège, le premier samedi du mois, une journée de réflexion et de partage sur la pensée mystique de Maurice Zundel.

En février et mars 2012, il a été proposé au groupe le texte d’une conférence de MZ, donnée au Cénacle de Genève le 2 février 1964 et publiée sur le site www.mauricezundel.net, le 2 février 2012 et dont nous reprenons le texte en annexe (p. 66).

 

Je reprends ici la transcription des enregistrements de ces causeries, en éliminant les répétitions et les éléments non pertinents.

 

Sommaire de ce document :

 

Partage d’informations

Synchronicités

Une rencontre personnelle

Connaissance historique

Lecture fondamentaliste

La puissance du verbe

Le fondement de toute relation

L’abstraction, prise de distance au réel

Connaître par l’intérieur

La présence eucharistique

Centre de référence

L’homme est le sanctuaire de Dieu

Révélation de la personne

Perception mystique

L’adoration eucharistique

Nous sommes UN avec le cosmos

Le Dieu de Jésus-Christ

Amour et affectivité

Pourquoi se questionner autant ?

Qu’est-ce qu’aimer ?

Annexe – texte de la conférence

 

 

Partage d’informations

 

MF: Problèmes de dialogue entre Catholiques et Orthodoxes… et de division des églises orthodoxes entre elles…

 

Rn: On est dans le préfabriqué y compris dans ce domaine-là…

 

G: Le plus grand obstacle que l’on rencontre dans notre cheminement est la peur…

 

R: J’ai rencontré, après 50 ans, un ami du temps du service militaire… On a rappelé la dimension spirituelle et scientifique qui nous reliait, et le désir de donner notre vie au Seigneur. On était tous les deux secrétaires de l’aumônier…

En retrouvant Jean-Philippe, on a replongé en Teilhard de Chardin, et je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de commun avec Zundel. J’ai pu témoigner du côté libérateur de la théologie de Zundel. Vivre Dieu…

J’espère qu’il va se nourrir un peu de Zundel.

 

 

Synchronicités [retour au sommaire]

 

G: Je n’ai pas quitté Zundel pendant toutes les vacances et j’ai fait deux rencontres extraordinaires, à travers les livres, avec de grands personnages.

Le premier, Christian de Duve, notre Prix Nobel de Médecine, a sorti un petit livre en 2011: De Jésus à Jésus en passant par Darwin. Le deuxième est un penseur américain, Charles Eisenstein, ancien professeur à Pennstate, qui a déjà édité plusieurs bouquins, avec la nouveauté que, tout en étant un penseur de grande qualité scientifique, il a décidé qu’il allait lutter contre le capitalisme en ne faisant pas de commerce avec ses livres. Il les met gratuitement sur Internet, en disant: si cela vous convient, vous pouvez collaborer en payant autant.

La lecture de son principal ouvrage a été pour moi bouleversante : The Ascent of Humanity, l’Ascension de l’humanité, un livre de plus de 600 pages dans lequel il reprend l’histoire de l’évolution. Il dit que la caractéristique majeure de l’être humain est de se poser à l’extérieur de la création et d’avoir établi une distance et, avec cela, il a quitté non seulement la nature, l’univers, mais il s’est également coupé de Dieu et de lui-même et qu’il est temps d’en finir avec cette séparation.

La manifestation concrète de cette séparation est l’argent. On a mis un prix à tout, tout est devenu objet, tout est devenu sans aucun sens, tout se paie. Et ça doit finir parce que la crise actuelle ne peut être dépassée qu’en retournant à l’unification personnelle.

J’ai trouvé chez ces deux auteurs une magnifique convergence avec la pensée zundélienne.

Pour de Duve, Jésus, dépouillé de tout ce qu’en a fait Constantin, est le seul leader susceptible d’unifier l’humanité et de la sortir de la crise actuelle.

Les deux auteurs entrent dans l’air du temps en disant que cette civilisation touche à sa fin, et la crise n’est que le commencement du changement radical qu’il va y avoir.

De Duve termine en présentant en quelques pages le panorama terrible qui pèse sur l’humanité. Et devant cela, le seul leader capable de conduire l’humanité, c’est Jésus.

L’autre auteur est Charles Eisenstein. Il ne parle pas de Jésus, mais, entre les lignes, il apporte le même message. Son livre est vraiment passionnant. La difficulté est qu’il s’agit d’un gros bouquin de 600 pages. J’ai commencé à le lire en décembre, et je viens de le terminer.

De Duve est âgé de 92 ans. Dans son livre, il raconte son témoignage, comment il a abandonné sa foi catholique d’enfant en rencontrant Darwin et l’évolutionnisme dans son parcours de médecin, de professeur à l’ULB ; comment il a obtenu son Prix Nobel. Après sa carrière universitaire, il a commencé à méditer sur la situation du monde actuel. Et, en pensant à notre situation, il a retrouvé Jésus à un autre niveau, comme penseur et comme leader pour l’humanité.

 

J: Et quel est le rôle de Darwin…?

 

G: C’est que, comme biologiste, l’évolutionnisme matérialiste l’a conduit à renoncer au Jésus de son enfance.

Et Eisenstein dit que la science est la plus belle conquête de la séparation dans laquelle l’homme se prétend différent, portant un regard objectal sur soi-même et sur tout. Ce regard scientifique s’avère une véritable aberration, mais il ne faut pas renier les merveilleuses conquêtes de la science. Seulement, il nous reste à réintégrer le monde.

Je trouve que tout cela est une bonne introduction au texte qui est maintenant sur le site: L’homme est le sanctuaire de Dieu.

 

Rn: L’Occident est en déclin… mais la Chine est en train d’émerger.

 

G: Il y a beaucoup de peuples qui ne se rendent pas encore compte qu’ils sont en train de compter sur un vieux système, périmé. Ils sont dans l’illusion, et en parlant de reprise économique, l’évolution leur échappe et la catastrophe écologique va rendre la vie impossible, y compris pour les pays émergeants qui sont en train de parier sur le vieux système. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de nourrir la destruction de la planète. Ils prétendent que les pays industrialisés ont profité, et que maintenant c’est leur tour…

Et les catastrophes écologiques que l’on est en train de provoquer, avec des mines à ciel ouvert, comme les mines d’or en Colombie, au Chili, les prospections pétrolières dans le pôle, et même les Etats-Unis, en rachetant des quotas de pollution, sont en train de signer la catastrophe…

J’ai également lu le livre Jésus avant le christianisme d’Albert Nolan, un dominicain d’Afrique du Sud, considéré comme un théologien de la libération. Il présente Jésus sous sa dimension humaine, un homme et un leader libérateur. Zundel présente la dimension divine et trinitaire de Jésus.

Nolan présente sa dimension humaine et libératrice. Il a été nommé général de l’ordre dominicain mais l’a refusé ; il désirait continuer son travail contre l’Apartheid. Son livre est difficile à trouver, il semble qu’il soit épuisé. La dernière édition date de 1995. Il vient maintenant de sortir un autre livre: Jésus aujourd’hui, publié en anglais en 2005. Là, Nolan présente la situation actuelle du monde, avec Jésus comme leader capable de nous sortir de l’ornière.

Cela m’a impressionné parce que les trois livres me sont arrivés dans les mains en même temps, sans que je les cherche: pur « hasard »…

J’ai trouvé de Duve à la FNAC, au hasard d’une visite la veille de mon départ. Je l’ai lu dans l’avion, dans le vol vers la Colombie. Et, en arrivant à Bogotá, on m’a présenté une dame, professeur à l’université, qui m’a parlé d’Eisenstein, dont elle a estropié le nom en disant « Charles Einstein ». Elle me demandait si je connaissais son œuvre, m’expliquant qu’elle était très intéressante.

J’ai téléchargé le livre sur Internet. Une semaine après, j’ai eu l’occasion d’en parler plus amplement avec la dame. C’était un véritable plaisir de lire ces trois auteurs qui convergent avec ma passion dominante. Surprise: elle, professeur de théologie, ne connaissait pas Zundel. Je lui ai donné mes documents en espagnol et elle s’est mise de suite à les lire. Elle est devenue une fervente lectrice de Zundel…

 

 

Une rencontre personnelle [retour au sommaire]

 

Prenons le texte de Zundel choisi comme thème de notre journée, un thème auquel il touche souvent.

« La vie de Jésus… se termine par un échec. Jésus n’a converti personne, il n’a pas fait un seul disciple, je veux dire, dans son Esprit, personne ne l’a compris, il va être seul tout à l’heure dans son, son agonie. »

C’est fort. « Il n’a pas fait un seul disciple, il n’a converti personne, dans son Esprit, personne ne l’a compris ».

Je crois que c’est ce qui nous arrive, ce qui arrive à la théologie, à l’exégèse, tant qu’on s’arrête à l’objectivation: le regard scientifique ne peut pas atteindre l’intériorité.

Jésus, on ne le rencontre pas, on ne le connaît pas par les livres. La foi n’est pas de l’information, c’est une connaissance par le cœur, qui ne peut se faire que par une rencontre personnelle. Tant que tu n’as pas rencontré Jésus par le cœur…

 

Rn: Il y a la foi et la rencontre personnelle. Je l’ai rencontré par la Vierge Marie ; j’ai la foi, mais je ne suis pas encore arrivé à une rencontre fort intime avec Lui…

 

G: J’ai envie de te renvoyer à ce que Zundel met comme fondement à cette rencontre. La rencontre avec Jésus est une rencontre nuptiale. Tu peux le rencontrer par analogie, en faisant référence à ta rencontre avec ta femme, la communion que tu as avec elle n’empêche pas que si tu te demandes qui elle est, tu arriveras à la conclusion que tu ne la connais pas.

J’ai vécu 30 ans avec ma femme et j’ai l’impression que je ne la connaissais pas, et que je commence à mieux la connaître petit à petit maintenant après sa mort.

Comment est-ce que je connais maintenant ma femme? Par des signes qui me parlent de son amour et de sa présence, mais elle n’est plus là physiquement. Je comprends ce paragraphe. Il a fallu la Pentecôte, « il faut que je m’en aille, sinon l’Esprit Saint ne viendra pas en vous. »

 

Rn: Elle n’est plus là, ou là, mais elle est « ici »…

 

G: Avec Jésus c’est un peu comme cela. Si tu le cherches avec un regard extérieur, tu ne le trouveras pas.

Cette semaine j’ai parlé avec quelqu’un qui disait:

– (interlocuteur): « Je suis revenue à la foi, mais je ne sais pas prier. Quand je prie, j’ai l’impression de m’adresser à moi-même ».

– « Et à qui veux-tu t’adresser sinon à toi-même? Quand tu pries, tu t’adresses à quelqu’un qui est en toi, plus intime que toi-même, mais tu n’as pas accès à lui autrement qu’avec la foi. Tu peux prier en regardant une petite plante. Si tu arrives à t’extasier devant elle, en admirant les processus de la vie, si tu t’extasies devant le processus de ta respiration, c’est cela parler avec Dieu. Pourquoi le séparer de toi? »

– (interlocuteur): « Ça je le fais tous les jours! Je suis là dans mon jardin à regarder une fleur, une plante, un arbre je m’émerveille devant le miracle de la vie. »

– « C’est cela contempler Dieu, le tout Autre, et le tout même. »

– (interlocuteur): « C’est une question de me convaincre, alors. »

– « Oui, l’expérimenter au cœur du réel, arriver à reconnaître la divine présence, arriver à t’extasier devant un petit enfant aussi, comme dit Zundel.

– (interlocuteur): « Hélas, dans nos relations humaines, nous restons à l’extérieur et nous ne nous connaissons pas. Quand on me dit des choses positives, je ne crois pas. Et quand on me dit des choses négatives… »

 

Rn: Tu réponds: tu ne me connais pas…

 

G: Je n’accepte pas mais reconnais que c’est vrai… (rires)

Cela rejoint ma propre attitude, mon autocritique. Mon refus de m’accepter. Le jugement que je porte sur mes limites et mes péchés n’est pas un regard divin. Jésus, Dieu ne nous accuse de rien, il ne nous juge pas, il ne nous condamne pas…

 

MF: C’est comme une maman… Pendant la guerre, ma mère est rentrée tard un soir et j’avais préparé quelque chose pour elle, quelque chose de chaud… À la fin de sa vie, elle ne se souvenait que de cela… Et je me dis: ça c’est une maman… Et Dieu est aussi comme une maman…

 

G: Je crois qu’une véritable rencontre avec Dieu passe par une rencontre avec soi-même et une acceptation de soi.

 

MF: Etty Hillesum disait cela.

 

G: Se rendre compte qu’on est aimé infiniment, et inconditionnellement, retrouver au-dedans cet amour inconditionnel pour moi-même, et y croire. Si on se sent uni par cette dimension, en la retrouvant en chacun, en chaque être, c’est sublime.

Je crois que c’est à cela que Zundel fait allusion quand il dit qu’à la Pentecôte Jésus devient intérieur à ses disciples. Ou comme il disait, dans un texte paru pendant ces vacances, d’un mystique qui dans sa prière parle avec le Seigneur et lui demande: Qui es-tu, Seigneur ? Et le Seigneur lui répond: Je suis toi !

 

MF: C’est étourdissant…

 

Rn: Étourdissant et en même temps difficile…

Quand je pense aux gens qui, au travail, ne t’acceptent pas ou ne t’apprécient pas… Arriver à être ouvert et acceptant envers quelqu’un qui est comme cela, c’est une grosse épreuve…

 

 

Connaissance historique [retour au sommaire]

 

G: Cette enquête sur l’expérience de Jésus lui-même dans sa relation à Dieu, est très impressionnante.

 

R: On ne sait rien de sa propre expérience dans sa relation au Père… On na pas de témoignages… on a parlé de sa vie, mais pas beaucoup de son expérience de Dieu…

 

MF: On ne sait pas communiquer les expériences.

 

R: C’est difficile. C’est communicable, mais avec des métaphores, des analogies…

 

Rn: S’il y a proximité avec la personne, mais à une telle distance dans le temps…

 

MF: Sa réaction au Temple déjà… sa relation avec son Père… ça les a marqués aussi, ils étaient stupéfaits…

 

G: Va savoir quelle est la réalité historique…

 

MF: Oh, si tu commences à tout remettre en question…

 

R: Dans toutes les traditions, quand l’enfant arrive à l’âge de l’initiation, à la puberté, il a une parole d’homme. Si tu regardes dans la vie de Bouddha, dans la vie de tous les prophètes, comme tu vois dans le livre d’Adolphe Guéchet, ce gros bouquin sur la vie de Jésus, de Bouddha, Mahomet… tu vas retrouver des similitudes dans toutes les traditions, tu vas retrouver les miracles… Bouddha va étonner aussi son entourage…

 

G: Flavius Josephus a également épaté ses profs… Par les travaux d’exégèse, on sait que les évangiles de l’enfance de Jésus sont de composition très tardive.

 

R: Et quand on voit les déformations dans les récits, la quantité de points de vues contradictoires que l’on peut lire sur la dernière guerre, qui a eu lieu il y a seulement 50 ans… toutes ces déformations…

 

MF: La dernière guerre, ce n’est pas la même chose. Ici, dans la rédaction des Evangiles il y a l’Esprit Saint qui est en jeu…

 

G: Il est important ici de se souvenir de la fameuse conférence de Zundel sur les hypothèques du passé, où il met le biblisme – la Bible dans tous ses détails prise comme parole de Dieu – comme premier handicap dans la connaissance du Christ.

Et il est important d’y reconnaître aussi l’auteur humain, les genres littéraires, les sources non bibliques de tout ce que l’on peut reconstruire comme récit.

Alors l’inspiration, la présence de l’Esprit Saint, c’est l’Esprit Saint conduisant la communauté des croyants dans le développement de la foi et dans l’approfondissement de la connaissance de Jésus. C’est ainsi qu’il est l’auteur de la Bible. Et donc, les écrits reflètent le stade de la foi de la communauté des chrétiens au moment où les livres ont été écrits.

Et alors, qu’est-ce qui est important là-dedans? C’est de retrouver le fil de la rencontre personnelle avec Jésus, qui se fait nécessairement dans des groupes au cœur de l’Eglise. Notre foi se nourrit de nos rencontres les uns avec les autres. Si nous allions écrire sur la vie de Jésus, on le ferait comme des hommes du 21e siècle. L’action de l’Esprit Saint continue et les Conciles en sont l’expression.

Et si l’Eglise allait écrire un seul livre, il serait influencé par la pensée de tous. Et on arriverait à une formulation qui nous convient à tous, y compris pour raconter des choses historiques. On mettrait en exergue certains faits, on en laisserait d’autres de côté…

 

MF: On fait pareil avec les morts, dans les éloges funèbres…

 

 

Lecture fondamentaliste [retour au sommaire]

 

R: Je comprends MF. Il y a une vingtaine d’années je me suis trouvé avec Marie Elisabeth Hainaut, historienne, exégète et professeur, amie avec le Doyen Houssa qui lui avait confié la catéchèse des enfants du doyenné… et moi, qui étais dans la mouvance du Renouveau Charismatique, j’étais fondamentaliste.

On s’accrochait, quand on essayait de mettre au point une méthode catéchétique pour les enfants du doyenné, et je comprends aujourd’hui, avec le recul, en quoi elle avait tout à fait raison dans son approche exégétique historico-critique…

 

MF: L’exégèse, on la laisse tomber, disait un franciscain qui enseignait la Bible par la Bible. J’ai travaillé la Bible avec Bernard Frinking, la Parole telle quelle, sans commentaires…

Et on voyait les résultats, les conversions, à travers la lecture du texte tel quel. Un enfant chante un verset, les parents l’entendent et se sentent interpelés…

 

G: Oui, par ce moyen, ils entrent dans une dynamique de rencontre personnelle avec Jésus… Mais cela ne justifie pas le fait de se borner à une approche littérale refusant l’analyse historique des textes…

 

R: Ce n’est pas la Parole qui est aliénante, mais certaines façons de lire la Bible. Je pense que Zundel nous libère de cette façon aliénante de la lire…

Il y a autant d’interprétations possibles que de personnes autour de la table, comme disent les rabbins…

 

Rn: C’est comme un tableau. Autant d’interprétations que de personnes qui le regardent, mais c’est le même tableau.

 

G: La foi n’est placée en rien d’autre qu’en la Personne de Jésus, et le seul « objet » de notre foi, c’est Lui, et la Bible, dans la mesure où elle nous parle de lui et nous permet de le rencontrer. Si la rencontre n’a pas lieu, il n’y a rien à prendre.

 

MF: Comme Mgr Antoine Bloom qui était incroyant, fils d’un diplomate russe. On lui a demandé d’aller à une réunion de scouts russes et il y est allé par simple politesse. En entendant un prêtre qui parlait de Jésus, il a voulu vérifier les sources ; on lui a dit que c’était dans l’Evangile.

Il est allé demander à sa grand-mère si elle avait l’évangile. Elle lui a dit: il y en a 4. Lequel? Il a choisi le plus court, St Marc. Déjà en arrivant à la moitié, il a été bouleversé. Il s’est converti. Il a adhéré passionnément au Christ et est devenu prêtre…

 

G: Dans la mesure où la Parole te conduit à la rencontre…

 

 

La puissance du verbe [retour au sommaire]

 

R: La force, l’énergie dans la parole, tu la retrouves dans toutes les cultures…

 

MF: Tu as cela dans toutes les cultures?

 

G: Comment les gens se convertissent-ils au yoga, au taôisme, ou à l’Islam? Ils se sentent interpelés par l’une ou l’autre parole…

 

R: C’est la puissance du verbe… tu la retrouves dans toutes les cultures…

 

G: La sensibilité à la parole est une caractéristique fondamentale de l’être humain. « Au commencement était le Verbe »…

 

R: Et la parole qui crée, la parole qui crée les planètes, tu trouves cela dans toutes les cultures. On est tous nés de la parole de nos parents, la parole est créatrice depuis la nuit des temps…

 

G: Qu’est-ce qui crée les relations en général?

 

Rn: La parole ou le regard, la présence…

 

G: Et comment, par quel biais? Le regard se transforme en parole dans ton cerveau…

Souviens-toi de ta première rencontre avec, ta femme…

 

 

Le fondement de toute relation [retour au sommaire]

 

Le fondement psychologique de toute relation et de toute communication est une question de foi: je crois comprendre ce que l’on me dit et je crois que ce que l’autre me dit correspond à ce que j’y mets.

Il n’y a pas moyen de s’en assurer pour la simple raison que tous ces mots sont des abstractions. Et les niveaux d’abstraction auxquels on arrive se trouvent souvent à des distances kilométriques de l’expérience réelle.

De toute façon, les mots sont à une très grande distance par rapport à la chose. La représentation n’est pas la chose et le plus souvent ce sont des caricatures qui renvoient peut-être à une petite partie de la réalité, reprise sous forme caricaturale…

Dans les mots il n’y a pas de ressemblance avec les choses. Les mots ne se fondent pas sur l’expérience sensorielle, mais ils sont le résultat de conventions collectives. Selon les peuples, selon les lieux, les mots prennent des significations très différentes.

Rien qu’une expérience ordinaire, un exemple. Dans les années 90 Gisèle, mon épouse, m’a obtenu un contrat pour un travail dans un pays d’Amérique Centrale. Je me suis retrouvé devant un auditoire de 150 à 200 personnes, pour donner une introduction à la PNL. À un certain moment, j’ai dit: « Pour faire une démonstration, je vais prendre cette chaise comme si c’était une personne ».

Pour le verbe « prendre » j’ai utilisé en espagnol le verbe « coger ». En espagnol il y a plusieurs mots pour l’idée de prendre, mais chaque mot exprime des nuances: tomar, agarrar, coger. En Colombie, le verbe le plus courant est coger. Agarrar implique un certain degré de brusquerie…

Quand j’ai dit « je vais coger cette chaise », tous à l’unisson sont partis d’un bruyant éclat de rire. Quand les rires se sont calmés, quelqu’un a demandé: et comment allez-vous faire? Et ils ont continué à rire…

Perplexe, j’ai demandé: Expliquez-moi ce mystère… Et ils m’ont expliqué: ce verbe, ici, signifie faire l’amour… (rires) Depuis, je me méfie beaucoup du verbe coger…

 

R: Comme Marie-Elisabeth Hénaut m’expliquait, entre le nazaréen et l’araméen parlés à Jérusalem, il y a une grande différence, et moi je ne voulais rien entendre. Comme on dit de certains qu’ils fransquillonnent… Jésus pensait en araméen, et en araméen nazaréen.

Comment peut-on comprendre, comment traduire toute cette pensée avec les mots que nous parlons maintenant? Même l’araméen actuel ne correspond plus… comme pour nous, le français et le latin… comme l’hébreu biblique et l’hébreu actuel…

 

G: En étudiant l’hébreu biblique, j’ai communiqué avec des Israéliens et on se comprenait. Il semble qu’ils se souviennent de moi comme de quelqu’un qui parle l’hébreu…

 

R: Comme les flamands, chaque village parle une langue flamande différente.

 

 

L’abstraction, prise de distance au réel [retour au sommaire]

 

G: Il est donc important de rappeler cette distance que les mots établissent par rapport à la réalité. Finalement, nous échangeons avec des mots abstraits. La théologie, et en particulier la théologie mystique, est un langage d’abstraction et les mots sont des structures vides. Le sens est donné par une résonnance intérieure, à commencer, par exemple, par les mots échec, disciple, Esprit, agonie, vendu, trahi, royaume…

Tous ces mots, que l’on trouve dans le premier paragraphe de notre texte, sont des mots chargés de signification, mais on ne sait pas ce qu’ils veulent dire. On peut se demander ce qu’est un échec… les échecs n’existent pas.

Quelle est la réalité qui correspond à ce mot?

 

MF: Quelque chose de raté.

 

G: Qu’est-ce que rater ?

 

MF: Ne pas réussir…

 

Rn: Il est plus facile de se faire une idée d’un royaume que d’un échec…

 

G: Le mot échec, en premier lieu, est un nom. Les noms désignent d’abord des choses, des objets. Or, dans la réalité d’un échec, il n’y a pas de chose qui y corresponde. Un échec, c’est un processus, un verbe. Un processus qui se termine de façon insatisfaisante pour la personne qui l’évalue.

Le résultat attendu est une abstraction faite, une fonction du désir ou par des critères d’évaluation. Quand un élève échoue à un examen, il ne satisfait pas aux critères du prof, ou aux critères collectifs, s’il est évalué par ses paires… Mais concrètement, ce que l’élève a fait, c’est produire un résultat. Si on enlève le jugement, il n’y a pas d’échec.

Le mot disciple :

 

MF: Les appreneurs… disait Bernard Frinking.

 

G: Ça c’est un peu plus près de la réalité. C’est aussi un verbe. Les suiveurs, disait-on dans l’Eglise primitive, les suiveurs de la Voie. Nous sommes des suiveurs de Zundel ; on étudie Zundel, on s’en inspire…

 

R: Sommes-nous des disciples disciplinés ?

 

G: Cela vaut-il la peine de suivre Zundel ? Je ne crois pas. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il m’ouvre un chemin pour être en relation avec Jésus.

Et en fait, qui est Jésus pour moi ? Un maître de vie, en premier lieu. Et là, je rejoins Christian de Duve, Charles Eisenstein, Albert Nolan…

 

MF: Plus qu’un maître de vie, il est la vie, un faiseur de vie…

 

G: Qu’est-ce que la vie ?

 

– C’est également une abstraction. C’est un verbe, caché derrière un nom. La semaine passée j’ai scandalisé quelqu’un en lui disant: ton prénom, c’est un verbe.

 

– Quoi, un verbe ? Non, je ne suis pas un verbe

 

– Si, si tu cherches ce que signifie ton prénom… que signifie-t-il? Qu’est-ce que le prénom? C’est une étiquette qu’on nous a collée très tôt dans notre vie, pour désigner un processus de vie, un être vivant destiné à grandir, à évoluer, à parler pour entrer en relation. Et, si tu cherches davantage, qui es-tu ?

 

– Que veut dire Jasna ?

 

– C’est un adjectif, pas un verbe…

 

– Est-ce que tu es un adjectif ?

 

– Qu’est-ce qu’un adjectif? Quelle est la nature de l’adjectif ? Ce sont des processus, autrement dit, des verbes ! Les verbes sont omniprésents dans le langage, derrière les noms, les adjectifs et les adverbes. Le langage est objectivant. Le langage tend à tout transformer en noms, en choses, en objets.

En particulier le français, le français est extrêmement objectivant. En français les noms sont de large utilisation. Je remarquais que l’hébreu est plus proche du réel, parce que les racines hébraïques sont en même temps des noms et des verbes ; il n’y a que de petites modifications dans ces racines pour dénoter soit les substantifs, soit les adjectifs, soit les verbes. C’est extrêmement perméable et, quand on ne met pas de voyelles, c’est encore plus perméable car on a tout le choix de mettre les voyelles qui correspondent au verbe, au nom ou à l’adjectif.

Cela me paraît très important quand on se penche sur la lecture de la Bible en particulier. J’étais habitué à lire la Bible en espagnol ou en français. Quand j’ai commencé à m’intéresser à l’hébreu et que j’ai commencé à lire le Nouveau Testament dans une rétroversion hébraïque, j’ai parfois été sidéré par la richesse que prenaient les textes, par l’équivocité des mots, par leurs champs sémantiques qui éclatent, qui sont beaucoup plus larges en hébreu. Quand on lit en hébreu certains passages du Sermon sur la montagne, cela devient beaucoup plus riche.

Par exemple la conclusion du sermon : Soyez donc parfaits. En hébreu (et en grec), l’impératif est un futur. En hébreu, il n’y a pas de temps verbaux proprement-dits, mais une distinction entre un processus terminé et un processus pas encore terminé ; Annick de Souzenelle dit accompli ou inaccompli, les grammairiens disent le parfait et l’imparfait.

Vous serez donc parfaits, c’est un futur. Donc, comme le dit l’hébreu : un processus, cela veut dire vous êtes en train de devenir, vous avez déjà commencé mais vous n’êtes pas encore arrivés, vous êtes destinés à le devenir… A cause de la pauvreté du nombre de racines sur lesquelles se construit la langue hébraïque, les mots sont toujours polysémiques ; ils ont de multiples significations et chaque mot évoque plusieurs champs sémantiques qui ne sont pas communs avec nos langues occidentales.

Quand on prend conscience de ce caractère d’abstraction du langage, on se rend compte que les mots établissent une fameuse distance par rapport au réel. Quelle est la réalité cachée dans les mots ? On comprend alors la nécessité de considérer nos réactions aux mots: qu’est-ce que cela éveille en moi ? Quels sont les processus que cela déclenche ?

Et après la lecture d’Eisenstein, est-ce que je m’approprie cela et je l’incarne, j’en fais de la vie, du processus? Ou est-ce que je le garde seulement comme information, comme quelque chose qui me plaît à l’oreille? Est-ce que mon âme s’y met ?

Les paroles de Zundel peuvent donc avoir un grand impact si je me mets à les vivre.

 

 

Connaître par l’intérieur [retour au sommaire]

 

Le deuxième paragraphe: « Il est bon que je m’en aille, sinon l’Esprit Saint ne viendra pas en vous. » Tant que l’on reste extérieur, rien ne se passe. Mais si l’Esprit Saint vient en moi…

Zundel insiste: « Dieu ne communique que par voie d’incarnation ». Donc, tu le connais, tu communiques avec lui, dans la mesure où tu l’incarnes, où tu en fais chair de ta chair.

« Ma présence vous est un obstacle sur le chemin du royaume de Dieu. »

Ici, je fais une association avec la parole de Jésus: « Mes paroles sont esprit et vie. » Ce sont donc des paroles destinées à être incarnées.

 

MF: « Ne me touche pas, parce que je ne suis pas encore monté au Père… »

 

G: Si tu veux me toucher, tu me loupes !

 

Quel était l’obstacle ? C’était que les apôtres le voyaient à l’extérieur. Ils ne le voyaient pas au-dedans d’eux-mêmes. Ce ne sont pas les mots, c’est la présence. C’est dans la mesure où je le vis qu’il devient Verbe, Vie de ma vie, dans la mesure où il se fait action.

Le Verbe se fait chair. Et s’il ne se fait pas chair en moi… il n’y a pas de Verbe.

 

Rn: Il ne peut se faire chair que par lui…

 

G: Par incarnation, par lui et par toi. Le Verbe se fait chair en nous, dans la mesure où nous devenons transparents à sa divine présence.

« Ils le voyaient devant eux avec leurs yeux de chair, ils l’imaginaient comme ils le rêvaient. »

Autrement dit, si nous restons dans la métaphore du langage, nous croyons comprendre ce que les gens disent parce que cela rejoint ce que nous imaginons que les mots contiennent.

 

MF: Comment faire autrement ?

 

G: Il n’y a pas moyen, tant que tu ne fais pas de l’information une partie de toi.

« Ils l’imaginaient comme celui qui allait satisfaire leurs ambitions, leurs désirs, leurs appétits de revanche, leur besoin de triompher et de voir enfin leur pays délivré du joug de l’ennemi. Mais ils étaient loin de se douter que le royaume était au-dedans d’eux et que c’est une conversion radicale qui était attendue de chacun d’eux. »

Et une conversion dans le sens de retournement, de changement de perspective. Je cesse de chercher dans l’Evangile, dans les livres, dans les informations, et je commence à le chercher là où il est vraiment.

Comme dit la phrase de St Augustin si souvent citée : « Tard je t’ai aimée, beauté suprême, si ancienne et si nouvelle. »

« C’est donc sur une équivoque tragique que Jésus les quitte jusqu’à ce que, ils le découvrent finalement au-dedans d’eux-mêmes. Quand ils le verront au-dedans, il n’y aura plus d’équivoque parce qu’à ce moment-là, ils seront entrés dans la lumière de la foi, dans la lumière de l’amour; et ils auront, ils l’auront découvert comme la source de leur vie. »

 

Rn: Est-ce que les gens qui attendent le retour de Jésus, qui adorent le saint Sacrement, et qui ne le voient qu’à travers cela, ne sont-ils pas toujours dans la même équivoque? Quelqu’un qui croit que le Christ n’est que dans l’hostie consacrée…

 

G: Sur la présence eucharistique, il va dire quelque chose un peu plus loin dans le texte. Le P. Debains disait que là nous, les catholiques, au niveau collectif, nous sommes encore dans l’idolâtrie. Parce que la présence du Christ dans l’Eucharistie n’est pas une présence locale. On ne peut pas dire: Il est ici, ou il est là…

Un prêtre me disait: penser qu’il vient dans mes mains, qu’il vient dans mes mains par le mystère de la transsubstantiation … Et il le disait avec tant de foi que je n’ai pu faire autre chose que respecter cette foi.

 

« C’est donc sur une équivoque tragique que Jésus les quitte jusqu’à ce que, ils le découvrent finalement au-dedans d’eux-mêmes… »

Tout langage est symbolique et métaphorique et je me dis parfois que ce langage symbolique et métaphorique gagnerait à être pris au sens littéral. Qu’est-ce que cela donnerait?

« Dans la lumière de la foi, dans la lumière de l’amour, ils l’auront découvert comme la source même de leur vie. »

Et je me dis que c’est une autre façon de dire le prologue de St Jean. La Vie était la lumière des hommes, ou la lumière, c’est la vie des hommes.

« C’est à cela que Jésus voulait les amener » à ce qu’ils le perçoivent à l’intérieur, « comme la source même de leur vie ». C’est une très jolie façon mystique de voir la vie, les processus vitaux. Et si je prends cette vision de Zundel comme une formulation de la réalité de l’être humain, cela devient merveilleux. Qu’est-ce que Dieu? C’est la source de ma vie. Et qu’est-ce que la source de ma vie? C’est ce qui fait battre mon cœur, ce qui fait tous mes processus vitaux : respiration, digestion, circulation, assimilation et élimination, procréation et relation. Si je prends cela à la lettre et commence à le vivre comme ma réalité personnelle, je mets sur ma vie concrète l’étiquette « Dieu », et cela me fait vibrer. Cela me rend transcendant, éternel en même temps…

 

Je ne sais pas si la sainte religieuse qui se trouve à ma gauche ou de qui je suis à la droite, si elle est prête à signer cela…

 

J’arrive dans mon vieil âge, et je n’avais pas encore découvert cela… Je cherchais Dieu toujours à l’extérieur… « Il avait beaucoup plus de peine à les convaincre »… Il a eu beaucoup de peine avec moi, à me convaincre… « beaucoup plus de peine à les convaincre qu’il n’avait eu de peine à convaincre la samaritaine à découvrir au-dedans d’elle-même cette source qui jaillit en vie éternelle et qui est le Dieu vivant… »

 

 

La présence eucharistique [retour au sommaire]

 

« On n’imagine pas que Jésus qui quitte ses disciples sur ces mots tragiques, qui reconnaît l’échec, qui remet au-delà de sa mort une conversion qui sera le fruit de l’Esprit, on n’imagine pas que Jésus est avant tout une idole, et que sous le nom d’Eucharistie, il nous ait donné une Présence matérielle de lui-même sur laquelle nous n’avons qu’à mettre la main.

Il est de toute évidence que ce n’est pas là l’intention du Seigneur, que l’Eucharistie ne signifie pas une Présence mise matériellement à notre portée, que nous pourrions de nouveau tenir devant nous et que nous n’aurions pas à rencontrer dedans.

Dans les fameuses disputes sur la Présence réelle, à partir du 16e siècle, il est de toute évidence, que l’on ne s’est, on s’est égaré fondamentalement, en s’interrogeant sur le mode de la Présence de Jésus dans le mystère de la Cène.

Le problème n’était pas là. Le vrai problème, c’était de le renvoyer à l’homme. Il est clair que ce que Jésus avait perçu, la catastrophe à laquelle il se préparait, qui était imminente, l’échec retentissant qu’il annonçait, venait précisément de ce que, on s’était trompé sur Dieu. On avait mis Dieu dehors, devant soi, on l’avait logé dans le ciel au lieu de le découvrir au plus intime de soi. »

Je trouve que le recueil de textes de Zundel rassemblés par le Père Debains sous le titre Un autre regard sur l’Eucharistie, est précieux dans l’optique zundélienne. C’est plus de 300 pages. C’est un livre qui a été et est encore contesté par certains théologiens qui font campagne pour que Zundel soit déclaré hérétique pour ses positions sur l’Eucharistie.

C’est délicat parce que cela touche à beaucoup de théories sur la Présence réelle qui sont en déphasage avec les connaissances scientifiques actuelles. Fondées sur la philosophie aristotélicienne et scholastique traditionnelle, avec les distinctions entre substance et les accidents, qui est celle de St Thomas d’Aquin, distinctions qui, de toute évidence, ne sont plus en phase avec les connaissances actuelles, par exemple, de la physique quantique. Cette distinction entre substance et accidents tient à une ignorance de ce qu’est la matière.

Je suis fasciné par les théories nécessaires à la compréhension des théories d’Eisenstein, et j’ai posé la question à quelqu’un qui est très au fait de la physique nucléaire.

En réalité, la présence des électrons sur leur orbite n’est pas locale. C’et un phénomène continuel, dit on. Un électron se trouve en orbite autour du noyau de l’atome. L’orbite peut être localisée, mais pas l’électron. Et quand un électron change d’orbite, il n’y a pas de déplacement, il n’y a pas de mouvement: l’électron disparaît et réapparaît, c’est un processus de création et d’annihilation. On dirait que l’électron disparaît et apparaît. On ne peut dire l’électron est là ou là. C’est comme si l’électron tombait dans le néant et était créé de nouveau à l’instant même, ailleurs.

Le plus plausible, c’est qu’il s’agit d’une manifestation d’énergie non localisable. C’est un phénomène d’énergie… C’est ainsi que cela se manifeste au niveau quantique. C’est un phénomène difficile à saisir au niveau macrocosmique qui est le nôtre.

 

 

Centre de référence [retour au sommaire]

 

R: Cela correspond à notre besoin de localiser les choses…

Cela s’enracine dans nos cellules, le besoin de localiser le prédateur… comme les enfants qui ont besoin d’identifier les choses, elles deviennent leurs choses. Avant, c’était le mâle dominant qui occupait la case au milieu du village. L’Eglise a remplacé le chef…

 

G: C’est ce besoin de localiser à l’extérieur de nous la référence.

 

R: Le monde est un village. Rome ou Jérusalem.

 

G: Et que va-t-on mettre à la place? Naturellement, littéralement, mon ego est le centre perceptif à travers lequel je connais le monde. Mon centre perceptif, c’est moi. Mais il paraît qu’il faut un saut quantique pour arriver à être au centre de notre gestion personnelle.

 

MF: Explique un peu…

 

G: Pour en arriver à assumer la place centrale comme centre d’autorité dans le monde tout en étant uni et en harmonie avec l’ensemble. Ce qui est le passage à l’âge adulte, assumer notre autonomie et notre responsabilité dans la gestion de l’ensemble et l’humilité d’être partie ou d’intégrer l’univers. Dans le langage de Zundel, devenir universel, devenir vraiment catholique, être tout en tous, comme dirait St Paul : le Christ est tout en tous.

 

Cela me laisse pensif…

 

R: C’est une autre prise de conscience. C’est un état de conscience qui est celui de certains fous, ou de certains saints…

 

Rn: Certains schizophrènes…

 

G: Est-ce un mode schizophrène ou justement le contraire…

 

R: Tout dépend si l’on met la schizophrénie dans le cadre de la psychiatrie ou de l’antipsychiatrie, comme j’aurais tendance à le faire… Beaucoup de saints, beaucoup de poètes sont beaucoup plus intégrés.

 

Il y a beaucoup de formes de schizophrénie, d’ailleurs…

 

G: D’un point de vue social, on est bien séparé de la masse. D’un autre point de vue, on devient un avec le mendiant…

 

R: Je trouve fort intéressant le livre d’un psychiatre français, Folie et génie… il montre bien comment cela s’articule dans une même famille.

Dans une famille il peut y avoir plusieurs génies et plusieurs fous en même temps. Et il ne fait pas de distinction négative. Il montre comment cela s’articule bien dans un système, dans une famille. On voit comment le fait que quelqu’un soit maniaco-dépressif, comment cela articule son génie. Et en Ethnopsychiatrie, on voit combien les fous sont des gens à qui on confie des responsabilités, ils se sont bien intégrés. Et en temps de guerre, on voit comment des gens sont pris de folie meurtrière… combien de nos politiciens sont de grands malades mentaux?

 

MF: Des hommes très calés, éminents dans certains domaines, qui restent des gosses dans le domaine affectif. Un psychiatre qui boude comme un gosse, et on l’amadoue avec un bout de chocolat… Cela fait tant de dégâts…

 

G: Je ne sais pas si vous avez vu le film Une méthode dangereuse. C’est assez caricatural, parce qu’on sait combien Freud avait des problèmes, et sa méthode psychanalytique serait peut-être une défense contre ses propres blocages, mais dans le film il apparaît comme un esprit scientifique pur et sans problèmes ; les problèmes sont attribués à ses disciples. Jung en particulier y apparaît dans sa génialité, mais en même temps avec une sorte de blocage religieux dont il sort en transgressant. Dans le film seul cet aspect apparaît.

C’est très intéressant de voir combien toute notre relation à Dieu, à la connaissance est marquée par nos problèmes, par notre histoire, tout ce que l’on comprend et toute notre façon d’être. En psychanalyse, on dirait que tout est surdéterminé, provoqué par de multiples causes. Et si tu prends les choses du côté de la préfabrication, se libérer du préfabriqué, qui constitue toute notre histoire, cela ne peut se faire que très occasionnellement. Poser un acte libre qui ne soit pas prédéterminé par notre histoire, c’est quelque chose d’assez rare finalement.

 

R: J’ai un bon exemple de surdétermination. Le catholique vraiment traditionnel. On lui a recommandé d’aller voir un ostéopathe, qui lui a dit: vous avez reçu une claque dans votre petite enfance qui a perturbé toute votre histoire. L’ostéopathe avait repéré dans la mémoire cellulaire un souvenir infantile.

Et après cela, il était beaucoup plus réceptif, quelque chose avait changé.

 

G: Tout cela peut être mis en rapport avec le verbe incarné. Autrement dit, la pensée transformée en symptôme. La pensée qui se manifeste dans le corps. Le verbe se fait chair.

 

MF: Le verbe est fait pour déformer alors ?

 

G: Les deux. Former et déformer. C’est toi-même qui incarnes ta pensée, ton vécu, tes sentiments…

À ce propos, le livre de Caroline Myss, L’anatomie de l’esprit, est très intéressant. C’est une femme qui fait la découverte d’un don d’intuition médicale. Elle capte, elle perçoit l’état de santé ou de maladie, de ce qui ne va pas dans un organisme et elle a l’intuition des causes, de ce que la personne incarne dans son corps, dans sa maladie. Et, à travers son expérience, elle développe un système explicatif, y intégrant tout ce qu’elle connaît. Le catéchisme catholique, la kabbale et le système des chakras. Son livre est la présentation de cela, appliqué aux processus de guérison et à l’intuition médicale.

 

MF: C’est gênant pour la science… Comme Mme Hochet avec sa psychophonie. Avec des influences des sons sur le corps, elle faisait appel au chant fondamental, qui fait vibrer des zones du corps…

 

R: Quand on parle des chakras, des sefirot ou des sacrements, on est à la limite à un niveau vibratoire. Comme la musique, les couleurs…

 

MF: Cela permet de rejoindre Dieu…

 

 

« L’homme est le sanctuaire de Dieu » [1]  [retour au sommaire]

 

G: Dans notre journée de février dernier, nous avons assez bien parlé de l’échec de la vie de Jésus, sa présence étant, comme disait le texte, un obstacle à ce que les apôtres comprennent l’intériorité. On a passé aussi du temps à échanger sur la présence de Jésus dans l’Eucharistie…

 

MF: Tant qu’on reste à l’extérieur rien ne se passe.

 

G: Sa Présence est non locale, c’est donc une présence qui est de l’ordre spirituel. Ce qui fait, comme dirait Zundel, que cette présence sacramentelle est une présence communautaire et cosmique.

Je pense qu’on rappelait que, chez les Orthodoxes, il n’y a pas de présence en dehors de la présence communautaire. Ils reconnaissent la présence du Christ dans l’Eucharistie dans la mesure où il s’agit de la liturgie communautaire, et sans communauté il n’y a pas de présence réelle pour eux…

Reprenons donc le texte, qui commence par le rappel que la vie de Jésus, du point de vue humain, se termine par un échec. Du point de vue humain, social, politique, il disparaît; il n’apparaît plus aux yeux de ses adversaires…

Il apparaît à ses amis au cœur de la vie quotidienne, comme aux compagnons d’Emmaüs au cours d’une promenade, aux disciples qui pêchaient, en train de leur préparer du poisson… Et cela, parce que la présence physique de Jésus était un obstacle à la perception intérieure du Dieu que Jésus avait révélé déjà en parlant à la samaritaine.

« Il est important pour vous que je m’en aille parce que sinon l’Esprit Saint ne viendra pas en vous ». Il fallait l’action de l’Esprit Saint pour qu’ils puissent reconnaître Jésus à l’intérieur et pour que, le reconnaissant en eux, ils accueillent le cœur de la révélation chrétienne qui est la présence intérieure de Dieu.

C’est en reconnaissant cette présence intérieure que la communauté chrétienne se met en route et commence à réfléchir sur la vie de Jésus, surtout à partir de la destruction du Temple.

 

 

Révélation de la personne [retour au sommaire]

 

Au contact de la philosophie grecque, ils accèdent à la philosophie de la personne, qui est probablement la révélation majeure de la Bible, comme dit Buber, philosophe juif du mouvement personnaliste.

La connaissance de la personne, la philosophie de la personne, est vraiment la nouveauté biblique. La Bible n’est vraiment compréhensible que si l’on entre dans la notion de personne. La notion de personne est exprimée dans ses fondements dans Je-Tu, un des livres de Buber.

Vous vous souvenez peut-être que nous avons parlé assez longuement de ces deux mots, fondamentaux dans toutes les langues.

La lecture de Buber est un peu ardue. J’ai eu la chance d’entendre présenter sa philosophie par un spécialiste, le Dr Aloïs von Orelli, psychanalyste de Jung, qui disait que c’était dommage que Buber et Jung ne se soient jamais rencontrés… C’est par lui que j’ai pu un peu comprendre le petit livre de Buber.

Pour Buber – ce qui va très bien avec la pensée zundélienne – il y a deux mots fondamentaux, et ce sont deux mots doubles, les couples de mots JE-TU et JE-CELA. Ce sont deux couples de mots inséparables, indivisibles.

Le Je-Tu est constitué par la relation ente deux sujets. Le Je-Cela est la relation d’une intelligence avec son objet. C’est le monde objectal, le monde scientifique, le règne de l’homme séparé du cosmos et se sentant unique et inconfusible avec lui. Tandis que le Je-Tu est le monde de la relation dans laquelle j’existe parce que tu existes et, dans la mesure où je reconnais ton existence et tu me reconnais, on devient un dans cette solidarité du Je-Tu.

Je trouve que Zundel va plus loin ; il creuse en profondeur, il creuse cette piste jusqu’à l’unité mystique avec le cosmos et avec Dieu.

Ce niveau de perception n’est pas perceptible à l’ensemble de notre sensorialité, qui est essentiellement objectivante. Et, pour Zundel et autres, c’est le péché originel, qui est justement cette prise de distance de l’être humain d’avec l’univers et les autres, cette illusion que nous donne la logique de l’ego d’être séparé, autonome, non solidaire des autres et de l’univers.

Dans le monde de la personne, entrant dans l’univers de la personne et de la non-séparabilité de ce Je-Tu fondamental, on peut plus facilement comprendre l’union des personnes de la Trinité divine, inséparables et inconfusibles.

Et donc la présence physique de Jésus accessible aux sens, à la vue, aux oreilles, au toucher était un obstacle à cette perception intérieure. Il est bon que je m’en aille.

 

 

Perception mystique [retour au sommaire]

 

Cette présence du Royaume à l’intérieur me conduit donc à me reconnaître un avec l’univers et un avec tous les êtres humains, avec tous les êtres. C’est, dirait Zundel, non seulement avec l’humanité dans toute son histoire depuis le début jusqu’à la fin, mais aussi avec tout l’univers matériel.

Quand je le médite, cela me paraît grandiose: cette coexistence, cette simultanéité d’existence de toute la création, du début jusqu’à la fin…

 

MF: St François a bien compris cela… il prenait un ver de terre et le mettait de côté pour qu’on ne marche pas dessus…

 

G: Non seulement ce qui est maintenant mais une sorte de simultanéité, une condensation de tout le temps, passé, présent, futur… les 15 milliards d’années, et même avant le temps ; depuis toujours, tout existe dans cette simultanéité qui n’est perceptible qu’au regard mystique, spirituel…

 

R: Regard christique, le christ qui récapitule tout.

 

G: Le christ qui récapitule tout.

 

R: Et même l’espace.

 

G: Ni temps, ni espace. Et, si j’entre dans cette perception, si je peux avoir un flash de sensation de cette réalité mystique, on peut sentir, on peut se sentir un avec toute la création et sentir le réalisme spirituel, le réalisme mystique du Corps mystique de Christ ; autrement dit, cette synthèse de l’humanité et de la création entière dans la personne du Christ.

 

MF: La réalité, c’est le corps du Christ.

 

G: La réalité, c’est le Christ (Col. 2:17)… C’est fort ! Il y a des profondeurs de compréhension… je n’y avais jamais réfléchi jusque là…

 

MF: À propos de tout être humain… cela me frappe, avec l’Evangile d’aujourd’hui. Aimer ses ennemis car Dieu fait luire son soleil sur les bons et les méchants…

 

G: L’Évangile d’aujourd’hui. J’avais entendu: comme Dieu qui fait luire son soleil… Mais c’est juste, car la particule hébraïque ki signifie en même temps car et comme. Voilà comment comprendre cet évangile d’une façon encore plus profonde…

 

MF: L’Évangile se lit en commun… J’ai l’exemple de Bogdan qui m’évangélisait. Il donnait une bouteille de rhum à un mendiant alcoolique… Et quand j’ai protesté, il a répondu: « il n’a que ça ! »

 

G: Zundel fait un petit rappel, peut-être pour nos discussions théologiques, quand il dit que Jésus a eu plus de difficultés à convaincre ses disciples qu’à convaincre une femme simple et de mauvaise vie, la samaritaine…

De là, Zundel passe à des réflexions sur le mystère de l’Eucharistie, en les introduisant comme un sorte de contre-exemple. Vous n’allez pas imaginer qu’après cela, il ait institué l’Eucharistie comme quelque chose de matériel sur laquelle on puisse mettre la main.

 

MF: On l’a fait, on la chosifie à l’extrême…

 

G: « Il est de toute évidence que ce n’est pas là l’intention du Seigneur, que L’Eucharistie ne signifie pas une Présence mise matériellement à notre portée, que nous pourrions de nouveau tenir devant nous et que nous n’aurions pas à rencontrer au-dedans de nous. »

Mais allez en convaincre les théologiens scholastiques pour qui une chose est ou n’est pas…

« Dans les fameuses disputes sur la Présence réelle, à partir du 16ème siècle, il est de toute évidence, que l’on ne s’est, on s’est égaré fondamentalement, en s’interrogeant sur le mode de la Présence de Jésus dans le mystère de la Cène. Le problème n’était pas là, le vrai problème, c’était de le renvoyer à l’homme. »

Si sa présence matérielle, physique, objective était justement l’obstacle à la révélation trinitaire, à la révélation fondamentale de la dignité de l’être humain, nous ferions de nouveau un obstacle en chosifiant la présence de Jésus dans l’Eucharistie.

« Il est clair que ce que Jésus avait perçu, la catastrophe à laquelle il se préparait, qui était imminente, l’échec retentissant qu’il annonçait, venait précisément de ce que, on s’était trompé sur Dieu. On avait mis Dieu dehors, devant soi, on l’avait logé dans le ciel… »

 

– Dans le 9ème ciel, bien loin de la terre en plus…

 

R: Oui, comme pour Dante, l’univers c’était une série de sphères concentriques…

 

G: Comme la tradition juive qui établit l’univers dans une série de dix sphères, dix niveaux d’émanation, dans lesquels la lumière divine qui est au sommet de la 10e sphère, pure lumière invisible…

 

MF: Invisible, comment la lumière peut-elle être invisible ?

 

G: La lumière est invisible en elle-même… elle n’est visible que si elle trouve des obstacles qui ne la laissent pas passer, des obstacles qui la rejettent. Si je te vois, c’est parce que tu rejettes la lumière. (Rires)

Oui, on le dit avec un mot plus doux, mais qui veut dire la même chose: tu reflètes… refléter veut dire renvoyer… Tant que rien ne rejette la lumière, elle reste invisible…

Donc, Dieu, cette lumière ineffable, invisible, inconcevable, dont les émanations se concrétisent en dix sphères successives dont chacune garde une partie et laisse passer le reste, jusqu’à la dernière sphère d’en bas, où nous sommes, nous, où la matière est tellement opaque, en tout cas vue de l’extérieur, mais la Lumière est dans la profondeur… et c’est ce que la Tradition juive appelle la divine présence, la Shekhina, la présence occulte de la Lumière au sein de la création matérielle

Dans la mesure où nous restons à la surface de la sphère inférieure, c’est l’univers objectal. Je dirai, c’est l’univers du Je-Cela. C’est dans cet univers que l’observation est possible, que l’appropriation est possible, et que la manipulation de l’univers est possible, et qu’il est possible apparemment de détruire l’univers à travers nos manipulations…

 

 

L’adoration eucharistique [retour au sommaire]

 

J: Qu’en est-il, alors… de l’adoration du St Sacrement? Zundel serait-il plutôt d’accord avec les protestants…?

 

G: Dans la mesure où tu vas adorer le Sacrement comme un objet extérieur, en disant Dieu est là, tu es dans l’idolâtrie. Mais dans la mesure où tu adores dans le sens de la Divine présence symbolisée par l’Eucharistie, l’Hostie est un rappel de la messe, et la messe est le rassemblement de la création toute entière, comme disait une liturgie ancienne:

« Comme les grains de blé étaient dispersés dans les champs et sont rassemblés dans ce pain, ainsi l’Eucharistie symbolise et réalise mystiquement cette communion de l’humanité et de l’univers… »

Si je vais adorer l’Eucharistie dans une relation Je-Cela, c’est fini. Par contre, si je vais adorer l’Eucharistie dans la relation Je-Tu, je peux l’adorer ici même. MF parlait d’un panthéiste qui disait : quand je mange une pomme je communie…

 

R: L’hostie à l’extérieur de nous c’est le sacrement d’une présence intérieure à nous, elle renvoie à l’intérieur… C’est vraiment le sacrement d’une présence…

 

J: Si je comprends l’Hostie comme partie de nous, ensemble avec nous…

 

R: Je pourrais me mettre à genoux devant AM et faire exactement la même chose… si l’Eucharistie a plus de valeur symbolique qu’une personne, tu as vraiment un problème avec l’Eucharistie …

 

G: C’est que tu ne comprends pas le sacrement…

 

R: Tandis que Zundel se mettait à genoux quand il confessait parce qu’il reconnaissait le Christ présent en l’autre… Dans l’Eglise, le sacrement a une dimension qui n’est pas contenue dans le symbole. Le sacrement va au-delà du symbole. Ce sera peut-être symbole pour le bouddhiste, mais pour nous, c’est un sacrement, cela fait partie de la tradition depuis, au moins le 12e siècle, Cornillon, Ste Colombe et autres…

 

G: Cette présence sacramentelle était reconnue dès le départ. On se souvient avec quelle révérence les chrétiens des premiers siècles apportaient le pain eucharistique aux malades et aux prisonniers… [2]   Dès le départ, la présence sacramentelle renvoyait à la présence cosmique du Christ. On le reconnaissait à la fraction du pain…

 

AM: Je n’arrive pas à faire le lien entre la présence intérieure de Dieu en tous et le fait qu’on le reconnaît à la fraction du pain…

 

G: On reconnaît la présence du Christ dans l’Eucharistie, comme sacrement…

 

MF: Il est organiquement présent en nous, disait un franciscain…

 

G: Ils le reconnaissent comme ils le reconnaissent en eux. Si pour moi l’Eucharistie n’est pas sacrement, sacrement de la présence de Jésus dans l’Eglise, comme dit Zundel, je suis dans l’idolâtrie. L’Eglise c’est Jésus, et, dans la mesure où je suis dans cette relation mystique, dans laquelle nous sommes un, je suis l’Eglise et Jésus c’est moi. Donc, l’Eucharistie je l’adore comme sacrement de cette présence de Jésus.

Je ne sais pas si j’arrive à me faire comprendre. Une messe n’a de sens que si elle est le sacrifice éternel du Christ. Jésus est sauveur et manifestation totale de l’amour divin. Et c’est ça la messe, manifestation totale de cet amour inconditionnel, indéfectible et total de Dieu, manifestation de cette communion « conjugale » qu’il veut établir avec nous, manifestation de l’Amour et de la Présence à laquelle nous ne sommes pas suffisamment attentifs car nous ne sommes pas très conscients de cette alliance.

La messe est une actualisation sensible d’une réalité permanente et elle n’a de sens qu’en fonction de cette réalité permanente, unique, de cette union mystique de Christ avec la création toute entière.

 

R: Il n’y a pas de présence réelle sans cette dimension communautaire…

 

G: Si je me sépare des autres, dans la mesure où je me reconnais comme séparé des autres, je me mets dans une relation Je-Cela, je sors de la relation Je-Tu. L’Eucharistie me rappelle cette communion…

 

R: J’aime bien Olivier Windel, (qu’on ne peut pas soupçonner de déviation, puisqu’il a défendu sa thèse de théologie au Vatican). Quand il parlait de la présence réelle, c’était dans ce sens là: c’est le sacrement d’une communauté.

On est tellement imprégné d’une tradition héritée de nos ancêtres qu’il nous est difficile de comprendre cette dynamique du sacrement. On est tellement dans l’exil, dans un monde chosifié et dans la conscience de séparation qu’accéder à ce niveau de perception nécessite une grâce particulière de l’Esprit Saint…

 

MJ: Cette communauté peut être virtuelle…

 

R: Elle ne peut être que virtuelle

 

MF: Un ermite qui célèbre…

 

G: La notion de virtuel est une notion qui jaillit dans notre monde scientifique, objectal et objectivant… dans le monde spirituel, ce n’est pas une virtualité, « la réalité c’est Christ ». Nous parlons de virtuel dans notre situation, dans le monde objectivant…

 

Rn: Si on prend conscience de l’universalité… on se met à genoux devant AM et MF…

 

 

Nous sommes UN avec le cosmos [retour au sommaire]

 

G: Universalité qui veut dire: en Christ, je suis un avec l’univers… Ce sera plus clair si vous avez lu le papier jusqu’au bout… Quand on aura fini la lecture, vous aurez vu qu’à la fin, il parle plus explicitement de l’Eucharistie…

 

AM: Est-ce que les philosophes ne sont pas tous d’accord… que nous sommes tous un par la relation ?

 

R: Pas tous. Entre Sartre et Camus, entre Sartre et un philosophe chrétien, les positions sont bien différentes…

 

G: Si tu vas aux sources de la philosophie, avec cette sorte d’intuition mystique qu’est la théorie de Parménide, qui est entré dans cette vision de l’Être Un, total, indivisible…

Mais de suite, ses disciples ont passé dans le monde objectal et ont sorti des théories impossibles telle l’impossibilité pour Achille de rattraper une tortue…

Là, on a confondu la vision intérieure de l’être avec la perception matérielle et je crois que, dans la mesure où la philosophie accède à cette intuition mystique, elle entre dans cette unicité, mais je pense que comme la philosophie est largement esclave du langage, de la logique du discours, qui est un outil de l’ego, elle tombe toujours trop court pour exprimer cette unicité de l’être…

 

R: Zundel, comme Teilhard de Chardin le rappellent et d’autres toujours, on vient de l’animal et on va vers l’homme. C’est donc difficile pour nous parce que nous sommes seulement en chemin. Il y a un consensus entre nous pour nous appeler des hommes, mais on en est loin, on ne l’est pas encore, on est encore plus près de l’animal que de l’homme, on est encore animal à 80%…

 

MF: Même plus… on est bien en dessous de la véritable humanité…

 

G: Cependant par moments, on peut accéder aussi à des choses moins préfabriquées, plus authentiquement humanisées, dans la mesure où nous dépassons la préfabrication…

 

R: Vinciane Destrée, qui habite ici tout près, et qui est professeur à l’université de Liège, vient de sortir un dernier livre dans lequel elle présente la réconciliation chez les animaux… comment la réconciliation est un processus banal chez les animaux.

En fait on n’a fait que mettre des mots sur une démarche qu’on a vécue depuis toujours. On a observé des moutons pendant des années. Les moutons font des amis, et au moment du rut, ils se battent par instinct ; c’est la loi, mais ils ne se battent pas avec la même violence quand ils sont amis. Et après le rut, ils vont se réconcilier, se caresser, se frotter l’un à l’autre et, plus ils sont amis, plus ils se donnent des signes de réconciliation… Elle est philosophe et psychologue, elle a fait tout un travail philosophique et éthologique,

 

R: Et on oublie que beaucoup de belles choses qui sont chez nous, viennent de nos origines animales. Ce sont des choses biologiquement banales ; ce qui n’est pas banal c’est de ne pas se réconcilier…

 

Rn: Est-ce qu’il y a des réconciliations aussi entre agneaux et loups…?

 

R: L’instinct est plus fort que nous… c’est comme Belges et Magrébins ou Belges et Africains…

 

 

Le Dieu de Jésus-Christ [retour au sommaire]

 

« C’est à ce Dieu que Jésus veut nous conduire: un Dieu intérieur à nous-mêmes, un Dieu dont chaque homme est le sanctuaire. Et nous savons bien que, justement, la grande révolution, ce sera que le Temple détruit, consumé par la victoire des Romains en 70, que le temple détruit ne sera pas relevé, parce que le sanctuaire désormais, c’est l’homme. Il n’y aura d’autre sanctuaire, véritable, que l’homme lui-même.

Il s’agira donc de découvrir Dieu dans ce temple nouveau qu’est l’homme et c’est pourquoi, comme nous le verrons, plus profondément, dans nos entretiens, c’est pourquoi Jésus renvoie ses disciples à l’homme. Pour qu’ils le trouvent, il faut qu’ils le trouvent dans l’homme. Autrement dit, pour qu’ils le trouvent, il faut que, ils le découvrent, qu’ils le découvrent à la lumière de la foi, c’est-à-dire dans une lumière qui ne peut naître que dans un esprit, en union intime avec lui-même, je veux dire avec le Christ. »

Là, je me pose la question, si on veut aller jusqu’au fond de ce qu’il dit, comment le découvrir au fond de l’homme?

Je me dis que ce n’est pas à la portée du regard sensoriel et qu’alors il faut entrer dans une perspective spirituelle, mais je reviens ainsi à quelque chose dont nous avons déjà parlé: l’ambiguïté du mot « esprit » en français. Quel est le regard auquel est accessible cette présence christique à l’intérieur ? De quel esprit s’agit-il?

 

Vous souvenez-vous de ce schéma du Père Aldunate, avec les trois niveaux… et qu’à la pointe des deux triangles, il n’est pas possible de faire la différence entre l’esprit de l’homme et l’Esprit de Dieu. Aldunate était un prêtre jésuite, très au courant des questions de la parapsychologie… je garde son schéma, même s’il n’est pas très zundélien…

 

schéma du père Aldunate
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De quel esprit s’agit-il donc? De l’intellectuel et du spirituel, le pneumatique et le noétique. Le nous et le pneuma sont tous les deux appelés « esprit » en français ; en anglais il y a mind and spirit ; en espagnol, il y a mente y espíritu. En français, on pourrait dire le mental et le spirituel, et beaucoup de psychologues disent le mental pour mind, mais Zundel n’entre pas dans ces distinctions et utilise le mot esprit, tantôt dans le sens mental, tantôt dans le sens spirituel.

Ici, je suppose qu’il ne s’agit pas de l’esprit intellect, mais de l’esprit pneumatique, de cet esprit « fine pointe de l’âme », comme dirait St Jean de la Croix.

 

MJ: C’est un regard de foi!

 

G: Sauf que la foi peut être prise comme une attitude, une dimension de l’intellect aussi.

La foi comme identité de communion avec le Christ.

« … il faut qu’ils le découvrent à la lumière de la foi, c’est-à-dire dans une lumière qui ne peut naître que dans l’esprit, en union intime avec lui-même, je veux dire avec le Christ »

Pour parler de la dimension hébraïque, il ne s’agit pas d’une vision de la Rua‘h qui est l’esprit, mais de la Neshamah qui est d’un étage supérieur, et qui, pour la pensée juive, n’est pas une donnée de départ mais un résultat d’humanisation, d’un travail de l’homme pour s’humaniser.

La Rua‘h, l’esprit, est une dimension mortelle pour la pensée juive. Quand on meurt, on émet son esprit et c’est fini. « Tu retires ton souffle et on tombe dans le néant » quand j’ex-spire, il n’y a plus d’esprit en moi.

« Pour nous éviter toute idolâtrie, pour que nous cessions, précisément, de le voir devant nous, pour que nous le trouvions au-dedans de nous, il nous demande donc d’aller vers nos frères. Il nous demande de prendre en charge toute l’humanité et tout l’univers « 

À la première lecture, je ne voyais pas bien le lien, comment il fait la transition, comment il passe de ce départ pour découvrir la présence intérieure, et cette suite : « pour nous éviter toute idolâtrie, il nous demande d’aller vers nos frères ».

En y réfléchissant, j’ai trouvé un lien entre la révélation du Dieu intérieur et la nécessité de nous offrir aux frères. Cette coïncidence ou identité même entre la réalité de la présence intérieure de Dieu au cœur de l’homme et de la création et la nécessité impérative de vivre l’amour fraternel avec les frères, avec tous, avec l’humanité entière.

Autrement dit, si Dieu est intérieur il n’y a pas d’autre possibilité que de s’ouvrir à la communion, à la solidarité avec l’humanité entière d’aujourd’hui et de toujours, et au-delà, avec la création toute entière, comme le dit Zundel.

Je ne sais pas si cela fait déjà tilt aussi pour vous.

 

MF: Pas encore.

 

G: Cette exigence, cette unité métaphysique entre ces deux dimensions qui apparaissent à première vue comme n’ayant rien à voir l’une avec l’autre pour ma pensée rationnelle et matérialiste. Si la réalité c’est Christ, si la seule réalité c’est Dieu présent, on ne peut pas échapper à ce réalisme mystique de l’identification des uns avec les autres.

 

 

Amour et affectivité [retour au sommaire]

 

Je ne peux pas haïr quelqu’un si je crois à la divine présence en chacun. « Personne ne hait son propre corps ». Je ne peux qu’être en communion, je ne peux que m’ouvrir aux autres… même aux Magrébins et aux Indiens…

Nous sommes un en lui. D’où l’évidence exprimée par St Jean: « Celui qui dit aimer Dieu et n’aime pas son frère, c’est un menteur. Celui qui n’aime pas ses frères ne connaît pas Dieu… »

 

Rn: Ce n’est pas facile, car tu essaies d’aimer les gens, mais les gens n’ont pas envie d’être aimés… ou montrent une animosité, alors…

 

MF: Ce n’est pas affectif… aimer c’est vouloir que l’autre vive…

 

MJ: C’est un acte de volonté avant tout…

 

G: Qu’aurait dit St François ?

 

MF: Il voyait en tous des frères, y compris dans les animaux… mais ce n’était pas quelque chose d’affectif…

 

G: Quand il écartait un ver de terre pour qu’on ne marche pas dessus, est-ce qu’il y avait de l’affectivité ?

 

MF: Non, c’était du respect.

 

G: Je suis convaincu qu’il y avait de l’affectivité, que s’il voyait un petit animal massacré ça lui faisait mal aux tripes…

 

R: Les Bouddhistes l’ont toujours fait, même avant Saint François… il y a de l’affect là dedans… l’affectif c’est du spirituel aussi…

 

G: La connaissance n’est pas séparable de l’affectivité, sauf dans une attitude objectivante. Je suis tout entier intégré dans mon acte de connaissance ; dans la mesure où je suis unifié, ma connaissance est inséparable de mon affectivité.

 

R: Ou on est dans le domaine du pathologique…

 

G: On est peut-être dans le domaine scientifique, où l’on cultive l’objectivité à outrance… et il y a des gens qui ont cultivé l’objectivité à tel point qu’ils sont devenus inaccessibles à l’affect, et alors on entre dans le domaine de la pathologie… Quelqu’un qui peut torturer un être humain et jouir avec les giclements de sang et avec les cris de douleur, est quelqu’un qui est déshumanisé, c’est un malade…

 

Rn: Je pense aussi aux Musulmans de mon milieu de travail, où il ya une telle fraternité… où la famille est tellement importante…

 

G: Il existe des cultures aux liens communautaires très forts… En Tunisie, j’ai été impressionné de savoir que les prêts des banques pour les Musulmans sont sans intérêt… Ils obéissent au Coran…

 

J: Quelqu’un qui a mal au cœur pour tout le monde… on peut dire que c’est ça l’amour… ?

 

MJ: Mais non, parce que c’est trop sentimental…

 

G: Tout dépend du niveau d’évolution intérieure qu’il a atteint… Quelqu’un qui est au niveau de cette perception christique, même s’il n’est pas chrétien, est dans une communion, dans un amour d’une autre nature, et comme dit R, les Bouddhistes mystiques, sont habités de cette vision christique… mais pour quelqu’un d’un autre niveau, sentir tant de « compassion » pour un petit chat, c’est probablement d’une affectivité de type animal… et encore, si la compassion existe au niveau animal, comme dit R… va-t-on séparer cela ?

On va donc essayer de développer cela au niveau qui et le tien…

 

MF: Comme raconte quelqu’un, qui, enfant, caressait un cheval. Et il y avait une telle communion entre les deux… « Et à un certain moment je n’ai plus pensé au cheval mais à moi, et à ce moment, tout s’est coupé »… C’est étonnant !

 

G: Et donc, cette façon de percevoir l’homme unifié, ce que Zundel appelle l’humanité nouvelle:

« C’est en lui que l’humanité nouvelle prend son départ, c’est en lui que l’histoire trouve enfin son unité. »

Là, je perçois encore plus le lien qu’il introduit entre la perception de la divine présence et l’unification de tous les êtres humains en un seul corps, en seul être vivant, le Second Adam.

« C’est lui qui est chargé précisément d’établir un lien entre toutes les générations, de les rendre contemporaines « , coexistantes, c’est-à-dire les rendre une, « de susciter, de la poussière, tous les visages disparus, de les rassembler dans une immense chaîne d’amour où tous, enfin devenus, redevenus contemporains, se reconnaîtront comme liés les uns les autres, liés les uns aux autres, dans un seul et même dessein. »

On dirait que Zundel perçoit l’existant du point de vue de Dieu, en qui, éternellement, tout est. Cette perception de l’intemporalité de l’univers, qui permet de concevoir la préexistence de toute la création dans la pensée divine, si l’on peut dire, qui peut faire dire à Dieu, dans le prophète Isaïe: « Avant que tu ne fusses conçu dans le ventre de ta mère, je te connaissais et je t’ai appelé », ou comme dit St Paul aux Ephésiens: « avant la fondation du monde, il nous a aimés »

 

MF: Trop beau pour être vrai…

 

G: Je pense que c’est peut-être le bon moment de nous arrêter et nous laisser entrer un peu là-dedans, pour que ce soit vrai, et pas seulement beau…

 

MJ: Ce n’est peut-être même pas trop beau pour être vrai…

Il faut le laisser s’épanouir et grandir, mais c’est une réalité fondamentale…

 

MF: Je pense au point de vue des non-croyants…

 

G: Peut-être, on ne peut pas le dire, mais on peut le vivre… avec eux.

 

R: Et puis, on s’inscrit peut-être dans un continuum espace-temps qui n’a rien à voir avec la réalité… On pense « avant » et « après », et ce n’est pas ça.

 

G: Il n’y a pas d’avant ni d’après.

 

R: C’est la raison pour laquelle cela nous paraît trop beau pour être vrai…

 

MJ: Il nous faut prendre conscience que c’est la réalité, on est appelés à l’infini, et cet infini est possible, mais nous n’en prenons conscience que tout doucement… mais la réalité est là à la base et cela nous aide à regarder les autres autrement dès le départ. Et si nous ne pouvons pas, pourquoi ne pas faire appel au Christ pour qu’il nous aide…

 

G: J’aimerais que nous prenions un peu de temps à la rumination de cette vision et que nous entrions un peu dans cette communion par l’intérieur avec D. et le Christ, avec la création toute entière… que nous ayons une pensée pour la famille de M… dont deux frères sont en situation délicate…

 

R: J’ai l’image d’une boîte de « Mon chéri », avec des pralines enrobées d’or…

 

MJ: C’est le trésor caché peut-être ? Et qui ne peut se dévoiler que s’il est blessé.

 

MF: Commence un chant, repris en chœur:

Je cherche le visage, le visage du Seigneur
Je cherche son image tout au fond de vos cœurs.
Vous êtes le corps du Christ,
Vous êtes le sang du Christ,
Vous êtes l’amour du Christ.
Alors qu’avez-vous fait de Lui ?

 

Une fois, je ne sais pas dire à quel niveau ni quoi, j’étais encore au Monastère à Huy, j’ai reconnu Jésus dans un pauvre, un type qui sortait de prison et qui cherchait l’aumônier, qui n’était pas là. Je lui ai donné à manger et cela m’a ému vraiment, cet homme démuni qui cherchait le secours qu’il ne trouvait pas… Cet évènement, pour moi, c’était Jésus, comme cela j’ai perçu que c’était Jésus. Cela n’a été qu’une fois. C’est par ma foi, en faisant agir ma foi que je disais que c’était Jésus.

 

G: Puissions-nous continuer en ayant cette communion compassionnée avec l’humanité souffrante, et souffrante de l’exil. L’exil qui est fondamentalement être coupé de cette communion justement. Dans la mesure où nous retrouvons cette communion, nous retournons de l’exil.

 

MJ: Et que nous n’y retournons même pas seuls si nous acceptons de faire le chemin vers Dieu… Ceux que Dieu met sur notre route peuvent être entraînés dans ce mouvement même inconsciemment et invisiblement. Je crois qu’il faut y croire. Si nous essayons de le vivre, cela entraîne aussi les autres.

 

MF: On a parfois des surprises: une vieille dame disait que mon sourire lui donnait envie de vivre.

 

MJ: Oui, c’est ça. Et on a des surprises comme cela.

 

AM: Une dame est maintenant dans le groupe « Recherche et Rencontre » à la rue Puits-en-Sock. La moitié des personnes qui sont là sont, je vais dire, des perturbés psychologiques qui viennent là après des séjours psychiatriques, etc., ou des anciens alcooliques…

 

R: Rue Puits-en-Sock ?

 

AM: Oui, où c’était les Salésiennes avant d’être racheté par l’école sociale. Mais le soir, Recherche et Rencontre a pris la grande salle pour faire des conférences. Ce sont deux/trois jeunes qui s’occupent de cela et qui mettent plutôt en place des histoires de détente, tu sais du théâtre, des conversations… des histoires comme ça, des chants.

Et en même temps, il y en a une qui a perdu son compagnon. Ils étaient tous les deux actés anticléricaux et même anarchistes. Le compagnon avant de mourir avait demandé que l’on fasse une petite cérémonie avec le Cantique des Cantiques, parce qu’il avait lu ça une fois et que cela lui plaisait bien. En même temps, ils sont anarchistes et très actifs tous les deux. Et donc elle ne connaissait pas. « Moi je connais », lui- ai-je dit, « et si cela te dit, je peux… on se voit une fois… »

On s’est vues et elle avait écrit – elle fait de tout du côté artistique – et donc en plus des peintures, elle avait écrit deux textes sur son compagnon et leur amour. Et j’apporte le Cantique des Cantiques et je choisis en fonction de ses textes.

Suite à cela, cela s’est passé lors de l’enterrement, cela a foiré avec le diacre, mais elle a su faire la démarche auprès du doyen.

Et donc voilà… il y a des choses comme ça… comme une réconciliation… cela n’a pas été plus loin, mais elle a apprécié le doyen, elle a apprécié ce qui s’est vécu comme petit hommage à son compagnon, avec le Cantique des Cantiques, avec des chansons frisant même un peu l’érotisme un moment donné, …mais je me dis Dieu se sert de tout et d’une communion, au-delà des différences de tout, et qu’il y a quelque chose, des chemins de traverse… Bon, qu’Il se sert dans cette communion un peu de… Il est présent, comme tu dis… un peu dans cette communion entre les hommes… comme disait Rn avec les musulmans-là, qu’il trouvait des gestes de communion entre eux, une fraternité, etc.

 

Rn: Cela me fait penser à ce que l’on avait dit une fois : « Dieu qui est toujours déjà présent… »

 

AM: Oui, oui…

 

Rn: Ces personnes-là les touchent, puis dans une circonstance particulière, ils laissent un petit peu la présence de Dieu surgir, comme cela ils peuvent goûter un peu les effluves, le parfum doux de la présence divine à travers un moment de…

 

AM: J’ai ressorti les tarots psychologiques… J’ai fait une formation il y a quinze ans, je ne m’en étais pas servie et puis je ne sais pas comment, c’est venu comme cela dans la conversation, j’ai déjà fait un tarot psychologique – ce n’est pas un tarot de voyance – avec certainement six personnes du CRL. C’est comme si c’était de l’écoute-prière, si tu veux, pas avec Dieu là, mais… tu sais créer la communion, la relation, l’amitié… Bon je ne sais pas qu’est-ce que Dieu… je ne sais pas où il mène à travers ça… mais je me dis c’est étonnant quoi… des chemins que…

 

MF: Quand on va vers soi-même…

 

AM: Il est présent à l’intérieur, je pense, Il commence à faire sa place… que les gens vont peut-être Le découvrir à travers… d’une manière tout à fait autre…

 

G: Je pense que c’est toujours cette présence, comme tu dis, cette présence divine qui jaillit parfois même à leur insu, comme le grand prêtre, du temps de Jésus, qui fait des prophéties sans le savoir.

Et je pense que c’est dans cette mesure aussi que l’on peut comprendre le mystère de l’Ascension dans la dynamique que disent les textes de Saint-Paul: « en montant, il amène avec lui des captifs ».

Dans un langage un peu plus actuel, on dirait tous les frères « ascensionnés »… ils « ascendent », ils nous permettent de monter avec eux. Sauf que dans le langage du Nouvel Age, les frères « ascensionnés » sont d’autres entités. Mais, dans la mesure où nous prenons le chemin de cette montée spirituelle, nous sommes « ascensionnés », jusqu’à la christification complète ou, comme diraient les Orientaux, les Orthodoxes: notre divinisation.

 

MF: Notre divinisation… les énergies divines.

Thomas Merton avait une vision, je ne sais plus dans quel livre, il disait que pour lui, à la fin du monde, ce serait tout le corps du Christ qui ressusciterait, qui se lèverait… tout le corps du Christ en entier, la tête et tout le corps ensemble avec tous les vivants…

 

G: Et alors, je pense à la compassion que nous pouvons avoir pour toute cette humanité en guerre… déchirée au Liban, déchirée au Nigéria, déchirée avec la guérilla, avec la drogue… au Mexique… avec cet étudiant déboussolé, qui a tiré sur ses copains cette semaine aux Etats-Unis… avec tous ces massacres et ces histoires au Pakistan, en Afghanistan… cette nuit, il y a eu encore une explosion et des dizaines de tués…

Cela fait partie de notre chair, c’est nous ! Et nous ne sommes pas suffisamment ascensionnés, pour ainsi dire, pour entraîner un peu plus haut cette humanité.

 

MJ: Heureusement que nous ne pouvons pas voir ce que vaut notre vie, mais que le Seigneur s’en serve.

 

MF: Tout misérables que nous sommes…

 

MF: Moi je me suis accrochée une fois – ce n’est peut-être même pas vrai, c’est un roman de Dostoïevski où il dit qu’une prostituée avait obtenu une résurrection – et je me dis, si une prostituée a obtenu une résurrection, on pourrait peut-être obtenir quelque chose aussi…

 

R: Si jamais cela ne va pas, tu sais ce qu’il faut faire… (Rires)

 

G: Et puis quand on parle de prostituées, je dis: ben ! prostitué, c’est moi aussi…

 

MF: Les juifs disent cela : le peuple qui se prostitue parce qu’il n’est plus fidèle à son Dieu.

 

G: Autrement dit, pour que nous puissions le trouver, il faut nous élargir aux dimensions de son cœur, aux dimensions de sa mission, aux dimensions de l’univers.

Alors il revient, et c’est la seconde partie de son homélie, sur l’eucharistie :

« L’eucharistie s’insère immédiatement dans cette perspective et elle établit, comme je l’ai dit souvent, et établit entre nous et Jésus toute la distance de l’histoire de l’univers et de l’humanité. Nous ne pouvons pas, nous ne pouvons pas aller à Lui qu’en prenant en charge l’univers et l’histoire de l’humanité. »

J’ai d’abord pris ce passage comme une sorte de métaphore et je me suis dit: c’est joli la métaphore! Puis quelqu’un, ou quelque chose m’a dit au cœur : mais pourquoi une métaphore?

Pourquoi ne pas le prendre littéralement… à la lettre? J’ai fait alors le passage. Littéralement, il établit entre moi et lui une distance telle que, si je veux arriver à lui, il faut que je franchisse cette distance et que j’intègre en moi, que j’assume, comme une partie de moi-même, mon identité, ma solidarité avec l’humanité entière et non seulement l’humanité mais l’univers.

Si je ne fais pas cette démarche, si je ne fais pas cette démarche intérieure, si je « n’ascends« , si je ne monte pas à ce niveau de perception où je suis un et je souffre solidairement avec tous ces massacres, avec toutes ces misères de l’humanité, je n’ai pas de réel contact avec la personne de Jésus, je ne vis pas cette union mystique avec Lui. Je ne suis pas dans le corps mystique de Christ si je refuse cette solidarité.

Ce n’est donc pas seulement une figure littéraire, ce n’est pas une métaphore, c’est de nouveau l’expression de cette vision unitaire, de cette vision mystique dans laquelle nous sommes le corps du Christ. Nous sommes la présence du Christ et nous pouvons reconnaître sa présence en nous et dans l’univers autour de nous, dans chaque être humain.

Comme j’aimerais que cette perception soit tellement prenante, que cela me saisisse pour que je puisse voir tout être humain comme chair de ma chair. Alors je n’aurais plus ces réactions de répugnance à l’égard de certains êtres humains qui me paraissent…

 

MF: Dégoûtants!

 

G: Alors, l’eucharistie… je reprends la phrase:

« L’eucharistie s’insère immédiatement dans cette perspective et elle établit, comme je l’ai dit souvent, et établit entre nous et Jésus toute la distance de l’histoire de l’univers et de l’humanité. Nous ne pouvons pas, nous ne pouvons pas aller à Lui qu’en prenant en charge l’univers et l’histoire de l’humanité. »

Quand je lis un peu superficiellement et légèrement les textes de Zundel, cela me paraît joli, cela me paraît poétique. Mais… quand j’ai la grâce de prendre cela comme réel : ouïe, ouïe, ouïe!

« N’essayons pas de saisir une présence à portée de la main… N’essayons pas de prendre cela comme quelque chose de matériel et de physique. Il s’agit au contraire de nous rendre présents, nous-mêmes, par cet élargissement illimité, nous rendre présents à cet amour qui n’a pas de frontière, qui embrasse tous les peuples, qui récapitule toute l’histoire et qui est intérieure à chacun de nous. »

Il entre là dans un réalisme… un réalisme spirituel. Il perçoit lui, il sent, il vibre… il perçoit la réalité à un autre niveau que ce que je perçois, moi, spontanément.

 

MF: J’ai l’image d’un vieux jésuite – lors de la première retraite que j’ai faite au Monastère de Huy – qui est très parlante. Il dit: quand on n’aime pas son frère, c’est comme si on embrassait le Christ en lui marchant sur les pieds avec des souliers cloutés.

 

G: Aïe!

 

MF: C’est une image qui parle ! Voilà, j’embrasse le Christ: Mon Jésus ! Et puis je n’aime pas mon frère et je suis en train de lui marcher sur les pieds avec des souliers cloutés… sur ses pieds nus avec des souliers cloutés !

C’est une image très frappante et très juste !

 

G: Et cloutés comment? Ce sont les clous de l’alpiniste…

 

Rn: Ou des talons-aiguilles…

 

MF: Oui, les talons-aiguilles…

 

G: Pour creuser dans la glace…

 

MF: Pendant la guerre, on avait des crampons, oui! On avait des clous en-dessous des semelles pour conserver les semelles.

 

MJ: Et pas des clous bien arrondis !

 

MF: Je trouve que c’est une image parlante, c’est vrai… c’est…

 

AM: Oui! C’est très parlant !

Est-ce que tu fais une différence entre l’amour, appelé comme cela solidarité universelle, et l’amitié où il y a une réciprocité, parce que je suis en train de lire beaucoup de lettres d’amitié spirituelle… enfin, des livres de Radcliffe, je lis beaucoup sur l’amitié pour le moment et je suis en train de m’interroger sur le degré, tu vois, d’un peu d’intensité, l’amour gratuit universel, un peu dans le sens que tu dis maintenant et l’amitié qui demande une réciprocité – donner/recevoir – et je me dis dans la balance: n’est-ce pas encore mieux finalement. L’amitié, bien sûr, ça apporte mais en même temps cela permet que ce soit vraiment l’égalité, parce que dans cet amour-là, l’amour universel, cela peut être encore à sens unique : je donne, mais l’autre est un petit peu inexistant finalement, il est dans mon cœur mais… ce n’est pas encore une relation à égalité. Je ne sais pas… C’est en dehors, on peut en parler pendant le repas… C’est parce que c’est une question qui me tracasse pour le moment et j’ai vu là aussi, même avec Dieu dans la Trinité, c’est l’amitié puisqu’il y a donner et recevoir, ils vivent l’un par l’autre, l’un pour l’autre… Enfin voilà, je suis dans cette chose-là pour le moment, mais on peut en parler cinq minutes en mangeant…

 

G: En t’entendant, j’ai eu la même image que lorsque R nous a parlé de la réconciliation entre les animaux. Et au niveau de l’amitié, j’ai vu les moutons qui se frottaient l’un à l’autre. (Rires)

 

G: Je vois le chat qui vient se frotter à moi et qui, à certains moments, vient s’asseoir par terre devant moi, à me regarder, et je lui dis: qu’attends-tu? Allez, qu’attends-tu? Et, pouf! il saute sur mes genoux, il s’accommode, commence à ronronner et il dort… : l’amitié !

Je dirais que cela fait partie de cette impulsion que nous avons envers l’autre, que cette amitié au niveau physique, qui est nécessaire parce que… comme on dit en analyse transactionnelle, l’être humain a besoin d’au moins trois caresses par jour, qu’on lui frotte le dos. Sentir l’amour du point de vue physique fait partie des processus de maintien de la force du système immunitaire. Et qu’il n’y a pas de discontinuité entre cet amour physique que nous pouvons avoir avec des proches et des proches non seulement par le sang ou par des liens familiaux mais aussi des gens de notre environnement.

Cet amour universel appartient à la même catégorie, mais il ne peut pas être expérimenté sensiblement de la même façon. Je n’ai pas la possibilité de me frotter physiquement au corps mystique du Christ – peut-être dans des moments de sensation particulièrement intense de la divine présence, je peux accepter que le chat vienne se frotter à moi et sentir la communion universelle à travers cette sensation.

 

R: Tu peux te frotter aux étoiles ou te frotter à un coucher de soleil, tu vas utiliser d’autres outils que ta main… mais tu vas y parvenir.

 

G: Je pense à la répercussion sensorielle, physique, des expériences mystiques par lesquelles on peut littéralement arriver à l’orgasme.

 

R: Mon chat me disait la même chose hier ! (Rires)

 

G: Je pense qu’Héraclite avait raison quand il disait que le principe même de toute l’existence, c’est l’amour. Tout ce qui existe est un fruit de l’amour.

 

R: Dans ce qu’on disait tout à l’heure, j’avais envie de réagir par rapport à AM quand elle parlait du Cantique des Cantiques, quand ils avaient choisi quelques passages érotiques, mais Dieu choisit en particulier, privilégie ces passages érotiques, sinon nous ne serions pas là d’ailleurs, aucun de nous.

 

Rn: Il a prisé l’érotisme, les passages érotiques…

 

AM: Oui, oui, c’est avec la chanson qu’elle avait fait passer. Et moi, je ne connaissais pas cette chanson…

 

Rn: « Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics… » Ce n’est pas ça ? Gare au gorille ? …

 

G: Je pense que c’est un petit moment pour passer à un autre style de communion, avec le repas !

 

MF: Il y a une histoire vécue de Jean Mallory, l’explorateur du Grand Nord. Il titre l’histoire: Le couple, mon chien et moi. Le chien qui tire le traîneau – il était en traîneau. Alors, le chien de tête était extraordinaire, il y a une communion entre les deux et, à un moment donné, il y a une crevasse et tous les chiens tombent dans l’eau, dans la glace.

Il était, lui, sur le bord, comme cela, et il est parvenu, avec je ne sais quel bâton, à retirer le premier et tous les autres. A un moment donné, ils se sont regardés, se demandant ce qu’ils allaient faire, lui était d’un côté et les chiens qui ressortaient de l’autre ; son chien l’a regardé, comme pour dire avec une communion entre eux et puis hop! il est parti et ils ont passé la crevasse. Il disait que c’était extraordinaire, il y avait une communion, une intelligence entre les deux, ses petits yeux jaunes pétillants, il attendait un ordre. Il attendait le hop là ! …

Il a failli mourir je ne sais combien de fois dans des histoires comme ça. Cette union…

Et puis avec les dauphins aussi… avec le bateau qui a de nouveau dérivé…

 

AM: Ah, c’est aux Seychelles !

 

MF: Et bien oui, il paraît qu’il y avait une bande de dauphins qui les précédaient comme cela…

 

R: Tu avais vu, en parlant justement du Grand Nord, le document la semaine passée à la TV, je ne sais plus sur quelle chaîne, c’était d’une beauté…

 

AM: Ah oui ! Magnifique !

 

R: Les ours blancs et les chiens de traîneaux… D’habitude c’est la guerre entre les ours et les chiens de traîneaux. A la première occasion, les chiens sont tués par les ours. On voyait l’ours qui prenait le chien comme un ourson, qui le dorlotait… oui, oui, surprenant…

Le monde animal a beaucoup à nous apprendre sur nous.

 

MF: On raconte qu’une fois un photographe, qui voulait s’approcher d’un ours qui se dressait, il voulait s’approcher… l’ours lui a envoyé une baffe dans la figure. Et on voyait la photo…

 

Rn: On me l’a envoyée, j’ai fait suivre… Oui, ce sont des photos d’un homme qui vit au Canada avec un ours blanc, un ours polaire, qui était tout petit et qui a grandi… Le gars, c’est déjà un grand gaillard avec une barbe, et l’ours qui fait trois mètres se vautre par terre, prend sa tête dans la gueule… Il se laisse lécher, ils vont dans la piscine…

 

MF: Incroyable…

 

 

Pourquoi se questionner autant ? [retour au sommaire]

 

Quelles sont donc les questions troublantes ?

 

J: Je me demande… Si vraiment le Seigneur nous aime, est-ce qu’Il nous demande de nous creuser autant pour arriver à le rejoindre ?

 

G: Avant tout, il ne faut pas se laisser impressionner par les premiers contacts avec la pensée de Zundel. C’est une pensée tellement riche et profonde. Et il ne faut pas se décourager si au départ on ne comprend pas beaucoup ou si on se sent déstabilisé. Zundel n’a jamais cessé de creuser, d’approfondir. Je pense que la meilleure politique est celle que recommande le P. Debains: lisez chaque jour un petit morceau, à mesure que vous lisez, vous allez saisir de mieux en mieux. Comme l’Evangile, vous ne pouvez pas vivre toute la révélation en un jour, mais quand vous le lisez, petit à petit, la pensée du Christ vous transforme. Quand je lis les écrits de Maurice Zundel, je pense de même. Dans ses textes, il y a beaucoup de répétitions. Ce qu’il raconte dans une retraite, il va le reprendre dans une autre, mais ce n’est jamais la même chose. Il y met des nuances et des précisions…

En ces trois journées j’ai présenté à grands traits une esquisse de la pensée de Zundel. Mais chaque morceau pourrait faire l’objet de tout un livre. Il ne faut donc pas imaginer que vous allez intégrer ou vivre tout d’un seul coup. Parfois, je me demande si je ne suis pas impénétrable à l’Evangile… je n’arrive pas à me désapproprier…

Il est important d’aimer sans limites, mais j’ai besoin de limites. Et je mets mes limites. Je ne suis pas capable de me rendre disponible 24 heures sur 24. J’aurais l’impression de me faire dévorer… de me faire vampiriser… et je suis très jaloux de ma liberté. Je ne me laisse pas prendre dans ce jeu-là.

Je mets donc un cadre à ma disponibilité, y compris dans mon couple. Je savais que je ne pouvais pas déranger ma femme et elle savait qu’elle ne pouvait pas disposer de mon temps à n’importe quel moment. On se donnait des rendez-vous au cours de la journée… et je n’ai jamais senti le manque de communication avec elle. Mais ce temps de communication avait une structure.

Je me laisse guider par une parole du Siracide, au chapitre 32: « En tout ce que tu fais, sois fidèle à toi-même ». Cela aussi, c’est observer les commandements. Ma première fidélité est envers moi-même. Si je n’assure pas mon autonomie et ma responsabilité, je vais risquer de confier à quelqu’un d’autre la responsabilité de mon bonheur.

Je ne rends personne d’autre que moi responsable de mon bonheur. Par contre, je récolte tout le bonheur possible de mes relations. Généralement, ce sont des moments de bonheur. Et quand cela ne se passe pas bien, j’analyse comment cela ne s’est pas bien passé, je ne jette pas la faute sur l’autre. Je me demande comment je pourrais faire mieux la fois prochaine. Sans culpabilité et sans blâme. Mais comme un apprentissage. Je vais trouver comment gérer mieux la situation. Et sans blâme. Et j’essaie le plus possible de fuir toute tentation de blâme, envers moi-même ou envers quelqu’un d’autre. Ce n’est pas un blâme quand je dis: « je suis insatisfait de ce qui s’est passé, voyons comment faire mieux »… Et, en cas de besoin, je vais voir mon psy ou mon directeur spirituel…

 

En résumé, prenez Zundel d’une façon plus légère… Et n’avalez pas tout entier. Fréquentez-le, mais ne prenez pas sa pensée comme un dogme ou comme quelque chose d’indépassable. Prenez-le comme une sorte de petite lumière qui peut vous éclairer. Et s’il ne vous éclaire pas cette fois-ci, peut être vous éclairera-t-il plus tard.

Le perfectionnisme est un jeu dangereux.

 

 

Qu’est-ce qu’aimer ? [retour au sommaire]

 

Il y a des bibliothèques sur le thème, et des chansons, n’en parlons pas… Comme dit Zundel, les chansons ne reflètent que la biologie et l’aliénation. Elles ne parlent que de toi et moi. C’est le mirage par lequel l’espèce se perpétue.

L’amour humain, l’amour biologique, comme dit Zundel, est centré sur ce triangle inférieur. Dans cet amour, il y a une attirance, l’attraction dans laquelle l’espèce constitue un leurre. Deux taureaux au milieu d’un troupeau de vaches peuvent se battre à mort et se blesser méchamment. Il paraît que les cygnes sont encore pires: quand deux mâles convoitent une femelle, ils se battent jusqu’à ce que mort s’en suive. Dans les hordes de singes et de lions, il y en a un qui doit s’avouer vaincu et se soumettre, sinon il est éliminé.

Ça c’est l’amour sur le plan biologique: un amour possessif, captatif. Le mâle a tendance à transformer son amour possessif en agressivité et à se battre à mort ; et la femelle est attirée par la force du mâle et ira avec le plus fort.

A ce niveau là, nous ne sommes pas fort différents. L’amour humain se manifeste le plus souvent par la possessivité. Et l’amour fondé sur cette possessivité est relativement de courte durée. L’amour biologique, l’amour passion, l’amour de l’espèce, constatent les psychologues, dure jusqu’à ce qu’il y ait reproduction. Avec l’arrivée de l’enfant, l’amour a tendance à s’estomper progressivement. Et quand l’enfant gagne en autonomie, les couples passent par une crise épouvantable qui marque généralement la fin de l’amour passionnel. C’est pourquoi les couples ont tendance à divorcer après 5 à 7 ans de mariage.

C’est la loi de l’espèce. Et qu’on le veuille ou non, c’est la biologie qui gouverne ces premières tendances. On est fasciné par le mâle, ou la femelle, qui correspond à notre image désirable de partenaire mais seulement en fonction de la possession du partenaire. Il est très rare que le couple soit centré sur l’enfant. Vous écoutez les chansons populaires, et il n’y a que toi et moi…

L’amour biologique est le premier niveau de l’amour. Au-delà de l’attrait physique et biologique, il y a d’autres besoins comme le besoin d’affection, le besoin de partenariat intellectuel, amical et sur la base de ces besoins, on peut constituer d’autres formes d’amour qui vont bien au-delà du sexe ; quoique quand le sexe s’en mêle, c’est très agréable d’échanger avec quelqu’un de l’autre sexe, car il existe une autre forme de pensée, complémentaire. Mais tout cela reste au niveau de ce triangle.

C’est l’amitié qui existait entre les époux Curie. Ils partageaient des intérêts scientifiques, et ils vivaient une grande communion au niveau de la communication humaine. Si l’on veut que l’amour soit durable, il doit aller au-delà de la procréation. Il doit aller au-delà du coup de foudre, au-delà de l’attirance physique et s’établir sur des processus de communication. Et pour qu’il soit plus solide, on évolue ensemble jusqu’au niveau christique. Comme disait, St Bernard, je crois, nous voilà toi et moi et j’espère qu’entre nous le troisième soit le Christ. Alors, quand l’amour prend des dimensions plus humaines, au niveau de la communication, le couple peut durer à vie. La passion ne dure pas. Si l’on ne développe pas une autre forme d’amour, c’est le divorce… Il y a une rupture qui se fait déjà 3 à 5 ans après le mariage… En Belgique, 70% des couples terminent par une rupture.

Maintenant qu’est-ce que cette forme d’amour spirituel? C’est une forme d’amour qui se fonde sur la communion d’idées pour commencer, sur le respect mutuel, une forme de transparence non par obligation, non pas parce que l’autre m’appartient, mais parce que très librement, en toute liberté, je mets en commun et l’autre accepte ce que je mets en commun, comme j’accepte ce que l’autre met en commun. Autrement dit, même si je n’adhère pas à ce que l’autre pense, je fais l’effort de comprendre, je respecte ses opinions et on communique. Et puis au-delà, si on s’encourage sur le chemin de la rencontre avec D., le couple ne fait que s’enrichir et s’approfondir.

Mais souvent, même s’il n’y a pas ce partage spirituel, lorsqu’il est basé sur le respect mutuel, le couple peut être solide.

 

D’autres formes de relation se construisent sous l’apparence du besoin. J’ai besoin de toi, je me sens vieillir et je ne me vois pas mourir dans la solitude. Alors mon prof de morale disait: si deux jeunes de 15 ans veulent se marier, imposez-leur des délais. Mais si deux jeunes de 80 ans veulent se marier, mariez-les de suite! Ne les faites pas traîner. Comme dit le livre des Proverbes, quand on est deux, on se réchauffe mutuellement, on se soutient et, si l’on tombe, l’autre est là pour nous relever.

Le couple est un chemin de croissance et de développement humain et spirituel, un chemin de sainteté, justement par cette ouverture à l’altérité de l’un à l’autre, par la pratique quotidienne du respect mutuel, par la pratique quotidienne de la communication. Mais, hélas, comme dit Ramón de Campoamor, un poète espagnol, dans une belle épigramme: « Pour l’amour enchanté, la solitude d’un ermite est épouvantable ; mais plus épouvantable encore est la solitude de deux en compagnie ». Donc, quand on connaît l’enchantement du partage, quand on dépasse les épreuves de l’amour, quand on suit l’école de l’amour, le couple est un chemin de sainteté plus efficace que le chemin de la solitude. Je trouve que ma vie de célibataire est plus simple. Dans le couple je devais me faire à l’autre. Le risque principal que je trouve dans ma vie de célibataire est l’absence de confrontation… Je me fais des illusions. Je crois avoir telle ou telle qualité, et quand quelqu’un me fait une critique acerbe, je tombe des nues… moi qui croyais avoir dépassé tout cela !!!

 

Cet amour de transparence mutuelle, exige donc… exige que je sois réceptif à l’image que l’autre se fait de moi et que je refuse de chercher automatiquement à me justifier. C’est-à-dire que l’amour demande d’être confrontant. Et des couples qui n’acceptent pas de se confronter ne se font pas grandir. Des couples qui pensent qu’on doit être pardonné d’avance et sans rien dire, qu’on doit simplement encaisser, ces couples n’avancent pas.

Être réceptif, accueillir la confrontation ne veut pas dire qu’on doit être d’accord. Ce sont les perceptions de l’autre, et pas nécessairement ma réalité. Ce que je pense, c’est moi qui le pense et ce sont mes croyances. Mais la réalité est que chacun de nous vit en fonction de ses croyances, et les croyances configurent la réalité personnelle.

Tout en sachant que l’image de nous que les autres nous envoient, ce n’est que cela, des images, je me justifie ou je m’explique uniquement si je perçois que l’autre est réceptif à mes explications. Si je le vois fermé, je resterai silencieux, je ne gaspille pas ma salive inutilement, car toute justification serait alors probablement un point de départ pour la suite de la confrontation.

 

AM: Dans ce groupe de la rue Puits-en-Sock, quelqu’un m’a demandé comment trouver le sens de sa vie. J’ai essayé les prières… Et finalement j’ai fait une relecture de ma propre vie et j’ai essayé de dégager, à partir de là, comment Dieu m’avait conduite d’abord à un développement, un peu à une identité psychologique puis spirituelle, puis au lâcher prise… Je leur ai donc partagé cela la fois passée. Une a déjà commencé sur le vif à faire pareil, mais je voulais vous demander si vous voyez… tu sais, comme tu parlais tantôt avec les gens pour faire passer quelque chose, comment faire avec des gens qui sortent de l’athéisme et qui sont quand même interrogés par des questions comme ça, essentielles, quoi…

J’ai donc pris ce biais-là, sinon j’avais d’autres choses en tête, mais je me dis, ça il faut déjà être vraiment précaire, tu sais pour voir plus.

Je repense à cela et en parlant tout à l’heure avec les gens, tout d’un coup, j’y repense et je me dis : est-ce que vous voyez, puisque qu’on va peut-être encore passer une ou deux rencontres là-dessus, une manière avec des gens qui sont juste un peu en entrée dans la foi chrétienne pour…

 

G: Une idée pourrait être que vous preniez le gant qu’AM vous tend et que la prochaine fois, on partage.

 

AM: Vous pouvez réfléchir et m’envoyer vos idées. Vous pouvez demander à R qui a mon numéro…

 

G: Chacun peut y réfléchir: comment découvrir le sens de sa vie ? Et ce serait vraiment une journée de partage.

 

AM: Ah, tu voulais en faire le thème d’une journée… Non, non, moi je ne voyais pas cela comme pour tout le monde, mais qu’on y réfléchisse. Si certains peuvent partager cela, cinq ou dix minutes, pas toute la journée là-dessus.

 

G: La première idée que j’ai eue… j’ai pensé à un courrier que j’ai reçu cette semaine d’une amie colombienne, psychologue psychothérapeute. C’est une très jolie présentation PowerPoint: un athée se trouve avec un paysan et, tout à coup, le paysan s’agenouille et commence à prier. Quand il termine sa prière, l’athée lui demande :

– Mais comment est-ce que vous savez que… Comment est-ce que vous croyez en Dieu ? Comment savez-vous qu’il y a un Dieu ?

Le paysan lui dit:

– Mais Dieu, je le découvre par sa signature… Quand vous recevez une lettre de quelqu’un, comment savez-vous que telle personne vous l’a écrite ?

– Par la signature !

– Moi aussi, c’est par la signature que je reconnais Dieu.

 

Et il commence à le promener dans la création. Il dit alors:

– C’est la nuit étoilée. Quand je regarde cette beauté au-dessus de nous, ce ciel étoilé avec tous ces astres et toutes ces lumières, là, c’est la signature de Dieu. Et je l’adore !

 

 

Annexe. Texte de la conférence [retour au sommaire]

 

02-05/02/12 – L’homme est le sanctuaire de Dieu

 

Cénacle de Genève, le deux février 1964, au jour de la Présentation de Jésus au Temple (Luc 2, 22-31).

 

Nous savons que la vie de Jésus se termine la vie de Jésus se termine par un échec. Jésus n’a converti personne, il n’a pas fait un seul disciple, je veux dire, dans son Esprit, personne ne l’a compris. Il va être seul tout à l’heure dans son, son agonie. Il va être abandonné de tous, vendu par l’un des siens, trahi par un autre, renié. Et finalement le dernier mot, quand tout sera consommé, le dernier mot dans le dernier entretien, sera de s’enquérir si bientôt sera rétabli le royaume d’Israël. On comprend que Jésus ait pu dire, à ses disciples, dans les derniers discours après la Cène :  » Il est bon que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, l’Esprit saint ne viendra pas à vous  » (Jn 16/7).

On ne peut pas imaginer un aveu d’échec plus douloureux, plus tragique, que celui-là : » Il est bon que je m’en aille parce que si je ne m’en vais pas, l’Esprit saint ne viendra pas à vous « . Cela veut dire au fond : ma Présence vous est un obstacle sur le chemin du Royaume de Dieu.

Et quel était l’obstacle ? Évidemment, l’obstacle, c’est que les Apôtres voyaient Jésus devant eux, ils ne le voyaient pas au-dedans d’eux-mêmes. Le voyant devant eux, avec leurs yeux de chair, ils l’imaginaient comme ils le rêvaient, ils l’imaginaient comme celui qui allait satisfaire leurs ambitions, leurs désirs, leur appétit de revanche, leurs besoins de triompher et de voir enfin leur pays délivré du joug de l’ennemi. Mais ils étaient bien loin de se douter que le Royaume était au-dedans d’eux-mêmes et que, c’est une conversion radicale qui était attendue de chacun d’eux.

C’est donc sur une équivoque tragique que Jésus les quitte jusqu’à ce que, ils le découvrent finalement au-dedans d’eux-mêmes. Quand ils le verront au-dedans, il n’y aura plus d’équivoque parce qu’à ce moment-là, ils seront entrés dans la lumière de la foi, dans la lumière de l’amour ; et ils l’auront, ils l’auront découvert comme la source même de leur vie.

C’est à cela que Jésus voulait les amener, et il semble que, il avait beaucoup plus de peine à les convaincre qu’il n’avait eu de peine à amener la samaritaine à découvrir au-dedans d’elle-même cette source qui jaillit en vie éternelle et qui est le Dieu vivant. On n’imagine pas que Jésus qui quitte ses disciples sur ces mots tragiques, qui reconnaît l’échec, qui remet au-delà de sa mort une conversion qui sera le fruit de l’Esprit, on n’imagine pas que Jésus est avant tout une idole, et que sous le nom d’Eucharistie, il nous ait donné une Présence matérielle de lui-même sur laquelle nous n’avons qu’à mettre la main.

Il est de toute évidence que ce n’est pas là l’intention du Seigneur, que L’Eucharistie ne signifie pas une Présence mise matériellement à notre portée, que nous pourrions de nouveau tenir devant nous et que nous n’aurions pas à rencontrer au-dedans de nous.

Dans les fameuses disputes sur la Présence réelle, à partir du 16ème siècle, il est de toute évidence, que l’on ne s’est, on s’est égaré fondamentalement, en s’interrogeant sur le mode de la Présence de Jésus dans le mystère de la Cène. Le problème n’était pas là, le vrai problème, c’était de le renvoyer à l’homme. Il est clair que ce que Jésus avait perçu, la catastrophe à laquelle il se préparait, qui était imminente, l’échec retentissant qu’il annonçait, venait précisément de ce que, on s’était trompé sur Dieu. On avait mis Dieu dehors, devant soi, on l’avait logé dans le ciel, au lieu de le découvrir au plus intime de soi.

C’est à ce Dieu-là que Jésus veut nous conduire : un Dieu intérieur à nous-mêmes, un Dieu dont chaque homme est le sanctuaire. Et nous savons bien que, justement, la grande révolution, ce sera que le Temple détruit, consumé par la victoire des Romains en 70, que le temple détruit ne sera pas relevé, parce que le sanctuaire désormais, c’est l’homme. Il n’y aura d’autre sanctuaire, véritable, que l’homme lui-même.

Il s’agira donc de découvrir Dieu dans ce temple nouveau qu’est l’homme et c’est pourquoi, comme nous le verrons, plus profondément, dans nos entretiens, c’est pourquoi Jésus renvoie ses disciples à l’homme. Pour qu’ils le trouvent, il faut qu’ils le trouvent dans l’homme. Autrement dit, pour qu’ils le trouvent, il faut que, ils le découvrent, qu’ils le découvrent à la lumière de la foi, c’est-à-dire dans une lumière qui ne peut naître que dans un esprit, en union intime avec lui-même, je veux dire avec le Christ.

Pour nous éviter toute idolâtrie, pour que nous cessions, précisément, de le voir devant nous, pour que nous le trouvions au-dedans de nous, il nous demande donc d’aller vers nos frères. Il nous demande de prendre en charge toute l’humanité et tout l’univers, de revivre en nous toute l’histoire parce que, justement, Jésus est le second Adam.

C’est en lui que l’humanité nouvelle prend son départ, c’est en lui que l’histoire trouve enfin son unité. C’est lui qui est chargé précisément d’établir un lien entre toutes les générations, de les rendre contemporaines, de susciter, de la poussière, tous les visages disparus, de les rassembler dans une immense chaîne d’amour où tous, enfin devenus, redevenus contemporains, se reconnaîtront comme liés les uns les autres, liés les uns aux autres, dans un seul et même dessein.

Autrement dit, pour que nous puissions le trouver, il faut nous élargir aux dimensions de son cœur, aux dimensions de sa mission, aux dimensions de l’univers. Et l’Eucharistie s’insère immédiatement dans cette perspective et établit, comme je l’ai dit souvent, et établit entre nous et Jésus toute la distance de l’histoire de l’univers et de l’humanité ; nous ne pouvons aller à lui que, en prenant en charge l’univers et l’histoire de l’humanité.

N’essayons pas de saisir une Présence à portée de la main. Il s’agit au contraire de nous rendre présent, nous-même, par cet élargissement illimité ; de nous rendre présent à cet amour qui n’a pas de frontières, qui embrasse tous les peuples, qui récapitule toute l’histoire et qui est intérieur à chacun de nous.

Si je récapitule ces données qui vous sont bien connues, c’est pour insister sur le réalisme de cette réunion. Nous ne sommes pas ici pour accomplir une cérémonie, nous ne sommes pas ici pour répéter des mots vides et creux, pour redire des prières toutes faites et préfabriquées. Nous sommes ici uniquement avec ce désir et avec cette mission de rassembler tout l’univers, tous les hommes, de relire toute l’histoire et de lui donner son accomplissement.

Si la messe n’était pas justement ce repas de la fraternité universelle autour du Seigneur, qui a donné sa vie pour chacun de nous, elle serait une atroce mascarade. Elle ne peut nous intéresser et nous passionner et devenir pour nous un acte réel que dans la mesure où nous la vivons dans cette perspective universelle. Et, nous voyons immédiatement par là-même que nous ne sommes pas ici pour nous. On ne participe jamais à la Cène du Seigneur, au sacrement, pour soi, mais pour les autres. Nous sommes ici pour les autres, comme nous sommes ici, nous sommes ici avec les autres. Et symboliquement, c’est tout l’univers que nous assumons et dont nous prenons la charge.

C’est à cette condition seulement que nous pouvons être reliés au Christ, parce que si nous n’avions pas cette ouverture universelle, nous ramènerions le Christ à des dimensions limitées, c’est-à-dire, nous nous ferions un Christ à notre mesure qui serait une idole. Et c’est justement pour que nous ne puissions pas nous faire de lui une idole qu’il a établi cette distance infinie, qu’il nous a commis cette prise en charge de tout l’univers.

Nous sommes donc immédiatement introduits au cœur de la vocation chrétienne. On est chrétien pour les autres, on est chrétien pour l’univers ; on n’est pas chrétien pour se sauver soi-même. Aussi, l’on peut parler de salut, il s’agit de ce salut où on est délivré de soi, justement, délivré de ses limites, pour devenir un moi universel où le monde entier puisse être accueilli.

Il est donc bien clair que notre rassemblement nous met immédiatement en présence de notre histoire, cette histoire encore inconnue pour une très grande part, qui peut remonter à cinq cent mille, à cinq cent mille ans ou davantage. C’est toute cette histoire, c’est toute cette lignée humaine, ce sont toutes ces générations, ce sont tous ces visages, tous ces cœurs, toutes ces pensées, toutes ces douleurs, toutes ces, toutes ces espérances, c’est tout cela qui vient à nous ce matin pour s’achever par nous.

L’histoire de l’humanité inconnue, l’histoire des hommes qui n’ont laissé aucune trace d’eux-mêmes dans aucun document, l’histoire de la genèse de l’univers, l’histoire de tous les mondes avec lesquels nous sommes reliés, de tous les vivants qui peuvent se trouver ailleurs, sur d’autres planètes, c’est tout cela que nous avons à offrir, avec quel, avec lequel nous avons à nous identifier pour faire de notre offrande, une offrande digne du Christ.

C’est donc là une première victoire sur la mort, une première victoire sur le temps, ce rassemblement de tous les hommes avec nous, en nous, par nous, autour de la table du Seigneur. Et naturellement, nos contemporains, où qu’ils soient, sur cette planète ou sur une autre, nos contemporains à plus forte raison, sont-ils très étroitement rattachés à cette liturgie puisque nous avons réalisé l’unité dans l’espace, autant que dans le temps, comme nous avons déjà à porter l’avenir qui est en germe en nous.

Si nous entrons à fond dans l’esprit de cette communion, qui est aussi vaste que la communion des Saints, et plus vaste encore, si nous entrons à fond dans l’esprit de cette communion, il se passera quelque chose, il y aura un événement décisif qui nous restera caché évidemment, un évènement décisif, il y aura certaines vies qui s’achèveront, il y aura certaines douleurs qui seront consolées, certaines solitudes qui seront visitées, certaines captivités qui prendront fin, certains désespoirs qui seront surmontés, certaines faiblesses qui seront compensées, certaines fautes qui seront purifiées. Il y aura un événement à l’échelle de l’univers, un événement cosmique, un événement historique, un événement humain.

Cela seul peut nous intéresser. Et d’ailleurs nous le sentons bien dans cette liturgie de la Chandeleur où tous les cierges s’allument dans toutes les églises du monde. Il s’agit de nouveau, non pas d’un cérémonial qui ressuscite les liturgies du Temple, mais il s’agit de cet incendie intérieur que le Christ venait allumer, il s’agit de cette lumière au fond des cœurs quand ils se laissent traverser par la Présence divine, et que, ils laissent transparaître la vie du Christ.

Et précisément, nous voyons dans le contexte de cette fête de la Chandeleur, nous voyons Siméon, ou plutôt, nous l’entendons annoncer à Marie qu’un glaive de douleur transpercera son cœur. Voilà, finalement, d’où procèdent toutes ces lumières. Elles s’allument dans ce martyre de la Vierge au pied de la croix, et en ce martyre, bien sûr, qui est la source du sien : le martyre de Jésus.

La vie ne pénètre finalement que de cet enfantement crucifié parce que pour promouvoir l’esprit, pour nous désentraver de nous-même, il faut une mise de fonds, il faut une avance d’amour que Dieu nous fait, bien sûr, à laquelle la Vierge s’unit, mais que nous avons à faire, à notre tour, au monde entier.

Le cierge que nous recevons n’est que le symbole du cierge que nous avons à devenir, ce cierge qui se nourrit, ou plutôt ce cierge qui nourrit sa flamme de sa propre, de sa propre consomption. Nous avons à nourrir la lumière que nous avons à devenir par le don que nous sommes appelés à être.

Nous allons donc nous placer dans l’axe de ce réalisme souverain, car nous avons perdu, j’espère, le goût du cérémonial. Nous allons nous établir dans ce réalisme souverain en » allumant  » toutes nos intentions, d’abord par tous les visages que nous voudrions pouvoir rassembler autour de cet autel, tous ceux qui nous ont quittés, tous ceux qui ne peuvent plus être visibles pour nous aujourd’hui. Et à travers eux, nous remonterons le cours de toutes les générations, nous assumerons tous ceux qui n’ont pas de nom, du moins qui n’en n’ont laissé aucune trace. Nous penserons à tous nos contemporains, à l’état du monde tel que les journaux, la radio, la télévision nous le présentent. Nous penserons à tous ceux dont nous avons la charge, nous visiterons les prisons, les hôpitaux, nous assumerons toutes les agonies, toutes les douleurs. Nous penserons à tous les désespérés, à tous les dévoyés que nous pourrions être si aisément.

Et ce sera déjà suffisant pour nous nettoyer de nous-même et mettre le cœur à nu en présence de Jésus, pour nous offrir dans ce vide de nous-mêmes qui lui permettra de répandre sa vie dans la nôtre, afin que notre vie devienne le rayonnement de la sienne.

C’est dans ce sens que nous allons poursuivre cette liturgie et entrer dans l’offrande proprement dit en recueillant tout l’univers, afin d’en faire une immense gerbe de lumière et d’amour que nous ferons monter vers la Trinité sainte, par les mains de la Vierge immaculée.

 

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[1] Ici commence la deuxième journée, avec la reprise du texte paru le 02 février 2012 sur le site www.mauricezundel.net. [retour au texte]

[2] MF: St Tarcisius… [retour au texte]