Pardon et rédemption

« Homélie, de Maurice Zundel au Caire en1959. Notes d’auditeur non revues par Zundel.

Résumé : Le pardon est une attente jusqu’à ce qu’une réciprocité s’établisse. La Rédemption n’est pas un sacrifice expiatoire, elle est dans le monde de la réciprocité. Dieu n’est pas un justicier, il est la première victime du mal, qui va payer pour le mal. La création est confiée à notre amour et nous en sommes responsables. La clarté d’un visage d’homme est révélatrice du visage de Dieu.

 

Une attente et une découverte

Il y a une dizaine d’années, une femme qui avait mis trente ans à lutter de toutes ses forces pour garder son foyer et ses enfants, travaillant, peinant pour le conserver, a vu un jour sa fille tomber malade, puis tomber amoureuse de son médecin qui l’avait dévoyée. Elle la voit un jour à l’hôpital où elle venait de se faire avorter. La fille continuait cette vie et tout son argent allait à cet homme. La pauvre mère assistait à un échec qui ruinait ses rêves et sa fille était insolente avec elle : « Pourquoi me regardes-tu de cette façon ? Si cela ne te plaît pas, je quitte la maison. »Il n’y avait évidemment plus de dialogue et la mère tâchait de ne pas couper les ponts, pour que sa fille puisse un jour revenir. Voilà comment est le cœur d’une mère.

Un nouveau ménage partant difficilement dans la vie — lui allait, tous les soirs, voir ses amis sans penser devoir donner quelques heures de son temps à sa femme, après un travail qui le retenait toute la journée. Il envisageait même de se séparer quand la femme tombe malade d’un cancer. A ce moment, elle fait une montée admirable, elle a un tel rayonnement que, quand sa mort survint, son mari fut entièrement transformé. Il avait découvert cette femme dans sa grandeur et maintenant la présence de sa femme en lui, le fait vivre, il ne vit que pour faire percevoir cette nouvelle dimension que sa femme lui a révélée.

Dans le monde de la réciprocité

Dans le monde du pardon, il faut toujours une personne qui attend l’autre, jusqu’à ce que la réciprocité se rétablisse.

Dans le monde du pardon, il faut toujours une personne qui attend l’autre, jusqu’à ce que la réciprocité se rétablisse. Il s’agit d’une création et d’un enfantement. Gandhi illustre cet équilibre en payant de sa personne et en jeûnant, jusqu’à ce qu’il finisse par convertir ses ennemis. Un jour, quelques jeunes gens de ses disciples s’adonnèrent à des orgies, alors Gandhi jeûna pour eux et cela a été pour eux la plus dure leçon de leur vie. Ils comprirent…

Il est clair que la question du Pardon et de la Rédemption ne peut être envisagée que dans le monde de la réciprocité. On n’avait pas situé le mystère de la Rédemption dans un monde de réciprocité. On a imaginé être devant un dieu potentat à qui on devait offrir des sacrifices pour le désarmer de son courroux et, plus l’offense était grave, plus la réparation était impossible. C’est pour cela que le sang des boucs ne suffisait plus et qu’il était impuissant. Il fallait la mort du Fils pour venger le Père et il y avait toute une cascade de sanctions qui tombait sur nous.

L’homme sera-t-il un homme

L’humanité n’a jamais cessé d’avoir peur de sa liberté. Elle a toujours senti le danger formidable qu’il y avait à cesser d’être singe pour devenir homme.

Cette représentation est évidemment caricaturale. Au fond, l’humanité n’a jamais cessé d’avoir peur de sa liberté. Elle a toujours senti le danger formidable qu’il y avait à cesser d’être singe pour devenir homme : le singe, lui au moins est merveilleusement innocent. Il y a de tels abus de liberté que, dans toutes les villes du monde, il y a des agents de police pour arrêter ces abus.

Et la religion a naturellement emboîté le pas en pensant peut-être qu’un jour l’homme serait un homme. Les religions ont collaboré avec la police, et il faut toujours la police, bien entendu, car l’homme ne naît jamais parfait.

François d’Assise a commis une seule erreur dans sa vie : celle de croire à la sainteté, tout de suite. Il a eu le tort de croire que des milliers d’hommes pouvaient être régis comme ses douze disciples et qu’ils seraient capables de consentir au même dépouillement. Saint François était profondément incapable de diriger son entreprise, parce qu’il croyait que ses hommes iraient à l’extrême dépouillement. Il faut un tuteur pour permettre à l’arbre de se redresser.

Dieu, un amour maternel

Dans l’Évangile, il est impossible de concevoir Dieu comme un justicier. Il est impossible de comprendre le pardon en dehors d’un geste de pure générosité. Il est impossible de concevoir la Rédemption comme un sacrifice expiatoire pour une puissance irritée. De même que la mère persévère dans son amour quand l’enfant est indigne, Dieu nous aime et attend de nous notre retour. Dieu ne peut être dans cette réciprocité que la première victime du mal et qui va payer pour le mal. Le Christ dans chacun de ses gestes nous révèle le visage de Dieu. Jésus est éternellement naissant, éternellement mourant, éternellement ressuscitant parce que tous les événements de sa vie ont une durée qui ne passe pas. Il y a en chacun de ses gestes une caution éternelle. Il y a en Dieu une caution de l’agonie et de la mort du Christ. En Jésus, c’est Dieu qui agonise, en Jésus, c’est Dieu qui meurt. On ne peut s’en étonner : l’amour maternel, quand il va jusqu’au bout, est comme cela.

Le mal ce n’est pas un acte : le mal c’est moi-même en état de refus, interceptant le circuit de l’Amour, refusant cette proposition de réciprocité.

Le mal, quand il y a mal, ce n’est pas un acte : le mal, c’est moi-même en état de refus, interceptant le circuit de l’Amour, refusant cette proposition de réciprocité. Il est clair que le pardon sera moi-même restitué à l’amour qui ne pouvait pénétrer en moi, malgré moi. Dieu est là pour la rémission des péchés, mais il me faut être là aussi. De même que le circuit ne peut être rétabli entre mère et fils ou entre deux époux, sans le retour de celui qui s’était éloigné, il ne peut en être autrement de Dieu. Dieu lui-même devra payer de sa personne, c’est-à-dire que Dieu s’identifiant avec son enfant sera frappé par moi.

Dans l’amour humain déjà, il y a en effet un amour qui va jusque-là, où l’être est capable de se donner sans retour dans la pure générosité d’un amour jusqu’à ce que l’autre consente, accepte et que s’ouvre la joie de la réciprocité. Dans l’agonie de Jésus, nous avons la révélation la plus pathétique de l’agonie et de la mort de Dieu, cette mort d’identification où Dieu meurt par moi et pour moi. L’agonie du Christ, le désespoir du Christ, tout ce qu’il fait pour s’identifier à nous, tout ceci s’adresse à Dieu dans la Trinité : le sacrifice de la Croix est offert au Père.

Dieu est l’éternelle communication. Il est Dieu parce qu’il n’a rien, parce qu’il donne tout. C’est lui qui s’identifie à nous. C’est Lui qui dit le “Oui” pour nous, pour que nous retournions à l’Amour, pour rétablir le circuit et c’est ce don qui donne un sens à la liberté, ce don qu’il fait et qui n’est pas épisodique, mais un don qui embrasse toute la vie.

Il est clair que, si nous voyons dans cette lumière, si nous voyons, dans cette Croix, comme l’agonie et la mort de Dieu et, en même temps, le grand “Oui” prononcé en notre nom, puisque le Christ s’identifie à nous, si nous voyons la Croix dans cette lumière, nous comprenons que nous devons prendre notre part pour harmoniser l’univers et pour concourir à la promotion de l’homme.

Une solidarité attendue

Nous avons une responsabilité dans le monde contemporain. Nous avons tendance à voir dans les autres des crimes odieux et nous avons tort de ne pas voir une petite oscillation de cette liberté qui refuse l’amour. Tous nos refus, nos petites combinaisons, nos rivalités secrètes, nos jalousies, tout notre négativisme constitue un rideau d’opacité qui empêche la lumière de se répandre et le monde de se réaliser. Nous disons que 60% des hommes sont sous-alimentés et nous continuons de vivre, comme si cela n’existait pas. Nous savons qu il y a des misères autour de nous mais cela ne nous regarde pas !

Nous avons charge de toute l’humanité et de tout l’univers. Il est impossible d’entrer dans la méditation de la Passion du Christ sans comprendre une création qui est confiée à notre amour. Il ne s’agit pas là d’un mythe, il s’agit d’une solidarité infinie entre Dieu et nous, entre la valeur qui m’est confiée et moi-même comme son sanctuaire.

La Passion du Christ c’est la passion de Dieu pour l’homme, c’est l’agenouillement de Dieu devant ce consentement qui ne peut mûrir que de nous-même.

La Passion du Christ, c’est la passion de Dieu pour l’homme, c’est l’agenouillement de Dieu devant ce consentement qui ne peut mûrir que de nous-même. La statue de la Pieta est un chef d’œuvre émouvant où le Christ est représenté mort sur les genoux de sa mère. Au-dessous, ces mots : « Oh ! Vous qui passez sur le chemin, voyez s’il y a une douleur semblable à la mienne. » Ces paroles ont été mon appui dans les moments les plus durs de ma vie. Cela sauve du repliement de nous-même de penser qu’il y a un Amour désarmé, que chacun de nous peut tuer, mais qu’heureusement chacun de nous peut détacher de la Croix et ressusciter.

Dans la clarté d’un visage

La Rédemption, c’est la substitution de l’Amour de Dieu à nous-même. « À quoi bon la vie sinon pour la donner », dit Claudel. Mais à qui la donner, sinon à cette générosité sans ombres, sans limites ? C’est ce qu’a compris Gandhi, c’est ce qu’a compris cet époux dont le mariage n’a duré que trois ans et demi, mais qui va s’éterniser maintenant, c’est ce qu’a compris François d’Assise qui a porté les blessures du Christ, c’est ce que nous comprendrons à notre tour dans le silence, car aucun mot ne peut faire comprendre l’agonie du Christ qui commence avec le monde et qui demeure jusqu’à la fin du monde.

La suprême révélation de Dieu est dans la clarté de l’homme — et c’est là le sommet de l’amour. Quand un être a montré son visage, alors Dieu a parlé, mais il n’est pas sûr de montrer son visage parce qu’il n’est pas sûr que l’autre ne va pas le piétiner. Quand cela arrive quelquefois, quand l’instinct a été surmonté, il arrive que le visage se montre : il est tellement beau, profond car il est chargé de la lumière et de la Présence de Dieu. C’est là que nous savons que nous sommes dans l’axe de l’Évangile.

Chacun de nous exerce une fonction démoniaque dans la mesure de son refus, comme chacun de nous exerce une fonction angélique dans la mesure de son amour.

Quand les Juifs amènent la femme adultère devant Jésus, il baisse les yeux pour ne pas la gêner… (Suis une tirade admirable trop vite dite pour être bien notée, cependant d’autres notes indiquent : « pour donner à cette femme un espace de sécurité, pour qu’elle se retrouve, se reprenne et recouvre son vrai visage… Ce visage qu’il adorait dans ses Apôtres au Lavement des pieds… »)

Le visage de Dieu, seul notre visage peut en être aujourd’hui la révélation.

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24/03/2019 – mars 2019

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