Zundel à Lausanne en 1962 pour la fête de saint Nicolas de Flue, le patron de la Suisse.
L’enfant dans sa famille, il ne peut être né du hasard
La première chose qu’un petit enfant donne à ses parents, c’est sa confiance, cette confiance totale, absolue, sans limites, qui lui permet de puiser constamment au cœur de ses parents un supplément de vie. C’est avec eux qu’il se sent en sécurité et il ne peut vivre séparé d’eux. C’est dans la chaleur de leur tendresse, c’est dans la lumière de leur dévouement, c’est dans la générosité de leur coeur qu’il respire. Il ne leur demande pas : Qui êtes-vous ? Il leur demande tout, tout… Il leur demande d’être parfaits, il leur demande de faire de leur vie un chef-d’œuvre, il croit qu’ils savent tout, qu’ils peuvent tout, et s’il y a pour lui un chemin vers Dieu, c’est la tendresse de ses parents.
Rien n’est plus pathétique, rien n’est plus merveilleux que l’exigence que représente pour un couple humain un petit enfant quand il grandit, et c’est pourquoi il n’y a pas de blessure plus grave non plus quand des camarades prétendent l’initier au jeu de la vie, il n’y a pas de blessure plus grave que d’apprendre que peut-être il est né de l’instinct ou du hasard. Ça lui parait impossible que sa naissance soit due à autre chose que le dévouement et l’amour. Il ne peut voir ses parents que dans la situation de parents, ils ont toujours été parents, rien d’autre, c’est à dire qu’ils ont toujours été un amour penché sur lui et consacré totalement à son bien.
L’enfant est un chef-d’œuvre et un miracle
C’est pourquoi il est essentiel de prévenir cette blessure de l’enfant en restituant à la fonction créatrice de l’homme toute sa grandeur et toute sa dignité. A voir le délire du sexe dans le monde d’aujourd’hui, on a l’impression d’un infantilisme colossal d’êtres qui n’ont pas encore mûri, d’êtres qui sont encore des embryons, qui sont demeurés sur des curiosités infantiles qu’ils n’ont pas dépassées, et qui sont incapables de voir pourtant ce qui est l’évidence même, que le sexe, précisément, est orienté tout entier vers ce chef-d’œuvre incroyable, vers ce miracle inépuisable qu’est le petit enfant.
L’Evangile qu’est l’enfant
Le plus magnifique Evangile, c’est que l’homme est le créateur de l’homme… L’inépuisable Evangile des parents est l’enfant dans sa fragilité.
Car enfin, c’est cela le plus magnifique Evangile, c’est que l’homme est le créateur de l’homme. Il n’y a pas d’être existant aujourd’hui parmi nous qui ne doive sa naissance à une initiative humaine. Pratiquement, si le genre humain dure, c’est par la volonté de l’homme et c’est pourquoi l’enfant, dans sa fragilité, est pour les parents le plus inépuisable Evangile. Ils n’ont qu’à le regarder, ils n’ont qu’à penser à lui pour se sentir appelés au sommet de la grandeur, de la générosité et de la sainteté, justement parce qu’il est impossible de tricher.
On peut, bien sûr, garder les apparences, on peut donner aux enfants les meilleurs conseils, mais finalement, ces conseils n’ont de valeur, ils n’ont de portée, ils n’ont d’efficacité, que s’ils sont soutenus par la vérité de la vie ; et si la vérité de la vie est acquise, les conseils sont presque superflus, parce que l’enfant respire à travers ses parents un climat d’authenticité, et qu’il apprend à travers eux le goût du bien, comme on a le goût du beau, comme on a le goût de la musique, comme on s’extasie devant un parterre de fleurs. Pour ce goût du bien, à travers des parents authentiques, un visage devient un espace. Pour eux, finalement, le bien, c’est la tendresse même de Dieu. L’Evangile qu’est l’enfant confirme en nous cette vérité prodigieuse et magnifique que l’homme est le créateur de l’homme, car la genèse, c’est aujourd’hui, c’est aujourd’hui…
La vie est remise entre nos mains
Tout ce que la Bible peut nous dire sur l’origine de l’homme est bien peu de chose en face de cette merveilleuse actualité : que le genre humain est remis entre nos mains. A chaque être humain, cette possibilité est donnée de devenir un créateur de l’homme, et c’est là tout le problème du sexe. L’homme est le créateur de l’homme ; et, dès qu’on dit ces mots, dès que l’on songe que la genèse, c’est aujourd’hui… qu’aujourd’hui la vie fait un nouveau départ, qu’aujourd’hui la vie est remise entre nos mains, qu’aujourd’hui l’histoire tout entière passe par notre corps, qu’aujourd’hui cet immense courant qui fait palpiter l’univers à travers tous les règnes minéral, végétal et animal aboutit à nous pour nous solliciter et nous demander justement ce que nous allons faire de la vie, on ne peut que s’émerveiller de la grandeur possible en chacun de nous.
Car chacun de nous est finalement ce carrefour où la vie aboutit, chacun de nous doit décider ce qu’il fera de son pouvoir créateur. Et c’est l’enfant qui nous dira ce qu’il faut en faire parce que, précisément, l’enfant est au coeur de ce pouvoir, parce que le corps de chacun est le berceau possible d’un enfant possible. Si nous regardons cet enfant, si nous songeons que les éléments de sa vie sont en nous, alors nous comprendrons que ce pouvoir créateur ait été si galvaudé. L’humanité est restée si infantile ! Elle n’a pas grandi, elle n’a pas mûri, elle n’est pas encore vraiment elle-même, en face de ce pouvoir créateur qui constitue pour elle la plus haute exigence de sainteté, et devant laquelle elle préfère démissionner.
Quel père et quelle mère n’ont pas souhaité quelque jour avoir une nouvelle jeunesse, pour concevoir autrement et mieux leur amour conjugal devant l’interrogation de ce petit être qui leur demande tout, qui leur donne toute sa foi et qui attend d’eux et la connaissance, et la vertu, et la perfection, et la plus haute révélation même de Dieu ? Quel parent n’aurait pas voulu, devant le berceau de ce petit enfant lui apporter un trésor inépuisable de grandeur et de générosité ? Et, bien sûr, il est toujours temps de le faire, et c’est pourquoi je ne conçois pas que des époux aillent chercher ailleurs une réponse à tous leurs problèmes que dans le regard même de leurs petits enfants.
Etre digne de l’enfant
Qu’est-ce que l’enfant attend de nous ? Quelle est sa vision de ses parents ? Quel est son rêve en face de son père et de sa mère ? Il est facile de le connaître, ce rêve, puisque nous le portons en nous, puisque toute la vie il y a au fond du coeur humain la nostalgie d’une mère parfaite et d’un père sans défauts.
Jusque dans l’agonie d’un vieillard, quand monte ce cri : « Maman ! » on sent que c’est cela qu’il a porté toute sa vie, ce désir d’un visage qui ne trompe pas, d’un visage authentique, d’un visage qui soit le rayonnement même de tout ce qu’il y a de vérité, de grandeur et d’amour. Et c’est cela, finalement, la solution de ce fameux problème du sexe, c’est cela la solution : c’est d’être digne de cet enfant, c’est de le devenir chaque jour davantage, c’est de ne pas tricher, c’est de ne pas truquer, c’est de ne pas lui demander ce qu’on ne fait pas, de ne pas lui conseiller ce dont on se détourne soi-même, mais de lui donner, avant toute parole, cette caution merveilleuse d’une vie en accord avec elle-même.
L’exemple de saint Nicolas de Flue : un autre enfantement
Il me semble que la fête de saint Nicolas de Flue nous oriente d’une manière incomparable vers cette genèse, vers cet évangile irrésistible qui est la confiance et le regard d’un tout petit enfant. Qu’est-ce qu’il va faire dans la solitude ? Pourquoi quitte-t-il sa famille ? C’est justement pour remplir adéquatement, pour remplir parfaitement sa mission de père. Il sait bien qu’il ne suffit pas d’engendrer selon la chair, il sait très bien que si la nature, quand elle est contrariée, peut aboutir à des êtres sains pourvus de tous leurs membres et de toutes leurs facultés, il sait très bien qu’il y a un autre enfantement qui commence s’il n’a pas précédé un autre enfantement qui doit durer toute la vie.
Toute leur vie, le père et la mère doivent continuer d’être pour leurs enfants ce modèle vivant qu’ils ne cesseront jamais de chercher en eux ; et si saint Nicolas de Flue va vers la solitude, ce n’est pas pour abandonner ses enfants, c’est pour achever de les enfanter, pour achever de les engendrer, pour leur donner précisément cette caution d’une vie entièrement lumineuse où ils pourront éternellement puiser de quoi construire leur propre vie pour en faire un chef-d’œuvre de lumière et d’amour.
C’est ce qu’il faut comprendre, car cela est essentiel, dans cette vie très humble, très simple et dont le rayonnement est immense, c’est ce qu’il faut comprendre : il ne s’agit pas pour lui de se détourner de ses devoirs, mais au contraire, de les accomplir jusqu’au bout et, puisque les aînés sont déjà des adultes, il va, lui, vers ce complément suprême de sa paternité, il va thésauriser, il va accumuler au fond de son coeur tout ce trésor de lumière et d’amour qui sera l’héritage inépuisable qu’il pourra remettre à ses enfants.
Il est sûr qu’à travers ce don parfait, à travers cette consécration totale, à travers ce dépouillement qui fait de lui comme une hostie transparente, c’est finalement tout le pays, c’est finalement toute l’humanité qui est comprise dans cette paternité, comme saint Paul, d’ailleurs, le donne à entendre lorsqu’il voit dans le mariage le sacrement par excellence du Mystère de l’Eglise, lorsqu’il montre que le mariage est ouvert au monde entier, et que le don total auquel les époux sont appelés l’un vis à vis de l’autre et vis à vis de leurs enfants, que ce don total, s’il est vraiment accompli, allume un foyer qui doit éclairer le monde entier. Et c’est pourquoi il y a une logique admirable entre cette vie et l’évangile vivant qu’est le petit enfant.
Les enfants nous appellent à la sainteté
Que nous entendions la voix de tous les enfants du monde qui nous demandent ce que nous faisons, ce que nous avons fait de notre pouvoir créateur.
Nicolas n’a pas fait autre chose, en somme, qu’obéir jusqu’au bout aux exigences que nous pouvons lire tous et chacun dans le regard d’un petit enfant. Je voudrais ici que nous entendions la voix de tous les enfants du monde qui nous demandent ce que nous faisons, ce que nous avons fait de notre pouvoir créateur.
Je voudrais qu’au-delà de cette propagande idiote, imbécile, infantile, qui est basée sur la plus épaisse ignorance de la vie et de sa beauté, je voudrais qu’au-delà de toute cette mystification sexuelle, nous entendions cette clameur immense de tous les enfants du monde qui nous appellent, en raison même de notre pouvoir créateur, à la plus haute sainteté. Je ne connais rien qui demande plus de générosité que la maternité humaine, car enfin, cette influence de la mère, comme celle du père, cette influence des parents est ineffaçable : nous restons marqués à jamais par nos parents, et jamais personne ne pourra plus profondément inscrire son visage en nous que notre mère.
Il faudrait donc que ce visage fût un visage parfait. Il faudrait qu’il fût pour toute la vie un appel au sommet de nous-même, et que nous ne puissions penser à notre berceau, nous retourner vers notre foyer primitif, que nous ne puissions évoquer le souvenir de nos parents sans nous sentir appelés au meilleur, au plus haut et au plus beau de nous-même. Dans une famille, le père et la mère sont les premiers prêtres, et ils le sont dans un sens beaucoup plus rigoureux encore que le prêtre qui a l’honneur de vous parler.
Les premiers prêtres sont le père et la mère
Il n’y a pas, en effet, entre les fidèles et le prêtre ce lien existentiel, ce lien indélébile, ce lien qui va jusqu’au fond de l’être, ce lien qu’il est impossible de renier, car on n’aura jamais que son père qui est unique, on n’aura jamais que sa mère qui est unique ; et c’est en raison même de cette unicité que le sacerdoce du père et de la mère est quelque chose qui va bien plus profond que le sacerdoce du prêtre. Il n’y a pas opposition bien sûr. Il faut donc dire que les premiers prêtres du foyer, ce sont justement le père et la mère, et c’est pourquoi toutes les vertus que l’on attend du prêtre, il faut à plus forte raison, les attendre du père et de la mère.
Il est essentiel que l’homme et la femme, que le père et la mère, essentiel que les époux se souviennent de leur immense dignité.
Ah ! Si les parents pouvaient se mettre à l’école de leurs enfants, si nous tous, nous pouvions chercher dans les yeux d’un petit enfant l’exigence de la perfection, si cet évangile qu’est l’enfant nous conduisait à cette genèse qui commence aujourd’hui, si nous nous sentions vraiment les créateurs de l’homme, si nous portions le poids de l’évolution qui a abouti à nous pour y prendre un visage de liberté et d’amour, comme le monde serait transfiguré ! En tout cas, il est essentiel que l’homme et la femme, que le père et la mère, essentiel que les époux se souviennent de leur immense dignité.
Ne pas être indignes des enfants qui nous sont confiés
Comprendre toute la grandeur du corps, toute la sainteté de l’amour, toute la dignité incomparable de la paternité et de la maternité.
Rien n’est plus grand que d’être créateur de la vie ; mais bien sûr, cette grandeur tient tout entière à une fidélité de tous les instants, aux exigences qui sont inscrites dans le rêve de tout enfant. Nous voulons donc essayer de regarder avec un oeil tout neuf ce problème du sexe, nous voulons essayer de comprendre toute la noblesse, toute la grandeur du corps, toute la sainteté de l’amour, toute la dignité incomparable de la paternité et de la maternité ; et puisque Nicolas de Flue s’est enfoncé vingt ans dans la solitude pour y parfaire sa paternité, pour achever d’engendrer ses enfants, nous demanderons par son intercession de sentir dans nos cœurs une exigence renouvelée, une exigence passionnée de nous transformer et de nous renouveler pour n’être pas indignes des enfants qui nous sont confiés.
Il n’y a rien en nous qui soit mauvais et condamnable, rien n’est interdit, mais tout est sacré, et il y a dans notre corps, comme il y a dans notre esprit, une vocation créatrice.
Car enfin, ce qu’il y a de plus précieux au monde, en raison de toutes les possibilités qu’ils contiennent, ce sont justement ces petits enfants sans lesquels la vie humaine ne serait qu’un cimetière. Alors, nous allons garder cette vision uniquement positive, nous nous souviendrons qu’il n’y a rien en nous qui soit mauvais et condamnable, que rien n’est interdit, mais que tout est sacré, et qu’il y a dans notre corps, comme il y a dans notre esprit, une vocation créatrice, car le monde est aujourd’hui remis entre nos mains et, pour savoir ce que nous avons à en faire, il suffit de nous poser la question : ce petit enfant, qui est votre enfant, comment vous regarde-t-il ?
Qu’attend-il de vous ? Quel rêve nourrit-il en pensant à son père et à sa mère ? Et je crois qu’il est impossible de trouver un évangile plus exigeant que celui-là, impossible d’échapper à la vocation de sainteté si simplement on ne veut pas décevoir cette espérance du petit enfant, si l’on veut simplement répondre à ce rêve merveilleux et infini qui est le rêve de tout enfant.