Pardonner, c’est ouvrir des chemins de lumière
24e Semaine du Temps Ordinaire, Année A, Mt 18, 21-35
Dans une conférence donnée en 1950 au Caire, Zundel évoque Oscar Wilde, sa condamnation, le respect que lui manifesta un ami, et son chemin vers la lumière. Ce récit montre le caractère délétère de l’absence de pardon. Et le caractère illuminant du respect de la dignité et de l’amitié, qui signifie en même temps le pardon. Voilà qui peut illustrer le serviteur qui ne pardonne pas à son compagnon de service pour une petite dette… et Dieu qui fait avance de générosité et de pardon.
Conférence, Le Caire, 1950
Mise en ligne: 11.09.20
Temps de lecture: 2 mn

Nous ne pouvons nous dispenser d’entendre le témoignage d’Oscar Wilde dans son De Profundis. Car la geôle de Reading lui fut vraiment, d’abord, un enfer. Comment une société dont il avait été l’idole avait-elle pu le précipiter soudain dans ces abîmes de déshonneur en lui imposant une culpabilité dont une loi stupide et hypocrite constituait l’unique fondement?
Il avait donc suffi du chantage pharisaïque d’une clique imbécile qui posait à la vertu pour le mettre au rang des assassins et l’on attendait maintenant de lui qu’il battît sa coulpe pour avoir fait ce que tant d’autres font impunément au vu et au su de tout le monde.
Il n’était que révolte et condamnation à l’égard de l’ordre infâme qui fait de la morale une prison où une prétendue pureté peut être exigée et perçue par l’Etat comme un impôt.
Il en serait probablement resté là s’il n’y avait eu dans son désert une source dont il n’avait pas perçu la présence. Un de ses amis lui était resté fidèle et avait profité de la licence donnée au public d’outrager les vaincus pour offrir au poète déchu l’hommage de son salut le plus respectueux.
La goutte d’amour puisée dans un regard ami a fait fleurir le désert du poète.
Parmi tous les souvenirs qui ramenaient sans cesse son esprit à la Cour d’Assises et dont il nourrissait sa rancune et son exaspération, celui-là finit par occuper tout l’horizon.
Ce visage, affectueusement penché vers lui après sa condamnation et où il avait lu une si profonde déférence, l’obsédait comme un message silencieusement adressé au plus intime de lui-même. Il y avait donc encore quelqu’un qui avait foi en lui, qui lui faisait crédit et qui l’attendait dans un avenir où le passé ne compterait plus. Cette avance d’amour, gratuitement consentie, ouvrait un espace dont les limites ne cessaient de se dilater.
Le cas Wilde passait peu à peu au second plan. Il ne ressentait plus les insultes qui avaient accompagné sa chute qu’à travers la compassion qui naissait en lui pour la douleur toujours unie à la faute dans une humanité plus ignorante et plus malheureuse que coupable. Il n’était plus seul: tout l’univers entrait dans sa prison et il s’étonnait des dimensions de son âme: «Qui peut calculer l’orbite de son âme?»
Ce mot émerveillé et tout chargé de respect suppose en lui plus que lui-même. Il évoque le Soleil autour duquel l’âme gravite et le voisinage mystérieux qui lui dispense la sérénité, l’espoir et le pardon. La goutte d’amour puisée dans un regard ami a fait fleurir le désert du poète. Il n’est plus en prison, puisqu’il est délivré de soi. Il s’est trouvé enfin en se perdant dans un meilleur que soi. Sa captivité lui apporte la suprême bénédiction. Il vit parce qu’il aime.


