Révélation et dialogue
3e dimanche de Pâques,
Année A, 23 avril 2023, Luc 24, 13-35
D’une homélie de Maurice Zundel donnée à Lausanne, paroisse du St-Rédempteur, en 1974. C’est une retranscription de l’enregistrement de cette homélie: elle garde les aspérités du style oral.
La Parole de Dieu est un dialogue, c’est-à-dire une parole adressée à quelqu’un dans la situation où il se trouve, selon le degré d’intelligence qui est le sien, pour le faire progresser dans la connaissance et dans l’amour de Dieu.
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine),
deux disciples faisaient route
vers un village appelé Emmaüs,
à deux heures de marche de Jérusalem,
et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient,
Jésus lui-même s’approcha,
et il marchait avec eux.
Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
Jésus leur dit :
« De quoi discutez-vous en marchant ? »
Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit :
« Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem
qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit :
« Quels événements ? »
Ils lui répondirent :
« Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth,
cet homme qui était un prophète
puissant par ses actes et ses paroles
devant Dieu et devant tout le peuple :
comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré,
ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël.
Mais avec tout cela,
voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.
À vrai dire, des femmes de notre groupe
nous ont remplis de stupeur.
Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ;
elles sont venues nous dire
qu’elles avaient même eu une vision :
des anges, qui disaient qu’il est vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau,
et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ;
mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors :
« Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire
tout ce que les prophètes ont dit !
Ne fallait-il pas que le Christ
souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »
Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes,
il leur interpréta, dans toute l’Écriture,
ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient,
Jésus fit semblant d’aller plus loin.
Mais ils s’efforcèrent de le retenir :
« Reste avec nous,
car le soir approche et déjà le jour baisse. »
Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux,
ayant pris le pain,
il prononça la bénédiction
et, l’ayant rompu,
il le leur donna.
Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent,
mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre :
« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous,
tandis qu’il nous parlait sur la route
et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem.
Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons,
qui leur dirent :
« Le Seigneur est réellement ressuscité :
il est apparu à Simon-Pierre. »
À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux
à la fraction du pain.
Homélie, Lausanne, 1974
Mise en ligne: 21.04.23
Temps de lecture: 2 mn

C’est cela qui éclate précisément dans l’épisode des disciples d’Emmaüs, tel que saint Grégoire le commente. La Révélation se proportionne aux êtres auxquels elle s’adresse.
C’est que Dieu est vu, alors, à travers le regard de l’homme.
Dieu balbutie avec les hommes jusqu’à être pour nous, qui sommes éclairés de la lumière du Nouveau Testament, jusqu’à nous paraître méconnaissable dans certains épisodes de l’Ancien Testament. C’est qu’il a fallu une pédagogie infiniment délicate et profonde. Il a fallu une adaptation constante de Dieu à une humanité qui commençait à concevoir les choses de l’esprit.
Pour faire mûrir ces germes dans le coeur des hommes, il a fallu que Dieu s’adapte à eux et, si cette adaptation – il suffit de lire la Bible – a été très loin, on a parfois peine à reconnaître le visage de Dieu tel qu’il resplendit sur la face de Jésus-Christ devant ces récits de guerres, de batailles, devant ces interdits terrifiants, devant ces massacres, devant ces anathèmes… on se demande où est le Sacré-Cœur, où est le Dieu qui est tout amour?
C’est que Dieu est vu, alors, à travers le regard de l’homme. L’homme étant ce qu’il est, il n’en peut savoir davantage et il est amené ainsi graduellement à une connaissance toujours plus profonde de Dieu, ce que le pape saint Grégoire résume justement dans cette petite phrase si simple, si éclairante et si profonde: «Jésus leur est apparu au dehors comme il était au-dedans de leur cœur».
Voilà la clef de l’interprétation de la Bible. Il y a dans la Bible, pour nous qui la lisons à travers la lumière du Nouveau Testament, il y a, dans l’Ancien Testament, des choses qui nous paraissent inacceptables, qui heurtent notre sensibilité, qui nous déçoivent, qui nous paraissent absolument incompatibles avec ce que le Seigneur nous a appris de lui-même.
C’est que, justement, il s’agit d’une pédagogie, d’une marche lente et d’un enseignement infiniment patient pour amener l’homme de très loin, c’est-à-dire des ténèbres où il gît… pour l’amener, peu à peu, à la lumière qui éclatera dans l’Évangile de Jésus-Christ.
Le pape saint Grégoire continue d’ailleurs son commentaire de la manière la plus admirable en nous montrant que les disciples, bien qu’ils entendent le Seigneur leur commenter les Ecritures, ne le reconnaissent pas. Leurs yeux ne le reconnaissent pas, bien que, ils le diront plus tard, leur coeur est brûlant au-dedans d’eux-mêmes.
Et les voici maintenant à la dernière étape de leur voyage. Ils arrivent à Emmaüs et ce pèlerin, car il était encore dans leur cœur, feint d’aller plus loin. Et voilà qu’ils le pressent et voilà qu’ils le contraignent, en quelque sorte, à accepter leur hospitalité.
Et c’est alors que va se produire le miracle admirable. C’est alors, à la fraction du pain, à ce geste familier pour eux, que le visage du Seigneur va resplendir à leurs yeux car, dit saint Grégoire, «en écoutant les paroles du Seigneur, ils ne furent pas éclairés, mais, en les accomplissant, ils reçurent l’illumination».
En entrant dans le vif de la charité, en voulant contraindre charitablement ce pèlerin à passer la nuit sous leur toit, ils dépassent les mots: ils entrent précisément dans l’essence de l’amour et c’est alors que leurs yeux sont prêts à s’ouvrir.
Nous avons nous-même à retenir de cet événement d’abord cette clef de l’exégèse, cette clef de la lecture des Saintes Écritures: nous rappeler qu’il s’agit là d’un dialogue où l’interlocuteur divin se proportionne miséricordieusement à l’auditeur humain, comme une maman balbutie avec son tout petit, non pas qu’elle soit elle-même au stade du balbutiement, mais parce que l’enfant l’est et qu’elle ne peut l’atteindre autrement. Et nous l’admirons précisément de balbutier parce que, si elle parlait de Platon ou si elle s’exprimait dans les théorèmes d’Einstein, ce serait folie, l’enfant resterait étranger à toute parole de sa mère et aucune communication ne pourrait s’établir entre elle et lui.
C’est cette pédagogie maternelle qui resplendit dans l’Ecriture Sainte où Dieu s’adapte et balbutie avec l’homme, en acceptant de revêtir ce vêtement de pauvreté qui est un des aspects les plus touchants de sa miséricorde.


