P. Debains – Le Dieu de Jésus-Christ est plus difficile à « penser »

Le
Dieu de Jésus-Christ est plus difficile à « penser » que celui de l’Islam.
Pour la fête de l’Annonciation, par Paul Debains.

Comme il est difficile de parler de Dieu ! Comme il est difficile de « penser » Dieu, et plus encore un Dieu Trinité ! Pourquoi certains y pensent-ils davantage et d’autres apparemment pas du tout ? Je me souviens de cet enfant de 7-8 ans, me posant de graves questions sur Dieu, et se crispant alors sur lui-même dans un effort de « penser » manifestement douloureux : « penser » Dieu peut donc faire souffrir même très jeune ! Alors que son frère un peu plus âge, très décontracté, ne s’intéressait qu’au nombre des animaux dans l’arche de Noé !

Après tout le Dieu de l’Islam, comme Celui de l’Ancien Testament, et même celui des philosophes et des savants, est tout de même plus facile, moins fatigant pour l‘esprit ! On comprend donc facilement qu’il ait séduit et séduise encore tant d’ « âmes » simples et généreuses ! Mais l’intelligence de Lui, si elle peut préparer à connaître le Dieu de Jésus-Christ, se porte sur ce qui peut sembler n’être encore qu’un faux Dieu, du moins quand on est entré dans la lumière apportée par Jésus- Christ sur le « tout à fait vrai » Dieu. Et le blocage en Islam s’est durci jusqu’à proclamer nécessaire pour tous le salut musulman.

On dit peut-être trop vite que le Dieu de l’Islam, ou celui de l’Ancien Testament, ou celui des philosophes et des savants, n’existe pas. Il existe au moins réellement, et ce n’est pas rien, dans l’esprit des hommes quand ils commencent à penser à Dieu, c’est même peut-être une étape nécessaire par laquelle doit passer notre pensée en chemin d’intelligence et d’expérience vers le Dieu de Jésus-Christ. On comprend qu’il est impossible à une créature d’accéder directement au Dieu transcendant, sans étapes et sans préparations. L’important est de ne pas s’arrêter, se fixer et bloquer sur le Coran ou l’Ancien Testament, mais d’apprendre comment y voir une possible voie vers la révélation de Jésus-Christ.

Le texte de Zundel qu’on va lire maintenant interroge. Le bonheur de Dieu ? Allons ! Les hommes ne peuvent aucunement l’entamer ! Ce n’est pas tout à fait faux !

Zundel a dit au Cénacle de Paris le30 janvier 1965 (extrait de la 4eme conférence : « Le mystère trinitaire, mystère de dépossession, donne son sens à notre vie. ») :

« Les définitions dogmatiques des conciles de Nicée, d’Ephese et de Constantinople affirment que Jésus est réellement le Fils consubstantiel et co-éternel (c’est-à-dire qu’Il est de substance divine, de la même substance que le Père et l’Esprit, et éternel comme l’Un et l’Autre. Le mot « substance » peut être défini par : ce qui fait qu’un être est ce qu’il est). Mais là justement se posera tout le problème : comment synthétiser, comment accorder, comment réconcilier ces aspects antithétiques de l’Humanité et de la Divinité dans une seule Personne ? D’où la tentation d’un mélange où tout l’humain (de l’humanité du Seigneur) est divinisé et où Jésus échappe finalement à la réalité de notre nature et donc à la réalité de notre histoire !

Et c’est là qu’éclate l’ « asunkutos » défini au concile de Chalcédoine : en la Personne du Christ il n’y a pas de confusion entre la nature divine et la nature humaine ! Pas de mélange ! La nature humaine reste une nature humaine ! Et alors apparaît immédiatement que cette nature humaine de Jésus est une créature qui a commencé d’exister, une créature qui, comme telle et par définition, est limitée, une créature qui ne pourra pas absorber Dieu, une créature pour laquelle Dieu restera un abîme inaccessible !

Et Jésus-Christ, dans Son Humanité, sera donc capable de vivre très authentiquement une expérience humaine intégrale.

Mais alors, s’il y a une créature en Jésus, si Son Humanité est réellement créée, et bien sûr par la Trinité entière, que se passe-t-il, si l’on ose dire, au moment de Son Incarnation ? Qu’est-ce qui constitue cet événement de l’Incarnation ? Qu’est-ce qui se passe en Dieu quand éclot dans le sein de Marie cette Humanité de Jésus- Christ ?

Et là encore, la définition dogmatique nous conduit à quelque chose d’admirable parce qu’elle maintient fermement qu’au moment de l’Incarnation rien ne se passe en Dieu, rien ne se passe en Dieu…

Or, précisément, à partir de la définition de la co-éternité et de la co-égalité absolues, et l’impossibilité radicale pour le Père et le Fils ou le Saint Esprit d’aucune action particulière puisque leur personnalisme vise uniquement à la désappropriation totale dans une éternelle communion d’amour, c’est à partir de là justement que la définition dogmatique nous amène à conclure, sans hésiter : au moment de l’Annonciation, dans la Divinité, rien ne se passe ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint-Esprit.

La Divinité est éternellement ce qu’elle est, c’est-à-dire un amour éternellement communiqué, un amour éternellement vidé de soi, un amour en état d’absolue pauvreté ! Et, à ce don, rien ne peut être ajouté, tout est déjà accompli dans une présence offerte au monde qui est de toujours et à l’intérieur de chacun.

Donc Dieu est déjà là, Il n’a pas à venir. Dieu est au-dedans de nous puisque chacun en lui-même peut en être, et est appelé à en être, le sanctuaire. Qu’est-ce donc qui se passe ? Du côté de Dieu : rien ! Du côté de l’Humanité de Jésus, puisqu’il n’y a pas de confusion, sa nature humaine demeure une nature humaine. Alors, qu’est-ce qui se passe dans cette Humanité ? Eh bien, uniquement ceci : une désappropriation radicale et c’est tout.

Cette nature humaine dans le sein de Marie, au lieu d’être fermée sur soi, clôturée dans un moi biologique comme nous le sommes nous-mêmes si facilement, clôturée dans un moi limite, dans un moi exclusion, dans un moi frontière, dans un moi refus, dans un moi possessif, en un mot cette nature humaine est au contraire entièrement désappropriée de soi et n’a pas de frontière, ni sur les hommes, ni sur Dieu ! Elle peut subir alors, ou plutôt épouser totalement, l’aimantation divine qui s’exerce aussi bien sur nous que sur elle, et sur toute créature. »

Il n’y a de bonheur éternel et parfait que dans la désappropriation de soi. Cela aussi bien pour les Trois Personnes divine que pour chacun de nous. À l’Annonciation le OUI de Marie au nom de l’humanité entière en est un parfait modèle.

Le temps de Dieu n’est pas le nôtre. Dans l’unique instant de l’éternité divine, l’épreuve est contemporaine de la naissance du Fils et du jaillissement de l’Esprit, contemporaine du bonheur infini qu’elle fait surgir et jaillir éternellement. Il ne se passe aucun changement en Dieu quand Il s’incarne : simplement Il révèle, dans le temps des hommes sujet à la « successivité » et au nombre, le vécu éternel, la façon de vivre éternelle, infiniment bienheureuse parce qu’éprouvée infiniment, du Père, du Fils et de l’Esprit en la Sainte Trinité. C’est infiniment mystérieux.