Le paradoxe des Béatitudes

6è dimanche du TO, Année C,
Lc 6, 17-26

Lorsque j’avais une quinzaine d’années, ou un peu moins, j’entendis pour la première fois lire les Béatitudes.

Homélie, Lausanne
Mise en ligne: 9.2.22
Temps de lecture: 2 mn

Homélie parue dans Ta Parole comme une source, p. 165-166. L’abbé parle des Béatitudes que l’on trouve dans l’Évangile selon saint Matthieu, mais son commentaire garde toute sa force et sa pertinence pour les quatre Béatitudes de Luc 6.

Je les entendis par la voix amicale d’un camarade qui mettait tout son cœur dans cette lecture, parce que les Béatitudes avaient été pour lui une découverte sensationnelle.

Quand je l’entendis lire pour la première fois avec un tel accent, cela avait été pour moi une révélation incroyable, c’était le renversement de tout ce qu’on disait, c’était le contraire de tout ce que l’on pouvait attendre.

Vivre cette vie, c’est évidemment miser sur un espoir

C’était la munificence conférée à la soif, à l’abandon, à la persécution. C’était la grandeur de Dieu révélée au sein de la détresse humaine.

Et ceci avait une conséquence infinie, précisément parce que les Béatitudes avaient un sens entièrement positif, dont chacune commence par ce mot magique:

Bienheureux! Bienheureux! Bienheureux!… les Béatitudes nous révèlent la grandeur de l’homme, cette grandeur à laquelle nous aspirons et que nous atteignons si rarement et si difficilement.

Il est normal que nous voulions être grand, puisque nous avons à vivre notre vie qui est une vie difficile, une vie pleine d’imprévus, une vie pleine d’embûches, une vie pleine de souffrance, à côté de grandes joies bien sûr.

Mais vivre cette vie, c’est évidemment miser sur un espoir, c’est donc être assuré, si l’on accepte de vivre, qu’elle a un sens, qu’elle aboutit quelque part, qu’elle est d’un prix immense; c’est donc finalement qu’elle a une richesse et une grandeur incommensurables.

Celui qui ne croit pas à la valeur de cette vie, il ne peut pas vivre.

Mais cette grandeur, nous sommes naturellement entraînés à l’identifier avec nous-même: c’est notre vie qui est en question et c’est à travers cette vie que nous voyons toutes choses.

Le monde qui est le nôtre, c’est le monde que nous voyons selon notre vie personnelle et, souvent, comme nos regards sont différents à tous et à chacun, cela veut dire que chacun découvre son univers, son propre monde et qu’il ne peut pas ne pas voir le monde avec ses yeux; à moins qu’il ne change de regard, il le verra toujours avec son optique propre.

Son monde, c’est donc finalement lui-même, son monde se confond avec lui-même.

Le monde se confond avec son regard, le monde se confond avec ses idées, avec ses objectifs, avec ses passions, avec ses préjugés, avec ses limites, enfin avec tout ce qu’il est.

C’est donc à travers ce monde qu’il est qu’il va chercher cette grandeur qui lui est indispensable pour accomplir sa carrière jusqu’au bout.

Mais là, justement, nous allons être prisonniers de nos limites, prisonniers de notre regard, prisonniers de nos préjugés, prisonniers de nos options passionnelles et cette grandeur que nous prétendons réaliser, elle sera, au contraire, constamment oblitérée, comprimée, recouverte par nos limites: les limites de notre moi préfabriqué, les milites de notre moi possessif, ces limites de nos options passionnelles, tout cela va s’opposer radicalement à cet appétit de grandeur qui est en nous.

C’est pourquoi, Jésus prend le contre-pied de nos options passionnelles et qu’il magnifie, qu’il glorifie toutes les situations qui nous paraissent mettre en péril notre grandeur, toutes les situations qui sont en contradiction avec nos aspirations au bonheur.

Bienheureux les pauvres… bienheureux ceux qui pleurent… bienheureux les doux…

Mais si Jésus béatifie, s’il glorifie ces situations-limites où il semble précisément que nous soyons privés de tous les biens auxquels nous aspirons, c’est que Jésus y respire la béatitude de Dieu, à laquelle nous sommes appelés, à laquelle dès maintenant nous avons à participer.

C’est une béatitude intérieure, c’est une grandeur d’existence, et non pas une grandeur de situation.

La grandeur de Dieu, c’est qu’il est tout amour.

La grandeur de Dieu, c’est qu’il n’a rien.

La grandeur de Dieu, c’est qu’il donne tout.

La grandeur de Dieu, c’est qu’il se vide éternellement de lui-même.

La grandeur de Dieu, c’est qu’il est vide de soi.

Et justement, c’est à cette grandeur que Dieu nous appelle: une grandeur qui est en nous-même, une grandeur qui ne peut pas nous être enlevée, une grandeur qui coïncide avec notre existence et non pas avec notre situation, qui est dans ce que nous sommes et non pas dans ce que nous faisons.

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