Se remettre entre les mains du Christ
3ème dimanche de Pâques, Année C, Jn 21, 1-19
Flaubert, apprenant que Baudelaire voulait se présenter à l’Académie, lui écrivit: «Pourquoi vouloir être quelque chose, quand on peut être quelqu’un?»
Conférence, St-Maurice (Suisse), 1953
Mise en ligne: 25.04.22
Temps de lecture: 2 mn
D’une conférence donnée lors d’une retraite aux sœurs de St-Augustin, reprise dans Avec Dieu dans le quotidien, p. 137-139.

Ce mot nous définit très bien.
Nous avons un tel besoin d’être quelqu’un que nous mettons tous nos soins à être quelque chose.
Comme c’est difficile d’être quelqu’un.
Il nous semble que c’est peut-être assez d’être quelque chose, de nous créer un personnage qui puisse faire de l’affiche, un personnage qui nous donne l’illusion de notre propre grandeur, l’illusion d’être ainsi quelqu’un. (…)
Nous préférons gonfler notre personnage et nous faire passer pour quelque chose plutôt que de poursuivre l’atteinte de cette chose infiniment difficile qui est d’être quelqu’un.
L’Évangile illustre parfaitement ce gonflement de nous-mêmes et le dégonflage qui s’ensuit dans le cas de saint Pierre.
Le chapitre de saint Jean qui nous raconte la dernière pêche des Apôtres après la Résurrection nous met en face d’un Pierre repenti, qui ne sait que répondre à l’interrogation de Notre-Seigneur : «Pierre, m’aimes-tu ?»
Pierre, qui était tout vibrant, qui était prêt à courir tous les dangers avec Jésus, Pierre se souvient maintenant du personnage qu’il a voulu être et de celui qu’en vérité il a joué dans la cour du grand-prêtre, et il n’ose plus vraiment dire qu’il aime: «Pierre, m’aimes-tu? – Oui, Seigneur, vous savez toutes choses, vous savez que je vous aime» (Jn 21, 17).
Il est surtout réservé, parce qu’il sait ce que valent les promesses des hommes, quand ils se confient dans leurs propres moyens et quand ils gonflent leur personnage.
«Et maintenant, tu tendras les bras et un autre te ceindra et te conduira là où tu ne voudrais pas» (Jn 21, 18).
C’est exactement le point où nous en sommes aujourd’hui.
Nous sommes tout flambants de nos résolutions.
Nous nous mettons entre les bras du Seigneur pour nous laisser conduire où il voudra.
II y a un appel du Christ à chacun de nous et qui est l’appel de notre libération.
Jésus vient à notre rencontre pour nous dispenser de la comédie, nous inviter à ne pas faire quelque chose, mais à être quelqu’un… et nous savons bien qu’être quelqu’un, c’est exister en forme d’amour, c’est exister en face du Christ, dans un regard vers lui et dans un total abandon entre ses mains.
Ce qui est merveilleux dans notre dialogue avec Dieu, c’est qu’il sauve en nous tout ce qui peut exister.
Il fera tout fructifier au centuple, parce que lui seul peut démêler en nous les éléments vivants. (…)
Vous voyez que toute la grandeur de saint Pierre, ce qui fait de lui le fondement de l’Eglise, c’est qu’il a compris et vécu jusqu’au bout cette leçon payée si cher: de lui-même, il ne pouvait que trahir, mais, entre les mains du Seigneur, il pouvait aller jusqu’au bout du témoignage.
La fragilité de Pierre, c’est la nôtre.
Le triomphe de Pierre peut aussi être le nôtre, puisque le Seigneur nous montre la voie: «Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais; désormais un autre te ceindra et te mènera là où tu ne voudrais pas aller».
Rien n’est plus merveilleux que de nous remettre entre les mains du Christ, parce que lui-même réalisera en nous tous nos désirs.
Saint Augustin: «Seigneur, donnez-moi ce que vous me demandez et demandez-moi ce que vous voudrez».


