« Le second Adam : Jésus, seul principe d’unité entre les hommes, conférence de Maurice Zundel à Ghazir au Liban en 1959. Publié dans Silence, parole de Vie, p.128, Anne Sigier (*)
Résumé : Jésus n’a pas fait un seul vrai disciple avant sa mort et selon que Jésus était Christ, ses amis mêmes ne l’ont pas compris. Il fallait la démission qui permet la rencontre au-dedans. Jésus introduit au mystère de la très sainte Pauvreté, il porte toute l’histoire, il est l’axe de l’unité des hommes. L’Eucharistie ce n’est pas s’approprier Jésus, c’est une exigence de pauvreté, c’est s’ouvrir à l’humanité.
Enregistrement de la conférence. La voix est puissante pour réveiller les consciences et accompagner ses mots pénétrants soutenus par de nombreuses répétitions conservées dans le texte ci-dessous mais non pas dans le livre.
L’incompréhension des disciples et des amis
On peut dire que Jésus n’a pas fait un seul disciple avant sa mort et c’est précisément ce qui étreint le cœur à la lecture de l’Évangile, c’est de voir combien Jésus est seul. Personne, en dehors de Marie, qui était en retrait, par sa condition de femme en retrait de la vie publique, personne ne l’a compris : et nous en avons la preuve la plus sensible dans le fait que la confession de Césarée — cette espèce de surgissement de la foi de Pierre acclamant en Jésus le Messie attendu — cette confession de Césarée est tout près de l’effort que Pierre entreprend pour détourner Jésus de la Croix en disant : « Mais non, Seigneur, mais non ! Cela ne vous arrivera pas ». Et il faut que Jésus, qui lui a dit tout à l’heure : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » lui dise : « Retire-toi de moi, Satan, car tu as les pensées de l’homme et non les pensées de Dieu ». (Mt 16:23)
Cet homme qu’il a choisi, ce disciple auquel, dès la première rencontre, il a donné le nom de Pierre, à peine vient-il de reconnaître Jésus comme le Messie, que déjà il lui propose la voie facile que le tentateur lui avait déjà suggérée. Il ne comprend pas, il ne comprendra jamais avant la Pentecôte que c’est par la Croix que le messianisme doit être accompli.
Et que dire de ses amis, de ses amis Jacques et Jean ? Jean, le disciple bien-aimé, est-ce qu’il ne dépêche pas sa mère pour demander à Jésus d’être assis avec son frère à la droite et à la gauche du Seigneur dans son Royaume ? Et ne sont-ce pas ces deux frères, ces fils du tonnerre, qui veulent faire descendre le feu du ciel sur la Samarie qui s’est fermée au cortège de Jésus et de ses disciples ?
Et ne sont-ce pas les trois amis, qui ont été admis à la Transfiguration et à la résurrection de la fille de Jaïre, qui s’endormiront dans le Jardin de l’Agonie ? Et ne sont-ce pas tous les disciples ensemble qui se disputeront la première place à la table de la Cène, à quelques heures de la Passion ? Et n’est-ce pas Pierre, qui a promis de mourir avec lui, qui affirmait que jamais il ne l’abandonnerait ! N’est-ce pas Pierre qui, intimidé par la voix d’une servante, va renier trois fois celui qu’il prétendait aimer plus que sa vie ? Et n’est-ce pas Judas, l’un des douze, qui l’a vendu et auquel il lave les pieds ? Et quelle fuite, quelle fuite quand il sera arrêté, quand il apparaîtra, de toute évidence, qu’il ne peut pas se défendre sans trahir sa mission, qu’il est vraiment livré à l’opprobre, qu’il va être supplicié du supplice de l’esclave, quelle fuite des disciples, quelle fuite !
L’incompréhension toujours après la Résurrection
Comme il est seul ! Mais il est seul encore, il est seul après la Résurrection. Est-ce que le premier mouvement de Madeleine — pourtant Dieu sait si elle est fidèle — n’est pas de saisir avec les mains — de saisir avec les mains ! — le Christ ressuscité ? « Ne me touche pas ! Ne me touche pas ! Ne me touche pas ! » Il faut qu’il établisse cet écart, il faut qu’elle comprenne que la seule voie possible, c’est la foi, que les mains ne peuvent pas atteindre la personne et que c’est du dedans, du dedans seulement, que l’on peut s’approcher de lui.
Et quand il apparaîtra, quelle déception ! Ils ne comprennent pas, ils veulent voir et toucher et Thomas n’aura de repos qu’il n’ait mis ses doigts dans les plaies du Seigneur. Et Jésus se laissera faire. Il sait que ça ne sert de rien.
Il sait que ce n’est pas ça la voie qui conduit à la résurrection ; il se laisse faire, mais il ajoute aussitôt : « Bienheureux ceux qui ont cru et qui n’ont pas vu ». Il est seul, il est seul jusqu’au dernier jour des apparitions, seul le jour de l’Ascension, où ils lui demandent s’il ne va pas rétablir le Royaume d’Israël.
Selon qu’il était le Christ ils ne pouvaient le voir
Jusqu’au bout, ils n’ont rien compris, jusqu’au bout, ils ne l’ont pas vu, ils ne l’ont pas vu, ils ne l’ont pas vu réellement car, comme dit Origène : « Quand le Christ était dans la chair, tous ceux qui le voyaient, tous ceux qui le voyaient ne pouvaient pas le voir ; ils voyaient son corps, mais selon qu’il était le Christ, ils ne pouvaient le voir ». Pilate, qui voyait Jésus, ne voyait pas Jésus, ni Judas le traître, ne le voyait selon qu’il était le Christ. Au fond, personne ne l’a vu, personne sinon Marie, personne ne l’a vu, parce que pour le voir, pour le voir il fallait entrer dans la condition de la Personne divine.
Vous savez bien que, entre nous, dans l’expérience humaine la plus profonde, il est impossible de connaître vraiment un être, de le connaître dans son unicité, de le connaître dans son secret, autrement qu’en l’aimant, autrement qu’en s’identifiant à lui, autrement qu’en s’oubliant pour l’accueillir, autrement que, en se retirant — avec le respect de la Présence divine — en se retirant devant son mystère. On ne connaît un être humain que dans le dialogue silencieux où Dieu s’échange.
Comment aurait-on pu connaître le Christ — qui était tout entier dans la condition de la personne, dont toutes les fibres étaient pénétrées de cette Présence divine — comment aurait-on pu le connaître sans être identifié par la foi et par l’amour avec le mystère de son intimité ?
[Repère de positionnement dans l’enregistrement audio : 10’ 30’’]
Atteindre Jésus
Si vous le voulez, pour retrouver le mot-clef du Nouveau Testament, ce n’est qu’en état de pauvreté que l’on peut rencontrer Jésus. On ne peut pas le toucher autrement. On ne peut pas se l’approprier. Et justement ce qui a égaré les Apôtres, c’est qu’ils ont voulu — avant la Pentecôte, bien entendu — ils ont voulu se l’approprier, ils ont voulu réaliser à travers lui leurs ambitions individuelles et nationales, ils l’ont chargé de tous leurs rêves, ils ont pensé qu’avec lui, ils montaient vers la gloire. Alors, dans la mesure où ils l’ont ramené à leur propre niveau, ils manquaient nécessairement de l’atteindre.
Pour l’atteindre, il fallait cette démission, cette démission où on se retire, cette démission où on se laisse au cœur un espace infini, cette démission où on ne ramène plus Dieu à sa propre mesure. Il fallait s’élargir, il fallait devenir universel pour accueillir celui dont l’humanité n’avait pas de frontières.
Nous avons vu, nous avons appris de saint Paul, nous avons appris ce mot éblouissant et magnifique : « Jésus est le second Adam ». Il est le second Adam, c’est-à-dire qu’avec lui tout recommence, tout recommence : on retourne au principe, toute l’Histoire se récapitule en lui et l’univers fait un nouveau départ. Et cela nous touche, nous touche infiniment parce que cela répond, cela répond à une question que nous ne pouvons pas ne pas nous poser.
Quelle unité entre les hommes, dans l’espace et le temps ?
Vous voyez : toutes les villes, Beyrouth comme le Caire, comme Paris, comme Londres, comme Pékin, toutes les villes champignonnent : on construit, on construit (…) des millions, des millions d’êtres s’agglomèrent, s’agglomèrent (…) la population du globe augmente, augmente, augmente, augmente. Que signifie tout ce pullulement d’hommes ? Que signifient toutes ces agglomérations, toutes ces agglomérations où les hommes se touchent sans se connaître, se touchent sans communiquer, se touchent sans s’aimer ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
Dans un grand immeuble, il peut y avoir un deuil au rez-de-chaussée, au premier étage une noce, au dixième, personne ne sait ce qui se passe. Personne ne connaît personne. On ne se rencontre même plus dans l’escalier puisqu’on prend l’ascenseur ! On ne sait pas qui habite ici ou là, et pourtant on est là agglutinés, agglutinés comme les abeilles dans la même ruche, coude à coude, écrasés dans le métro les uns contre les autres et on ne se connaît pas. Quel est le sens de cette multiplication ? Est-ce que vraiment tous ces gens ont quelque chose à dire ? Est-ce que vraiment ils sont irremplaçables ? Est-ce que vraiment chacun compte pour l’éternité ? Quelle différence y aurait-il s’il n’existait pas, celui-ci ou celle-là ? Quelle différence ?
Qui fait l’unité de tous ces êtres, de toutes ces foules, de tous ces peuples, de tous ces peuples ? Qui fait leur unité ? Et qui fait l’unité des générations ?
Si vous alliez à Byblos, là vous verriez à Byblos, ou vous avez déjà vu dans les tombes ouvertes de 3500 avant Jésus-Christ, des squelettes dans des jarres, courbés comme un enfant qui dort ou comme l’embryon dans le sein maternel, et il y a 3500 ans avant Jésus-Christ qu’ils sont morts. Il y a plus de cinq mille ans entre eux et nous, et cinq mille ans, qu’est-ce que c’est que cinq mille ans, si l’homme existe depuis cinq cent mille ans, depuis un million d’années, qu’est-ce qui fait le lien entre tous ces hommes et nous ? Entre le squelette de Byblos et moi, qu’est-ce qui fait le lien ? Qu’est-ce qui fait le lien entre toutes ces poussières dispersées qui n’ont même plus de forme et auxquelles personne ne pourrait donner un nom ?
Quel est le sens de cette histoire ? Où va-t-elle ? Que signifie-t-elle ? Est-ce que tout cela, c’est simplement le fruit du hasard ou bien est-ce qu’il y a un dessein, une intention ? Est-ce que toutes les générations sont reliées les unes aux autres ? Est-ce que tous les hommes actuellement vivants sont vraiment solidaires les uns des autres ? Qui peut faire leur unité ? Est-ce vous, est-ce moi, est-ce nous ?
Jésus est le lien entre les générations et entre les hommes d’aujourd’hui
Pour faire l’unité de tous ces hommes, de toutes ces générations, il faudrait les porter, il faudrait les vivre, comme une mère vit chacun de ses enfants, il faudrait les vivre tous et chacun, un par un, comme une mère vit son enfant. Et justement c’est cela, c’est cela la mission de Jésus-Christ, c’est cela qui correspond à ce titre de second Adam : il est l’axe de l’unité, l’axe qui porte l’Histoire, il est le lien entre toutes les générations, il est présent et intérieur à chaque homme depuis le commencement du monde jusqu’à la fin, pour les rassembler tous comme une seule personne, dans son Amour. Car son humanité, son humanité justement parce que elle est suprêmement pauvre, son humanité n’a pas de frontières.
Qu’est-ce qui nous empêche, nous, de sympathiser avec les autres, d’être intérieur à leur vie, de la vivre comme la nôtre ? Qu’est-ce qui nous empêche de traverser toutes les frontières, de faire tomber tous les murs de séparation ? C’est justement que nous sommes enfermés, enfermés en nous-mêmes, enfermés dans notre moi, enfermés dans notre nation, enfermés dans notre race, enfermés dans notre langue, enfermés dans notre classe, enfermés dans notre fanatisme. Alors partout nous dressons des barrières et les hommes sont de plus en plus dispersés et ennemis tout en se touchant physiquement de toujours plus près.
En Jésus, la communion est totale, justement parce que son humanité, incapable de rien posséder, entièrement ouverte sur Dieu en qui elle subsiste et qui est son vrai moi, cette humanité est entièrement ouverte sur tous et chacun au point qu’on a pu dire que Jésus est chez lui à l’intérieur des autres. Il est chez lui à l’intérieur des autres.
[Repère de positionnement dans l’enregistrement audio : 20’ 12’’]
Le nom propre de Jésus
Jésus est l’Homme dans un sens unique… il est l’Homme qui porte en soi toute l’espèce, toute l’Histoire, toute l’humanité. Il est l’Homme en qui chacun trouve son centre et son unité.
C’est pourquoi justement Jésus se donne ce nom si magnifique de “Fils de l’homme”. Il est le Fils de l’homme, le Fils de l’homme, c’est-à-dire l’Homme. Il est l’Homme, Jésus, dans un sens unique ! Il n’est pas l’homme comme nous : nous, nous nous sommes “un” un homme, un être humain, un parmi des milliards et des milliards d’hommes. Lui n’est pas “un” homme : il est l’Homme, l’Homme qui porte en soi toute l’espèce, toute l’Histoire, toute l’humanité. Il est l’Homme en qui chacun trouve son centre et son unité.
Et c’est pourquoi il n’est pas un des maillons de la chaîne, il ne naît pas de la série des générations comme un qui reçoit la vie pour la transmettre lorsqu’il meurt. C’est lui qui porte toute la chaîne, qui porte toute la chaîne : il naît virginalement, il naît de l’Esprit, il naît justement pour être le nouveau principe, le nouveau commencement, le nouvel Adam en qui tous retrouveront leur unité.
C’est donc son nom propre : l’Homme, l’Homme !
Quand nous disons, nous, que nous sommes des hommes, nous disons la chose la plus banale, parce qu’il y a là des milliards d’êtres qui sont des hommes comme nous ! Mais pour lui, être Homme, c’est être, d’une manière unique, comme celui qui porte toute l’humanité. Et en lui justement, ce titre de Fils de l’homme est aussi plein, aussi unique, aussi illimité que le titre de Fils de Dieu. Fils de Dieu cela veut dire justement, Fils de Dieu cela veut dire que son humanité n’a pas de moi ! N’a pas d’autre moi que Dieu ; qu’en elle, en cette humanité, “Je est un Autre” ! Et Fils de l’homme veut dire qu’il n’a pas de quant-à-soi, qu’il ne s’appartient aucunement, qu’il est donné et offert à tous et que sa vie est pour tous les autres le pain vivant dont ils ont à se nourrir pour échapper à leurs limites et à leurs frontières.
Découvrir Jésus au-dedans par le mystère de la très sainte Pauvreté
On comprend dès lors la solitude de Jésus-Christ. Personne, en dehors de Marie et de Joseph, personne, personne n’était assez pauvre pour l’accueillir dans toute son immensité, pour le voir comme le second Adam, pour le recevoir comme le Fils de l’homme en qui toute l’Histoire se récapitule, et c’est pourquoi Pierre qui, le premier, l’a salué comme le Christ, le Fils de Dieu, n’a certainement pas compris, n’a certainement pas compris toute la portée des mots que Dieu mettait sur ses lèvres.
C’est pourquoi notre Seigneur, finalement, devra faire cet aveu si chargé de douleur : « Il est bon, il est bon que je m’en aille. Il est bon que je m’en aille car si je ne m’en vais pas vous ne recevrez pas le Saint-Esprit ». (Jn. 16:7) Tant que vous me voyez avec vos yeux charnels, tant que vous me connaissez, comme dira saint Paul, tant que vous me connaissez « selon la chair » vous ne me connaissez pas, vous ne pouvez pas entrer dans mes desseins, vous ne pouvez pas participer à ma mission, vous ne pouvez pas être délivrés de vos rêves et de vos ambitions : il faut que je m’en aille. Il faut que je m’en aille et alors, dans le feu de l’Esprit, dans le feu de l’Esprit, dans le baptême de la Pentecôte, quand je ne serai plus là devant vos yeux de chair, alors vous dépasserez, vous dépasserez ce que vos rêves de chair projetaient sur moi et vous me découvrirez au-dedans de vous comme la source qui jaillit en vie éternelle.
C’est cela que Jésus, que Jésus va accomplir. Je veux dire : il va, il va conduire ses disciples, il va nous conduire nous-mêmes, il va nous introduire dans le mystère de la très sainte Pauvreté car, faute de vivre ce mystère de la très sainte Pauvreté, nous ne pouvons pas rencontrer Jésus. Et cette introduction au mystère de la très sainte Pauvreté qui est la condition de la rencontre de Jésus, c’est l’Eucharistie, l’Eucharistie.
L’Eucharistie ce n’est pas s’approprier Jésus
L’Eucharistie ? Rien n’est plus difficile que de parler de l’Eucharistie, parce que rien n’est moins compris que l’Eucharistie, précisément parce que une théologie, une théologie sommaire et aveugle a réduit le Saint-Sacrement à ceci : c’est Jésus, c’est Jésus à portée de notre main, nous l’avons avec nous, c’est Jésus. Il suffit d’ouvrir la bouche, et voilà, on reçoit Jésus. Non ! Si c’était cela, pourquoi est-ce que notre Seigneur aurait-il dit : « Il est bon que je m’en aille ? » Si c’était de nouveau pour qu’on le touche, pour qu’on se l’approprie, pour qu’on le ramène à sa petite mesure ? Regardez : est-ce que vraiment les gens qui communient tous les jours sont tellement différents de ceux qui ne communient pas ? Est-ce que tant de ces petites pensionnaires qui communient tous les jours, internat, parce que, mon Dieu, ça fait partie du mouvement de la maison, qui ne communient pas une seule fois pendant les vacances et qui recommunieront de nouveau lorsqu’elles sont rentrées au pensionnat, est-ce qu’elles ont compris ?
L’Eucharistie, c’est la plus formidable exigence de pauvreté.
L’Eucharistie, c’est la plus formidable exigence de pauvreté. « Ne me touche pas ! » c’est inutile, vous ne pouvez pas m’atteindre autrement qu’en état de pauvreté. Et justement, l’Eucharistie, c’est la Présence de Jésus, Présence réelle infiniment, bien sûr, mais c’est la Présence de Jésus en forme d’Église. Cela veut dire : vous ne pourrez venir à moi qu’ensemble, qu’ensemble. Vous ne pourrez venir à moi qu’autour de la table où se fait [?] la chaîne d’amour, où toute l’humanité est comprise. Vous ne pourrez venir à moi qu’en vous ouvrant à tout l’univers, qu’en portant en vous, qu’en prenant en charge toute l’humanité.
[Repère de positionnement dans l’enregistrement audio : 30’ 20’’]
Ensemble
Et c’est seulement quand vous m’appellerez ensemble, quand personne, par votre volonté, personne ne sera exclu, quand toute l’Histoire sera présente et recueillie, quand tous les peuples et tous les individus actuellement vivants seront en vous, parmi toutes les intentions que vous allez me confier, il y a celle-ci, justement, qui est la première : que vous deveniez, comme moi, des fils de l’homme, que vous entriez dans ma mission de second Adam, que vous vous fassiez responsables avec moi de tout l’univers, de toute l’Histoire et de toute l’humanité, afin que vous formiez le Corps, le Corps Mystique !
C’est quand vous aurez formé et pétri par votre amour ce Corps Mystique, quand vous serez tous ensemble, là rassemblés, tous dans l’unité du Corps Mystique, à ce moment-là vous pourrez m’appeler, à ce moment-là vous m’atteindrez, à ce moment-là vous serez en prise sur ma présence et sur mon intimité, parce que je suis cela, le second Adam, le fils de l’homme, parce que je suis donné à chacun, parce que je ne peux vivre la vie humaine que dans son universalité où personne n’est exclu, où chacun est aimé.
Et c’est cela, justement, que signifie l’Eucharistie. Les vieilles prières le disaient : « Comme les épis, les épis sur les collines ont été rassemblés et broyés pour faire un seul pain, et les grains de raisin ont été broyés dans le calice pour faire un seul vin, qu’ainsi, Seigneur, ton Église soit rassemblée des quatre vents de l’univers » (Didachè)
On ne peut pas communier à Jésus sans communier à toute l’humanité. Et c’est cela que veut dire l’Eucharistie : la communion humaine est la condition de la communion divine. Si un seul est exclu, allez, allez d’abord vous réconcilier avec lui, allez d’abord faire la paix et ensuite vous reviendrez faire votre offrande.
On n’a pas vu la dimension universelle de l’Eucharistie, on a cru que c’était une petite affaire entre soi et le Bon Dieu, une espèce de friandise donnée à la gourmandise spirituelle.
L’Eucharistie c’est s’ouvrir à toute l’humanité
Mais non ! L’Eucharistie, c’est ce qu’il y a de plus formidable, c’est l’exigence de la Pentecôte, c’est l’exigence qui est aux racines de l’humanité sainte de notre Seigneur, c’est le ferment en nous de la divine Pauvreté. Le Christ est toujours là, toujours, c’est nous qui ne sommes pas là. Il était là devant Pilate, Pilate ne l’a pas vu. Il était là devant Caïphe, Caïphe ne l’a pas vu. Il était à genoux devant Judas, Judas ne l’a pas vu. Il passait devant Pierre dans la cour du prétoire et Pierre jurait qu’il ne le connaissait pas : il ne l’a pas vu.
Jésus est toujours là, toujours en nous. Jésus tout entier, est toujours en nous, c’est nous qui ne sommes pas en lui, c’est nous qui ne pouvons pas capter cette lumière qu’il ne cesse de vouloir nous communiquer, parce que nous ne pouvons pas accueillir Jésus dans sa vérité sans nous ouvrir aux dimensions de l’univers. L’Eucharistie exige notre présence à tout l’hunivers et à toute l’humanité comme la condition première de notre enracinement dans l’intimité de notre Seigneur.
Faisons attention. Un évêque, un évêque disait justement : « On oublie, on oublie lorsqu’on parle du sacrement de l’Eucharistie, on oublie que c’est un sacrement, que la Présence du Christ ne s’y donne pas comme ça, mais à travers un signe qui a un sens, un signe qui établit entre lui et nous toute la puissance de l’humanité à recueillir, à assumer et à aimer ».
Il n’y a pas, dit saint Thomas, il n’y a pas de contact physique possible entre le Christ eucharistique et nous. Le contact physique se produit seulement à l’égard des espèces et à travers cette manducation des espèces que seules nous touchons, que seules nous portons, que seules nous enfermons, que seules nous partageons, que seules nous avalons. A travers ce contact des espèces se produit, si nous sommes accordés à l’Amour du Seigneur, oui, cette assimilation spirituelle, cette nutrition divine qui nous transforme en lui.
La théologie de l’Eucharistie
Mais la théologie de l’Eucharistie est très pure, elle est très pure. Saint Thomas va même jusqu’à exclure dans l’Eucharistie la possibilité d’une apparition.
Il dit : « Le Christ au Saint-Sacrement échappe à toute manifestation physique et, s’il y a eu des âmes qui ont eu la vision d’un petit enfant dans l’Eucharistie ou si un prêtre a vu couler le sang sur le corporal, c’était des visions mais non des apparitions, c’était des signes donnés à la faiblesse de leur foi, ce n’était pas le sang du Christ, mais une tache miraculeusement formée comme le symbole de cette Présence ».
Il faut être extrêmement attentif à respecter la délicatesse de cette théologie, qui est classique mais si inconnue. Ne disons pas « porter le Bon Dieu ». C’est bien de dire « porter le Bon Dieu » mais disons plutôt « porter le Saint-Sacrement ». Car justement, voyez, c’est une comparaison, une comparaison qui ne vaut pas grand-chose, mais que vous pourrez garder à l’usage des enfants auxquels vous faites le catéchisme : si la présence de notre Seigneur au très Saint-Sacrement est infiniment réelle, infiniment réelle, ce n’est pas une présence locale, une présence qui puisse être enfermée, ni touchée, ni digérée, ni partagée, ni d’aucune manière sensoriellement atteinte : « Présence réelle, dit saint Thomas, mais non locale ».
Alors la comparaison, la voici : dans une lettre, dans une lettre [faite de] encre et papier, encre et papier, une lettre peut-être quelque chose de si précieux quand c’est la lettre d’un être aimé et, si vous avez perdu votre père ou votre mère et que vous retrouviez une lettre, cette écriture, cette écriture c’est la trace de cette présence de la mère, du père, aujourd’hui invisible. La lettre, oui, c’est infiniment précieux, mais pourquoi la lettre, sinon pour la personne ? Pourquoi la lettre, sinon pour la pensée ? Mais la pensée, ce n’est pas avec les mains que vous la prenez. Vous avez la lettre dans la main, le papier ! Mais la pensée, vous l’avez dans l’esprit. Et la lettre vous transmet réellement la présence de la pensée ; mais c’est votre pensée qui saisit la pensée et vos mains qui saisissent le papier et si vous pouvez mettre la lettre dans votre poche, pas la pensée : la pensée, vous la mettez dans votre esprit.
Eh ! bien, si vous voulez, encore une fois très lointainement, le Saint-Sacrement ne se prête à aucune localisation magique. On ne peut pas prendre avec ses mains le Christ, bien qu’on puisse tenir dans ses mains les saintes espèces. C’est tout autre chose ! Mais à travers les saintes espèces, si nous sommes, encore une fois, orientés vers Jésus, si nous avons assumé toute l’humanité, oui réellement alors nous sommes en prise sur lui, je veux dire que toute la lumière qu’Il est, tout l’amour qu’il veut nous donner, à ce moment-là en effet nous est communiqué, parce que nous sommes ouverts, ouverts, libérés, disponibles.
N’oublions pas ce caractère, ce caractère de suprême exigence de l’Eucharistie : l’Eucharistie, c’est le foyer d’une présence communautaire et toutes les fois qu’on est devant le très Saint-Sacrement, c’est pour y vivre le mystère de l’Église, c’est pour y porter toute l’humanité avec toutes ses douleurs, toutes ses attentes, ses deuils, tous ses espoirs. Il faut que nous soyons toujours la présence de l’Église tout entière pour correspondre au sacrement ecclésial qui est l’Eucharistie.
On ne communie pas, on ne communie pas pour soi, on communie toujours pour les autres ! Toujours avec les autres, au nom de toute l’humanité, pour être le viatique de tous ceux qui ne savent pas, de tous ceux qui n’ont pas encore été appelés, de tous ceux qui sont en prison, de tous ceux qui gémissent dans la torture, de tous ceux qui sont sur les champs de bataille, de tous ceux qui souffrent dans l’abandon, dans la solitude et de ceux qui sont désespérés et qui s’enlèvent la vie aujourd’hui. Tous les accidents, tous les avions qui capotent, tous les chemins de fer en collision, tous les bateaux qui coulent, c’est tout cela qui vient à nous. [enregistrement malheureusement interrompu]
(*) Livre : « Silence parole de vie » Les conférences d’une retraite sur 7 jours

Éditeur : Anne Sigier
Parution : 15/11/1990
Pages : 250
ISBN : 9782891291460