« Conférence de Maurice Zundel dans le cadre de la retraite au Vatican de 1972, devant Paul VI et de nombreux cardinaux et prélats. Elle fut donnée le 25 février 1972 au matin. Cette retraite fut éditée sous le nom Quel homme et quel Dieu (*). Les titres et textes mis en relief sont ajoutés.
Résumé : Le miracle, c’est quand le monde est un prolongement de notre corps ; le miracle révèle la vocation de l’univers qui est de se personnifier à travers nous. Nous vivons dans un monde qui est devenu profane et désacralisé où règne l’absence. Un acte de charité, une attention, un geste de fidélité, surmonte cette conscience redoutable de n’être qu’une chose, par une présence qui laisse transparaître la Présence de Dieu qui seule comble.
Très Saint-Père, et vous mes Pères dans le Seigneur,
L’Évangile spirituel par excellence, qui est l’Évangile de saint Jean, nous rapporte, comme premier miracle de Jésus, le miracle des noces de Cana. Rien ne peut nous émouvoir davantage que cette intervention du Seigneur dans une fête qui paraît en somme profane. L’esprit du Nouveau Testament, l’esprit de l’Évangile, c’est-à-dire du Seigneur, s’y manifeste précisément en raison de ce contraste apparent, s’y manifeste avec d’autant plus d’éclat.
Le miracle, c’est infuser à l’univers des vibrations de notre cœur
Le miracle des noces de Cana, c’est d’abord un miracle. Et qu’est-ce qu’un miracle ? C’est le rayonnement à travers les phénomènes de la liberté de l’esprit. Le monde a été coupé en mille morceaux par la faute originelle. Nous avons perdu le contact avec lui, c’est-à-dire qu’il se situe en dehors de nous, qu’il est souvent contre nous, que nous n’avons pas prise sur lui d’une manière directe et immédiate. Il nous faut toutes sortes de techniques et d’appareils pour l’apprivoiser ou plutôt pour le soumettre à nos volontés. Le monde n’est plus pour nous ce qu’il devrait être, le prolongement de notre corps sur lequel nous pourrions agir comme nous agissons sur notre corps. Et le miracle, précisément, rétablit le contact, il révèle la vocation de l’univers qui est de se personnifier à travers nous, de devenir un sacrement, de devenir l’ostensoir de la Présence du Seigneur, d’entrer, comme le voulait saint François, dans le cantique du soleil. Toute créature devrait être une note de joie et d’amour dans le cantique du soleil. Le miracle, d’une manière épisodique dans l’ordre actuel, le miracle rétablit magnifiquement et divinement cette unité. Il annonce ce que sera sans doute la consommation de l’Histoire. Il nous rappelle ce que veut être le plan de Dieu sur l’univers, non pas de nous séparer des choses, non pas d’établir entre l’univers et nous une lutte qu’il faut sans cesse reprendre mais, au contraire, infuser à cet univers des vibrations de notre cœur, en le faisant participer à la Présence Divine qui doit devenir la Vie de notre vie.
Le miracle n’est donc pas quelque chose qui est en discordance avec les lois de la nature. Le miracle, au contraire, réalise précisément la vocation la plus fondamentale de l’univers, qui est d’exprimer Dieu et de communiquer Sa Présence, comme c’est le cas dans les sacrements.
Le miracle de Cana, charité et délicatesse
Le miracle de Cana est d’abord un miracle et c’est, ensuite ou c’est essentiellement, un acte de charité d’une infinie délicatesse, puisqu’il s’agit en somme de quelque chose de très petit. Qu’est-ce que c’est qu’une fête, une fois dans la vie ? Qu’est-ce que c’est qu’un repas de noces ? Est-ce qu’il faut mobiliser tout le Ciel pour réjouir ce repas de noces ? Oui précisément parce que Notre Seigneur, comme la Très Sainte Vierge qui est intervenue dans cette circonstance, notre Seigneur perçoit le deuil que va jeter sur toute la vie cet échec, cette impossibilité de satisfaire à la demande, de contenter tous les hôtes et tous les invités. Le jour de leurs noces, s’ils n’arrivent pas à faire honneur aux hôtes, le jour de leurs noces demeurera toujours et jusqu’à la fin de leur vie un souvenir douloureux dans leur mémoire et dans leur coeur. Il faut donc que ce jour soit pleinement un jour de fête, il faut qu’ils s’en tirent avec honneur bien qu’ils n’aient pas prévu cet immense rassemblement, il faut qu’ils s’en tirent avec honneur et que tous les hôtes ou que tous ceux qui se sont invités repartent satisfaits en célébrant les louanges de ce nouveau couple.
Une toute petite chose peut avoir une importance immense, en raison de son retentissement dans la sensibilité, en raison de son rayonnement sur toute une vie. Et, à travers ce geste de charité si délicat, si humain, Notre Seigneur sacralise le monde profane par la lumière de Sa Présence et c’est là quelque chose de tout à fait considérable. Cette fête qui, en soi, n’est pas cultuelle, cette fête qui, de soi, n’appartient pas selon les normes habituelles au monde religieux, voilà qu’elle se transfigure très discrètement par la présence du Seigneur.
Un monde profane, c’est un monde où règne l’absence ; un monde désacralisé, c’est le monde de l’absence.
Cela nous ouvre un jour immense sur notre propre situation, sur l’état du monde dans lequel nous vivons. Nous vivons, nous le disons tous les jours, avec une certaine amertume. Nous vivons dans un monde qui est devenu profane. Nous vivons dans un monde désacralisé. Ce jugement est-il juste ? Répond-il exactement à l’état du monde aujourd’hui ? Qu’est-ce que c’est qu’un monde profane finalement ? Eh bien, un monde profane, c’est un monde où règne l’absence. Un monde désacralisé, c’est le monde de l’absence.
Un numéro, une chose, la dépersonnalisation
Un ouvrier de chez Fiat ou de chez Renault ; qui est engagé, qui est engrené dans un travail à la chaîne, qui fait toute la journée, pendant huit heures, le même geste et avec précision et avec attention parce que, justement, il doit suivre le mouvement qui ne doit pas faire plus d’une seconde, sous peine de troubler le rythme même de toute la fabrication, comment peut-il éprouver le sentiment d’une Présence ? Il est une espèce de chose dans un engrenage. Il est un numéro dans une multitude. Il n’y a rien dans ce travail pris en lui-même qui puisse solliciter son esprit et son coeur.
Et cette jeune femme célibataire qui travaille dans l’horlogerie, qui travail aux pièces sur des particules minuscules presque invisibles pour faire de toutes petites montres de luxe, qui travaille à la pièce, c’est-à-dire : plus elle en fait, plus son salaire augmentera, et il n’est pas très élevé. Alors toute la journée, elle en met, elle en remet. Comment peut-elle avoir le sentiment d’une Présence ? Comment peut-elle échapper à cette conscience redoutable de n’être qu’une chose, qu’une machine accomplissant un travail qui ne signifie rien pour son esprit et pour son cœur.
La naissance d’une présence
Le monde désacralisé, c’est le monde de l’absence. Et comment le resacraliser ? Comment faire naître la présence au cœur de l’absence ? Le Père George, dans son livre Le maquis de Dieu (1) raconte cette histoire. Il faisait partie d’une formation de résistance slovaque au titre de médecin militaire ; lorsque les troupes russes eurent rejoint ces résistants slovaques. Staline invita un certain nombre d’officiers pour un séjour à Moscou et le Père George se trouva invité. Comme son identité sacerdotale n’était pas connue, il fut invité comme médecin militaire à Moscou et il fut nommé au poste le plus périlleux, dans la caserne de la police de Moscou.
Un soir, c’est-à-dire au cœur de la nuit, comme il s’apprêtait à célébrer la messe en grand secret, il entendit frapper à sa porte. C’était une femme de la police qui lui dit : « Eh bien, major, mon mari est absent et j’ai pensé passer la nuit avec vous. » Situation évidemment très délicate et périlleuse. Le Père George la fait asseoir, engagea la conversation, lui demanda d’où elle venait, car il parlait russe parfaitement. Et cette femme se plongea dans ses souvenirs, elle évoqua son enfance, elle parla de ses parents qui étaient défunts et tout d’un coup elle s’exclama : « Mais les morts, où sont-ils ? Où sont ces parents que j’ai perdus et dont j’éprouve une si intense nostalgie ! »
Alors le Père George commença à la catéchiser très doucement et l’entretien prit cette tournure tout à fait intérieure. Il y avait tout d’un coup Quelqu’un, il y avait une présence, une présence qui circulait entre cette femme et lui, qui purifiait toute l’atmosphère, qui détournait complètement la femme de son dessein. Elle avait totalement oublié pourquoi elle était venue. Replongée dans ses souvenirs et amenée à travers eux à la mémoire de ses parents, s’interrogeant sur leur sort, trouvant une réponse qui atteignait le fond de sa sensibilité, elle était complètement transformée. Et leurs entretiens se poursuivirent et, au bout de quinze jours, le Père George put la baptiser.
Un geste de fidélité qui fait renaître l’espérance
Oscar Wilde d’autre part, rapporte encore un exemple extraordinairement frappant. Oscar Wilde dans De profundis raconte sa propre histoire ou tout au moins l’aspect le plus tragique de sa propre histoire, puisqu’il s’agit de son emprisonnement. Vous connaissez le cas. Vous savez qu’Oscar Wilde, ce dandy, cet homme qui était l’arbitre des élégances, enfin qui était reçu dans tous les salons, qui était d’ailleurs un écrivain d’une très grande valeur, qui écrivit les contes les plus délicieux, qui a écrit le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde était malheureusement homosexuel et il avait eu affaire en Afrique du Nord avec un jeune Lord anglais et, à la suite d’une maladresse dont il était d’ailleurs lui-même responsable, il eut à faire face à un immense procès intenté par la famille de ce jeune Lord, un procès qui ameuta toute l’Angleterre, qui remplit tous les journaux de son bruit et qui causa la chuté définitive d’Oscar.
Toute l’Angleterre participa à ce débat et, naturellement, tous ses ennemis se réjouirent et tous ses amis disparurent de l’horizon. Il fut d’ailleurs tellement abandonné que sa femme changea de nom et que ses enfants, qui étaient petits, ne surent pas jusqu’à leur majorité qu’ils étaient les fils d’Oscar Wilde.
Mais je reviens au De profundis. Oscar Wilde, donc, passe en Cour d’Assises. Toute sa vie privée est étalée devant le grand public et finalement, il est condamné à deux ans de prison — et non pas d’une prison dorée, mais d’une prison où il va rencontrer les assassins, où il va assister à la pendaison des hommes qui sont condamnés à mort. Il est donc définitivement déchu et lorsque, après sa condamnation, il sort de la salle d’audience, il traverse la haie des curieux, la haie des badauds, la haie des ennemis qui le dévisagent avec hostilité et avec mépris.
Et voilà qu’à un tournant, encadré comme il l’est par les policemen, à un tournant, il aperçoit un de ses amis, le seul qui lui est resté fidèle qui, à son passage, se découvre et s’incline profondément devant lui.
Oscar Wilde entre en prison. Il y ronge son frein. Il se révolte. Comment enfin, pour un acte de sa vie tout à fait privé, un acte d’ailleurs où il n’a pas été le seul et où l’autre était parfaitement consentant même s’il était mineur, pourquoi est-ce que la société l’a condamné à une telle infortune ? Pourquoi est-ce qu’il est définitivement déshonoré ? Pourquoi est-ce que sa femme l’abandonne ? Pourquoi est-ce qu’on lui arrache ses enfants en prononçant la déchéance de sa paternité ? Toute cette première année est une année de révolte et d’agonie. Et puis, finalement, ce geste de fidélité lui revient à la mémoire et il ne voit plus que cela. Il y a donc quelqu’un qui a cru en lui. Il y a donc quelqu’un qui lui a fait signe que tout n’était pas perdu, qu’il y avait en lui quelque chose qui méritait le respect et l’honneur.
Alors, tout d’un coup, la porte s’ouvre pour lui, la porte de l’espérance et il retrouve dans sa captivité, il retrouve à travers ce geste humain, il retrouve la présence de Dieu. Et il se retrouve lui-même. Au fond, pour la première fois, au-delà de cette foire aux vanités à laquelle il s’était constamment livré, s’exhibant aux frontières, disant aux douaniers lorsqu’on lui demandait : « Avez-vous quelque-chose à déclarer ? » — « Oui, mon génie », il se trouve enfin lui-même dans la nudité de son âme et au-dedans de lui, il découvre cette pré-sence qui n’avait jamais cessé de l’attendre et il en est tellement ému, tellement comblé qu’il écrira dans son De profundis : « La plus grande bénédiction de ma vie, c’est le jour où la société m’a envoyé en prison ».
Et il découvrira désormais, à travers ses méditations sur la vie, il découvrira l’amour, la sainteté de l’amour et il écrira : « L’amour est un sacrement qu’il faut recevoir à genoux. » Et, pensant à ses enfants, il écrira : « Le corps d’un enfant est comme le corps du Seigneur devant lequel on ne peut que s’incliner avec un souverain respect. Je ne suis digne ni de l’un ni de l’autre ».
Il avait suffi de ce geste, de ce geste d’une présence, pour lui annoncer la Présence de Dieu, pour la lui communiquer, pour déposer dans son coeur un ferment d’espérance qui devait lui faire découvrir le visage du Christ au fond de son cœur.
Les hommes fuient le monde inhabitable ou il n’y a personne
Mais tout le problème est là. Le monde cessera d’être profane, il cessera d’être désacralisé quand il retrouvera une Présence réelle, une Présence qui, dans sa chaleur et dans sa lumière, une Présence qui pénètre jusqu’au fond de la sensibilité. Quand ce phénomène se produit, quand ce bienfait est réalisé, il y a une communion qui se réalise par le fond, par le fond de l’être. Tout ce qui est superficiel se décante et l’homme découvre soudain les profondeurs de sa vie. Il est mis dans la paix. Il se perd de vue. Il respire cette Présence qui devient vraiment la nourriture de son esprit.
Le monde cessera d’être profane et désacralisé quand il retrouvera une Présence réelle… qui seule peut le transfigurer.
Est-ce que nous réussissons à communiquer cette Présence ? Ce monde désacralisé, nous voyons qu’il cherche une présence à travers la science, à travers l’art ; à travers l’art surtout, il cherche une présence. Des artistes comme Yehudi Menuhin (2), comme Wilhelm Kempf (3), des artistes jouent, des artistes de cette valeur et de cette hauteur et de cette profondeur jouent à guichet fermé.
Quand Maurice Béjart (4) donne ses ballets et 3000 personnes sont dans la salle, qu’est-ce qu’ils cherchent ? Pourquoi sont-ils attirés ? Pourquoi dépensent-ils leur argent ? Pourquoi sacrifient-ils leur soirée ? Mais parce qu’ils trouvent précisément à travers ces grands artistes une présence. Ils échappent à cette absence intolérable qui nous est rendue sensible par Le malentendu de Camus dont le dernier mot est justement : « Il n’y a personne. »
Le monde où il n’y a personne est inhabitable. C’est pourquoi les hommes fuient et ils cherchent la Présence. Ils ne lui donnent pas de nom mais, quand ils la trouvent, ils la reconnaissent et ils la reconnaissent justement à travers l’art.
Pourquoi nos liturgies n’exercent-elles pas une telle attraction ? Pourquoi notre présence n’est-elle pas un foyer de rayonnement si profond, si intense, pourquoi n’apportons-nous pas une telle chaleur humaine que les autres se sentent immédiatement mis en face de la Présence qui les habite ? Le monde cessera d’être profane quand nous lui aurons restitué la Présence qui seule peut le transfigurer cette Présence qui peut, seule, le ramener à lui-même. Ce n’est pas de gaieté de coeur que les gens s’en vont. Ce n’est pas de gaieté de coeur qu’ils se livrent à des distractions absurdes, qu’ils s’enivrent des spectacles qui simplement leur font oublier l’épaisseur et la lourdeur de leur vie. Ils ne demanderaient pas mieux que d’être introduits dans la joie d’une rencontre qui les comble.
C’est donc de cela que nous avons à prendre une conscience toujours plus vive et à le traduire, sans doute dans notre vie, par ce souci d’être une présence, une présence réelle, une présence qui dégage cette chaleur humaine, une présence qui laisse transparaître, comme dit admirablement la liturgie des défunts, la douceur du visage de fête du Christ Jésus.
(1) Le Maquis de Dieu, Révélations du R. P. George, recueillies par Gretta Palmer, Ed. du Rocher, Monaco, 1952, pp. 161-164.
(2) Yehudi Menuhin est un célèbre violoniste et chef d’orchestre américain décédé en 1999 à Berlin.
(3) Wilhelm Kempff, est un pianiste et compositeur allemand mort en Italie en 1991.
(4) Maurice Béjart, est un danseur et chorégraphe français, naturalisé suisse, mort à Lausanne en 2007. A l’origine du Ballet du XXe siècle, de l’école de danse Mudra.
(*) « Quel homme et quel Dieu ? Retraite au Vatican »
Publié par les Editions Saint-Augustin — Saint-Maurice (Suisse). Collection « spiritualité ».
Préface R.P. Carré.
Parution : avril 2008 ; 359 pp.
ISBN : 978-2-88011-444-2