Lorsqu’un
crime est commis et qu’on a pu saisir le criminel, il arrive presque toujours que l’avocat demande un examen mental pour décliner autant que possible la responsabilité du criminel et la reporter sur la maladie.
Cette démarche paraît d’ailleurs naturelle et il y a en nous une espèce d’instinct qui nous dit que, pour commettre certains crimes, il faut être dans un état qui n’est pas normal. Et peut-être, justement, les grands criminels sont-ils presque toujours de grands irresponsables au point qu’on se demande – lorsqu’on a lu un certain nombre d’études sur le sujet – où se peut situer la responsabilité humaine. Finalement, personne n’est coupable, il n’y a aucune faute dans l’univers et il faut surtout décharger la morale de cette idée de culpabilité.
Il semble, si l’on veut tenir compte de la réalité de toutes les données, de toutes les études qui ont été faites sur le sujet, que la responsabilité doit se situer dans les plus petites choses. Là où notre liberté peut vraiment produire tous ses effets, c’est dans les toutes petites choses, c’est dans les détails de la vie quotidienne que nous sommes précisément portés à négliger.
Cassien, qui est un auteur ancien qui a colligé, qui a rassemblé au 5ème siècle – si je ne me trompe – les légendes des Pères du désert, qui a recueilli dans ses voyages des anecdotes concernant la vie de ces anachorètes qui vivaient dans me pénitence et une austérité extraordinaire, rapporte cette histoire : un de ces solitaires, après 20 ans de désert et de pénitence, interroge le Seigneur et lui demande : » Eh ! bien ! Seigneur, où en suis-je ? » Alors le Seigneur lui montre un brigand qui vient justement de se convertir. » Voilà, dit-il, où tu en es ! Au stade du brigand qui vient de se convertir. Parce que lui, au moins, ne se regarde pas, ne se demande pas où il en est. Il fonce avec tout l’élan de sa détresse et de sa misère dans ma miséricorde. «
Au bout de 20 ans, le solitaire ayant profité sans doute de la leçon, interroge de nouveau le Seigneur sur sa situation. Et Dieu lui montre deux femmes, deux belles-sœurs, qui vivent paisiblement dans une petite maison des environs d’Alexandrie. » Voilà où tu en es. Ta vertu est au niveau de la vertu de ces deux femmes qui vivent paisiblement dans une harmonie que rien ne trouble. «
Ce dernier trait me paraît particulièrement important parce que – que l’histoire soit vraie ou fausse – elle constitue une admirable parabole de l’importance des petites choses. Deux femmes, qui ne sont pas apparentées par le sang, qui sont deux belles-soeurs, qui auraient donc beaucoup de raisons d’être opposées l’une à l’autre, ont réussi ce miracle de vivre ensemble harmonieusement dans une amitié que rien ne vient troubler.
Cela suppose, de la part de chacune, une extraordinaire adaptation, un sens délicat des nuances et un élan pour prévenir toutes les difficultés, pour empêcher les conflits d’éclater en devinant à chaque instant, l’une dans l’autre, ce qui convient le mieux.
C’est cet équilibre d’une vie quotidienne, dont les détails sont harmonisés, qui me paraît constituer une des étapes les plus essentielles de la sainteté.
Les grandes manifestations, les grands élans du martyre – dont il ne faut pas médire bien sûr – car, il arrive qu’un homme puisse avoir un sursaut qui ne dure qu’un instant, un sursaut d’héroïsme qui lui permettra, d’un seul coup, d’accomplir le don de lui-même. D’ailleurs, il peut n’avoir pas le choix, s’il est confronté avec un reniement, quand il doit dire oui ou non. Il arrive heureusement que le oui l’emporte et que, en effet, il meurt en héros.
Mais ce qui est difficile, c’est cet héroïsme sans gloire, sans éclat, l’héroïsme des toutes petites choses bien faites avec un grand amour. Selon le mot de Pascal disant : » Faire les petites choses comme grandes, à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous. »
Il y a en effet dans la vie, presque toujours, de toutes petites choses, et le bonheur quotidien est fait tout entier de ces nuances. Un jeune ménage peut se diviser quelques jours après sa conclusion, il peut se diviser, déjà très gravement, sur la question simplement de savoir si on ira se promener à Pully ou à Renens, par exemple. Si chacun veut absolument aller dans sa direction, il y aura déjà une égratignure, il y aura dans l’amour une certaine faille, et à mesure que ces petites résistances se produiront, finalement, le ménage deviendra un véritable enfer.
Les grands drames conjugaux commencent presque toujours par ces petites choses. On s’adorait, on avait une passion merveilleuse, on se promettait le bonheur, on mettait l’autre sur un piédestal et, tout d’un coup, on s’aperçoit qu’il a ses humeurs, qu’il n’est pas toujours égal à lui-même, qu’il peut se mettre en colère. Alors, l’idole, peu à peu, perd de son éclat, on commence à douter si l’on a fait le bon choix. Et à la seconde ou à la troisième dispute, on se dit qu’après tout, on s’est égaré et que s’il faut persévérer dans cette union, ce ne sera que pour arriver à un bonheur extrêmement médiocre et toujours menacé. Il importe donc d’apporter le remède dès le commencement et d’empêcher que naisse cette première dispute, ce premier différend, en prenant la température de l’autre, en essayant de comprendre, de deviner ses désirs pour éviter immédiatement un blocage et un conflit.
Et si l’on sait éviter la première difficulté, on saura prévenir la seconde. C’est par ce respect du détail, par ce sens des nuances que l’on arrivera à ce merveilleux bonheur qui est fait du respect l’un de l’autre, l’un des autres, qui est fait de ces touches infiniment délicates, de ces antennes qui perçoivent ces riens qui sont tout dans une vie. Car la vie est dans le temps, elle s’avance, elle devient, elle doit se construire et donc a besoin avant tout de confiance réciproque.
C’est pourquoi les plus grands traits de sainteté sont presque toujours – du moins ceux qui nous touchent le plus – ceux qui portent sur des détails absolument infimes, comme le fait que le Père Damien laissait tirer quelques bouffées de sa pipe, quand il avait tourné le dos, bien entendu, à ses lépreux, sachant parfaitement qu’il contracterait la lèpre. Ce qui n’a pas manqué d’arriver.
Eh ! bien, cette nuance, ce contrôle de soi-même d’un homme qui sait qu’il sera victime de sa confiance, victime jusqu’à en mourir, pour ne pas blesser des hommes qui sont confiés à sa sollicitude, en dit bien plus sur ce grand cœur que beaucoup de traits héroïques que l’on pourrait raconter.
Et dans la vie de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, elle-même, vous vous rappelez ce trait absolument bouleversant qui se rapporte au jour même de sa mort : Thérèse va mourir, elle est consumée par la tuberculose, elle est dévorée de soif, elle demande à boire, et c’est une agonisante ; la déglutition est extrêmement lente et tandis qu’elle achève de boire, ses infirmières se sont endormies. Pour ne pas les réveiller, Thérèse mourante garde son verre dans la main. Eh bien, pour en arriver là, pour qu’une mourante respecte le sommeil des bien portantes qui se sont endormies à son chevet, il faut avoir été jusqu’au fond de l’amour !
Et lorsqu’on nous raconte les immenses épreuves mystiques de Thérèse, on peut le vérifier en quelque sorte, on peut en sonder le niveau dans ce trait extraordinaire qui porte sur un détail, sur une nuance de rien du tout.
Cet enseignement a une valeur incommensurable parce que nous sommes toujours tentés, en voyant les saints avec une auréole, en voyant les saints accompagnés des instruments de leur martyre, en voyant les saints dans des postures extatiques, nous sommes toujours tentés de nous dire :
» Mais ce n’est pas pour moi, ce sont des êtres d’exception ! «
Mais non justement, la véritable sainteté n’est pas constituée par des actes exceptionnels, mais par de toutes petites choses bien faites et avec un grand amour.
Nous sommes donc parfaitement assurés que nous irons au coeur même de l’Evangile, si nous prenons soin de ces détails et si nous sommes attentifs à ces nuances. Et je suis certain que les confessions hebdomadaires des âmes bien intentionnées d’ailleurs, qui récitent la liste de leurs péchés dans un ordre à peu près immuable, ces confessions seraient beaucoup plus fécondes, si ces mêmes âmes prenaient soin de noter ceci : » Est-ce que j’ai été attentif à la joie de ceux qui vivent avec moi ? Est-ce que j’ai évité de blesser mes enfants ou mes collègues ? «
Car pour revenir au commencement, s’il y a des criminels, c’est très souvent – et c’est en cela que les psychanalystes ont raison, lorsqu’ils les exemptent d’une grave responsabilité – s’il y a des criminels, c’est très souvent parce qu’il y a eu des enfants dont l’enfance a été malheureuse et empoisonnée par les disputes de leurs parents et par les cris qui ont ébranlé leur système nerveux.
Des enfants qui vivent au contraire dans un climat de calme et de beauté, des enfants dont les parents se respectent mutuellement, des enfants qui grandissent dans un milieu harmonieux, il y a grande chance qu’ils acquièrent eux-mêmes le sens des nuances où notre liberté joue à plein. Alors, on peut, devant les grands élans de la passion, se dire qu’après tout, on a été envahi par une espèce de vague cosmique ; alors il s’agit simplement de faire attention à ne pas blesser, à ne pas médire, à ne pas donner de coups d’épingles.
Là, notre liberté peut s’engager entièrement. Et c’est le respect de notre liberté dans ces choses infinitésimales qui semblent des riens, qui la fortifie, qui la confirme et qui lui permettra au temps voulu d’accomplir des grandes choses. D’ailleurs devant Dieu elles ne sont pas plus grandes que les petites, car il n’y a qu’une seule balance, qu’un seul poids, qu’une seule valeur : l’amour.
Et c’est pourquoi un grand poète a pu dire ce mot qui est juste à l’échelle d’une sainteté qui s’engage dans le respect du détail et qui veut observer le sens des nuances : » Allez, disait Verlaine, allez, rien n’est meilleur à l’âme que de faire une âme moins triste. «
Si nous réussissons ce chef-d’œuvre de ne pas faire de peine et de donner autant qu’il est en nous de la joie, je n’ai aucune inquiétude, nous arriverons à l’union mystique la plus profonde, parce que la véritable union mystique est celle que prépare un véritable dépouillement. Il n’y en a aucun qui soit plus sûr et plus radical que celui des toutes petites choses bien faites, avec un grand amour : » Allez, rien n’est meilleur à l’âme que de faire une âme moins triste. » (Paul Verlaine, Sagesse XVI)