Un Centre ubiquitaire

 

 

Un Centre ubiquitaire universel au-delà de l’espace et du temps

                                                                                                                                                                                                                                                                                                        

 Si nous entrons dans la communion humaine à laquelle doit aboutir toute communion eucharistique, notre journée, comme notre nuit, sera commandée par cette respiration divine, et nous aurons au moins ce souci de la réaliser même si nous n’y arrivons pas avec succès. Nous aurons au moins ce souci de ne pas intercepter la présence de Dieu, de nous y rendre sensibles dans les autres, de la découvrir et de la susciter, de l’épargner dans sa mystérieuse fragilité, de ne rien faire pour en compro­mettre la naissance et la croissance.

 

Il faut dire aussi qu’il est impossible de vivre la messe dans cette ampleur sans entrer dans le mystère de la pré­sence du Christ lui-même puisque c’est en raison de son universalité à lui que nous devenons ou pouvons devenir universels nous aussi : c’est en raison de sa désappropria-tion que nous pouvons entrer dans la nôtre, c’est parce qu’il est le Second Adam que nous nous sentons appelés à assumer avec lui tout l’univers et toute l’humanité.

Ainsi l’expérience de la communion universelle nous amène à vivre la présence réelle de Jésus-Christ : nous y rencontrons de nouveau ce point central, ce point unique où nous coïncidons les uns avec les autres. Dès que l’on atteint dans le recueillement le plus profond son être authentique, on devient intérieur aux autres, on les rejoint sans violer leur clôture ni profaner leur secret, on rejoint les autres à l’origine même de leur être, on coïn­cide avec eux sans leur imposer aucune contrainte, on leur parle du dedans même si on ne parle pas. On communie avec eux par le fond du fond, là où eux-mêmes ont leur source et leur origine éternelle.

Il y a donc un centre de rassemblement ubiquitaire universel qui est au-delà de l’espace et du temps. Il y a des êtres que nous rencontrons à la table du Seigneur et qui peuvent être distants de nous de milliers de kilo­mètres, ils n’en sont pas moins présents. Et nous pouvons épouser leur souffrance, étreindre leur solitude, assumer leur détresse ou leur culpabilité, nous pouvons leur être une présence réelle à leur insu.

En tout cas, ils sont pour nous une présence aussi efficace et actuelle que celle de ceux qui sont avec nous dans la même église. Et ceux qui ont passé le voile et que nous appelons les défunts, et qui vivent dans ce même coeur de Dieu qui bat dans le nôtre, sont au plus intime de nous-mêmes une présence réelle, ils ne sont pas moins présents que ceux que nous appelons les vivants et qui sont souvent des morts tant qu’ils refusent la réalité de la vie : il y a un Centre ubiquitaire où tous les hommes ne font qu’un, ne sont qu’un, où le temps ne compte plus, ni l’espace, où il n’y a plus aucune distance sinon celle du respect et de l’amour. Et c’est par là que nous approchons du secret de la Présence réelle eucharistique.La présence du Christ en l’Eucharistie est une présence ubiquitaire, une présence universelle, une présence qui ne tient ni à l’espace ni au temps bien que le pain eucha­ristique en soit réellement le sacrement et, à sa manière, le véhicule : le Seigneur est là, mais il n’est pas là dans un lieu, pas dans un « là » locatif limité : il est là en ce point central où nous-mêmes nous échappons au temps et au lieu en coïncidant les uns avec les autres dans la Présence unique. 
Paris 1966