La religion cosmique, les trois degrés de connaissance

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« 3ème conférence de retraite donnée par Maurice Zundel à la trappe de Timadeuc en Bretagne, avril 1973. Retraite éditée dans Fidélité de Dieu et grandeur de l’homme (*). Les titres sont ajoutés.

Une forme de religion co-naturelle à la science et à l’art, une sorte de religion cosmique, n’est pas étrangère au christianisme. Il y a trois degrés de connaissance : les connaissances sensible, scientifique et interpersonnelle. Le monde proprement humain est régi par la connaissance interpersonnelle ; la connaissance de Dieu se situe dans ce dernier ordre, où l’on connaît dans la mesure où l’on s’engage.


Enregistrement de la conférence


La sensation mystique, semence de toute science véritable

L’émotion cosmique et le culte de la vérité

Deux témoignages scientifiques, c’est-à-dire plutôt deux témoignages de savants, concordent d’une certaine manière avec les témoignages chrétiens sur lesquels nous avons médité ce matin.

Le premier de ces témoignages de savants est d’Einstein. Dans un petit livre admirable qui s’appelle “Einstein et l’Univers” par Lincoln Barnett, préfacé par Einstein. [on peut lire :]

« La plus belle et la plus profonde émotion que nous puissions expérimenter est la sensation mystique. C’est la semence de toute science véritable. Celui à qui cette émotion est étrangère, qui n’a plus la possibilité de s’étonner et d’être frappé de respect, celui-là est comme s’il était mort. Savoir que ce qui nous est impénétrable existe réellement et se manifeste à travers la plus haute sagesse, la plus rayonnante beauté, sagesse et beauté que nos faibles facultés peuvent comprendre seulement dans leur forme la plus primitive, cette connaissance, ce sentiment, est au centre de la vraie religion. »

Dans une autre occasion il déclarait :

« L’expérience religieuse cosmique est la raison des plus fortes et des plus nobles recherches scientifiques. (…) Ma religion consiste en une humble admiration envers l’esprit, supérieur et sans limites qui se révèle dans les plus minces détails que nous puissions percevoir avec nos esprits faibles et fragiles. Cette profonde conviction sentimentale de la présence d’une raison puissante et supérieure se révélant dans l’incompréhensible univers, voilà mon idée de Dieu ».

Rostand, de son côté, dans un livre intitulé : “Peut-on modifier l’homme ?” chante cette hymne à la vérité :

« Par quoi l’homme de science serait-il porté, soutenu, si ce n’est par l’étrange passion de connaître ? En dépit de leurs défauts et de leurs vices, disait Charles Richet, les savants ont tous la même âme : tous, ils ont le culte de la vérité en soi; tous, ils sont animés d’une pensée commune : l’amour de la vérité cachée dans les choses. Oui, ces amoureux du vrai, ils ne songent pas aux conséquences, aux applications possibles de ce qu’ils vont peut-être découvrir, ou s’ils y songent, c’est simplement parce qu’elles témoignent d’une connivence avec le réel. Ce qu’ils désirent, ce qui, seul à leurs yeux, peut justifier le “vivre”, c’est simplement d’atteindre à “ce qui est”. La vérité, ils l’aiment pour elle-même, de façon impérieuse, irrationnelle, incoercible, intransigeante. Ils l’aiment, comme toujours on aime : parce qu’ils sont “eux”, et parce qu’elle est “elle”. Ils l’aiment au point que c’est honneur pour eux, et presque jouissance, que de la proclamer quand elle va contre leur agrément.

Et c’est pourquoi ils n’admettent pas, ils ne supportent pas que, pour aucun motif, pour aucune cause, que, pour aucun idéal, si élevé qu’il puisse paraître, on la dénature, ou simplement qu’on y rajoute. La vérité, ils la servent avec une dévotion sans scrupule, persuadés qu’on ne peut jamais aller trop loin dans le zèle qu’on lui porte, et satisfaits de mettre à son service cette passion, cette chaleur, cette fureur qui, partout ailleurs, est son ennemie. Ils savent que la vérité est ardue, qu’elle est fragile, que, comme le Dieu de Chestov, on est en risque de la perdre dès qu’on croit la tenir. Ils savent qu’on ne l’approche pas sans s’être surmonté (1), qu’elle n’est point ce qui contente ou qui soulage, qu’elle n’est jamais là où l’on crie, comme disait Vinci, et presque jamais là où l’on parle. Amour de ce qui EST, et simplement parce que cela EST ! Amour et non simple curiosité. Car ils pensent — les savants — que ce qui EST passe tout le langage humain et qu’il y a plus de sens, plus de grandeur et de poésie dans ce petit verbe “EST” que dans les plus majestueuses épithètes. »

Une forme de religion co-naturelle à la science et à l’art

Nous voyons donc surgir, nous voyons s’exprimer, et magnifiquement, une sorte de religion cosmique, qui n’est pas étrangère à notre piété, cette religion cosmique qui éclate dans le grand “benedicite”, qui resurgit si souvent chez les psalmistes, cette religion dont Pierre Termier, un grand savant catholique, a rendu un admirable témoignage dans “La Joie de connaître”.

Il y a donc une espèce de religion co-naturelle en quelque sorte à la recherche scientifique, et qui apparaît, qui se révèle partout où l’on rencontre véritablement le génie, que ce soit le génie de l’artiste ou le génie du savant, partout ce respect, ce sentiment d’émerveillement en face d’une présence en laquelle on s’efface pour tâcher au mieux possible de l’exprimer. Et certainement beaucoup de gens qui, conceptuellement se disent athées, vivent cette religion intensément, et beaucoup de nos contemporains qui sont indifférents à la dogmatique chrétienne — qu’ils n’ont d’ailleurs jamais comprise ni assimilée — iraient jusque-là : ils admettraient cette émotion cosmique, ils admettraient que nul n’est un homme si il a perdu la faculté de s’étonner et d’être frappé de respect.

La religion cosmique est tout simplement la perception dans l’univers d’une Présence qui le rend habitable à l’esprit.

On aurait donc profondément tort de méconnaître la portée, la grandeur et la vérité de cette religion cosmique qui est tout simplement la perception dans l’univers d’une Présence qui le rend habitable à l’esprit.

Dieu comme un théorème : la prédestination

On peut être frappé, par contraste, de voir que parfois des professionnels de la théologie sont si peu sensibles à la splendeur du monde, si peu sensibles à la splendeur du vrai ! On est étonné de les voir exposer parfois Dieu comme un théorème, comme une série d’affirmations logiquement enchaînées, mais qui ne mordent pas sur la vie.

Je veux évoquer ici, comme une sorte d’exemple de cette théologie de l’objet, où il semble ne s’agir que de formules logiquement enchaînées, en évoquant une leçon sur la prédestination, ou plutôt sur la prédétermination physique de l’acte libre. Dans un cours de l’ “Angélique&lrdquo; (2). Naturellement, le principe premier c’est : Dieu est la Cause Première. Première, Première, Première ! “Donc”, Il se suffit parfaitement à Soi-même, “Donc” Il aime Soi et tout par rapport à Soi, “Donc”, Il connaît par Soi et tout en Soi et n’apprend rien de personne, “Donc” Il est comblé et parfaitement heureux et ne peut rien recevoir de personne, “Donc”, Il ne connaît pas ses élus parce ce que ceux-ci lui apprennent leur consentement à la grâce qui leur est offerte, — car s’il apprenait quelque chose d’eux, fût-ce le propre choix qu’ils font de leur salut, Il apprendrait de quelqu’un et ne serait plus la Cause Première ! (3)

Par conséquent, II connaît ses élus parce que il a décidé, avant toute connaissance du mérite de n’importe qui, — puisque le mérite est le fruit de la grâce qu’il va conférer, — Il a décidé de donner à certains une grâce intrinsèquement et infailliblement efficace, qui obtient immanquablement son effet. Donc tous ceux-là sont élus, auxquels Il a décidé librement d’accorder des grâces intrinsèquement et infailliblement efficaces.

Quant aux autres, comment connaît-Il leur non-élection, qui sera concrètement leur damnation, c’est parce qu’il a décidé de ne pas leur donner des grâces intrinsèquement et infailliblement efficaces, Il leur donnera des grâces simplement “suffisantes” qui, par définition ne suffisent pas à les sauver ! D’ailleurs cela n’a aucune importance parce que, si les élus glorifient Dieu dans Sa miséricorde, les damnés le glorifient dans Sa Justice ! Dieu gagne sur tous les tableaux !

Dieu au travers de la logique de l’objet

Ces principes rigoureusement affirmés eurent d’ailleurs une suite historique. Comme un confrère avait soulevé la question — et c’était un professeur de théologie à l’Université de Fribourg (4) — avait modestement posé la question : « Ne pourrait-on pas envisager un acte de contrition imparfaite élicité [suscité] simplement sous l’impact d’une grâce simplement suffisante ? » – Alors, ce fut un tollé, une polémique qui incendia l’Ordre tout entier : “eversio thomismi !” Mais c’est le renversement du thomisme ! Si l’on admet que le moindre acte soit élicité — le moindre acte solitaire — sans une grâce intrinsèquement et infailliblement efficace, tout est perdu ! Et l’Ordre fut si bien incendié que le Général envoya aux Philippines le bon Père qui avait eu l’imprudence de poser cette question, où il mourut de sa belle mort. …Au nom de la grâce intrinsèquement et infailliblement efficace !

Il est évident que, si Dieu est un théorème, si il est soumis à cette logique d’objet, il n’y a pas de raison de nous inquiéter de notre salut, sinon pour nous-même : ça Lui est parfaitement égal finalement. Puisque de toute façon, nous Le glorifierons, que ce soit par notre bonheur éternel, ou notre malheur éternel : Il gagnera sur tous les tableaux, donc notre salut ne regarde que nous-même !

Nous sommes bien loin du mystère de la Rédemption ! Nous sommes bien loin de l’agenouillement du lavement des pieds ! Nous sommes bien loin de l’Eucharistie ! Nous sommes bien loin du Sacré-Cœur !

Cette théologie d’objet, évidemment elle peut, d’une certaine façon, se présenter comme une manière très humble et très modeste de scruter les profondeurs de Dieu, et ça peut être vrai : notre bon régent, là, qui nous ennuyait à mourir tous les matins de neuf heures à dix heures : “Ad quid ?” — “Ergo…” Ad quid ? Ergo… Ad quid ? Ergo… Ad quid ? Ergo… : qu’il s’agisse de la Trinité, des Anges, de la science de Jésus-Christ : Ad quid ? Ergo… Ad quid ? Ergo…

Eh bien, c’était un saint homme de Dieu, bien entendu. Mais enfin, on aurait pu tout de même entrer dans l’Évangile par des voies plus spirituelles ! Et cela nous oblige à nous poser une grave question, qui est une question d’épistémologie :

Quels sont nos moyens de connaître ?

[Repère enregistrement audio : 13’ 32’’]

Les trois degrés de connaissance chez l’homme

Nous pouvons distinguer trois degrés de connaissance dans l’ordre naturel. (5)

La connaissance sensible

La première c’est une connaissance sensible : nous sommes immergés dans une connaissance sensible avec laquelle nous nous identifions constamment. Cette connaissance sensible provient de ce que nous sommes nous-même un morceau d’univers, que nous avons nos racines dans le cosmos, que la sève de l’univers circule en nous, que tous nos pores respirent cet univers, que notre inconscient en est pétri, si bien que la connaissance commune, celle qui défraie toutes les conversations à peu près, celle qui submerge la radio et la télévision, cette connaissance est une connaissance subjective et passionnelle. C’est une connaissance, si l’on veut, chaleureuse, c’est une connaissance qui enflamme les partis et qui forme les partisans, c’est une connaissance enfin qui est notre mode habituel de connaître. Cette connaissance est nécessairement partiale et partielle puisque elle repose sur une subjectivité passionnelle.

La connaissance scientifique

Il y a une autre connaissance qui est la connaissance scientifique.

Cette connaissance scientifique est relativement récente, je veux dire que la méthode qui la fonde est relativement récente puisque Galilée est un de ses fondateurs avec Descartes.

Cette connaissance objective n’a pu se constituer que en raison d’une élimination de toutes les options personnelles. On a donc soustrait cette connaissance à la philosophie, on l’a constituée en vertu d’une méthode rigoureuse qui permet à chacun, en définissant rigoureusement le champ de son expérience, en montrant par quels cheminements, par quels calculs il a obtenu les résultats qu’il présente, et en offrant d’ailleurs aux autres — aux autres savants compétents — la possibilité de vérifier toutes ses conclusions en répétant les expériences qu’il a lui-même accomplies. Ces vérifications d’ailleurs se situent dans le champ du mesurable, c’est-à-dire finalement, dans un champ matériel. Donc la science s’est constituée à partir de nécessités expérimentales toujours vérifiables dans un champ matériellement constatable ou investigable.

Et cette connaissance scientifique qui nous a conduits jusqu’à la lune et nous conduira bien plus loin, cette connaissance est le seul langage commun que les hommes aient inventé jusqu’ici : langage admirable, puisque il permet aux russes et aux américains, aux japonais et aux espagnols, aux indous [indiens] et aux égyptiens, aux français et aux irlandais, enfin à n’importe qui, qui est investit de compétences suffisantes, qui dispose d’ailleurs des instruments indispensables, chacun peut poursuivre le même itinéraire, et de le vérifier.

Rien n’est plus précieux que ce langage commun, et rien n’est plus digne de respect. Mais, bien entendu, ce langage commun qui a si bien réussi, qui a fait faire à l’humanité dans l’ordre technique des progrès incommensurables, et nous ne sommes qu’au commencement, cette connaissance avoue ses limites puisqu’elle est constituée par l’aveu même de ses limites. C’est-à-dire que toute option personnelle est exclue : le savant comme tel n’est appliqué que : partir d’un point originel — qui est le centre et le foyer de sa recherche — à partir de ce point originel, dérouler toutes les conséquences nécessaires et d’ailleurs, nécessairement vérifiables.

Mais s’il veut en arriver là, il est obligé de faire abstraction de toutes ses vues propres sur la vie, sur la mort, sur le bien, sur le mal, sur le commencement du monde et sur sa fin, sur Dieu ou contre Dieu. Toutes ces options doivent être soigneusement éliminées du champ de ses investigations, justement parce que elles sont différentes pour les différents savants venus de tous les azimuts; ces options sont différentes, elles varient d’ailleurs dans le même homme, qui peut changer et progresser, ou au contraire régresser, dans la conduite personnelle de sa vie. Donc, c’est à cette condition que la science peut se constituer, par l’élimination de toute option personnelle.

La science en tant que telle et fidèle à sa méthode, n’a absolument rien à nous dire sur aucun des problèmes humains.

Cela veut dire que la science — je veux dire la science en tant que telle — fidèle à sa méthode, n’a absolument rien à nous dire sur aucun des problèmes humains qui peuvent se poser à nous. Le savant, en tant qu’homme, et dans la mesure où il s’engage comme tout le monde, il pourra nous dire, en fonction de son expérience, ce que lui paraît convenable de faire ou d’agir dans telle ou telle circonstance, mais son autorité de savant est nulle dans ce domaine, il parle là en homme, au même rang que tous les autres, et rien n’est plus dangereux justement que de confondre des ordres différents, et d’accorder à un savant — parce qu’il est savant, c’est-à-dire parce qu’il est compétent dans sa discipline — une compétence à l’égard des problèmes de vie.

Jacques Monod a commis une grave erreur, justement, en voulant tirer de la biologie moléculaire une philosophie. Un savant peut être philosophe, mais il n’a que l’autorité du penseur qu’il peut être, sa science ne peut cautionner aucunement ses vues de philosophe si sa science est fidèle à sa méthode et s’il refuse d’extrapoler.

Connaissance admirable, connaissance indispensable, connaissance infiniment précieuse, que la connaissance scientifique ! Mais limitée par la méthode même qui l’institue, et fournissant un élément d’ascétisme indispensable à l’homme qui veut tenir compte du degré de la connaissance. Poincaré disait d’ailleurs admirablement — Henri Poincaré — : « La science parle à l’indicatif, jamais à l’impératif. » Elle vous fait connaître des énergies, elle ne vous dit pas ce que vous avez à en faire; vous pourrez les employer à détruire l’univers ou à le construire : ce n’est pas l’affaire de la science; la science ne parle qu’à l’indicatif !

La connaissance interpersonnelle

Il y a un troisième degré de connaissance, qui est celui qui nous intéresse le plus, puisque c’est celui où se situent toutes nos relations humaines : c’est la connaissance interpersonnelle.

Toutes les relations humaines sont régies par la connaissance interpersonnelle.

La connaissance interpersonnelle est évidemment la connaissance la plus précieuse; c’est la connaissance qu’un homme prend de sa femme, une femme de son mari, un père ou une mère de leurs enfants, les enfants de leurs parents, des amis de leurs amis; enfin, toutes les relations humaines sont régies par cette connaissance interpersonnelle. Or cette connaissance interpersonnelle, c’est une connaissance qui est proportionnelle à l’engagement que l’on prend en s’ouvrant soi-même pour accueillir les autres : c’est une connaissance fondée donc sur la ré-ci-pro-ci-té.

Un savant, dans son laboratoire, ne doit être finalement que une espèce d’ordinateur qui enregistre. Si il est fidèle à la méthode, il peut être dans sa vie une canaille, ça n’a pas grande importance ! Au contraire, dans la connaissance interpersonnelle, c’est l’engagement qui compte au maximum.

Comment un mari atteint-il la connaissance de sa femme, c’est évidemment par le don de lui-même ! Plus il s’ouvre, plus il est généreux, plus il est délicat, plus il a le sens des nuances, plus il s’efface pour la rende heureuse, plus il atteindra le fond de son âme, car elle ne pourra montrer son âme qu’à un être qui en est digne, et réciproquement.

Les parents seront dans la même situation devant leurs enfants, les enfants devant leurs parents, les amis devant leurs amis ! Connaissance réciproque, connaissance proportionnelle à l’engagement que l’on prend sur soi. Plus on s’engage plus on connaît, moins on s’engage, moins on connaît; si on ne s’engage pas du tout, on ne connaît plus rien du tout.

Une femme divorcée me disait l’indifférence absolue dans laquelle elle se trouve lorsqu’elle rencontre dans la rue son ex-mari. Pourtant, elle l’a aimé au début de son mariage, elle a cru s’engager pour toute la vie. Les infidélités de son mari ont fini par la lasser, et finalement, elle ne l’a plus vu ; elle ne l’a plus vu comme un mari, elle l’a vu comme n’importe qui que l’on croise dans la rue, si bien qu’elle n’éprouve pas la moindre émotion en le rencontrant.

Un monde humain est un monde, précisément, régi par cette connaissance interpersonnelle : quand cette connaissance ne se produit plus, l’humanité disparaît; les hommes alors en sont réduits à une connaissance d’objet ou, ce qui est infiniment plus fréquent, à cette connaissance passionnelle, où leur subjectivité se donne carrière, et, bien entendu, on ne voit aucun moyen de surmonter les frontières de race, de classe, de nation, de civilisation, voire de religion, aucun moyen de surmonter ces frontières si l’on n’accède pas à cette connaissance interpersonnelle, où l’on fait le vide en soi pour accueillir l’autre, où la vérité précisément est cette lumière qui résulte de l’échange des intimités, devenant transparentes l’une à l’autre par le don réciproque qu’elles accomplissent d’elles-mêmes.

Où se situe maintenant la connaissance de Dieu ?

Où se situe la connaissance issue de la révélation ?

[Repère enregistrement audio : 27’ 15’’]

La connaissance de Dieu se situe dans un ordre éminemment personnel

Un dialogue où Dieu s’adapte à l’homme (6)

Et justement, je viens de le rappeler à propos de cette leçon sur la prédétermination physique de l’acte libre, on a souvent oublié, on a perdu de vue, que la connaissance de Dieu se situe éminemment dans un ordre interpersonnel car Dieu est éminemment personnel : nous ne sommes que par Lui. C’est par Lui que nous devenons des personnes, en passant du “moi” possessif, du “moi” préfabriqué, au “moi” oblatif. Il est donc évident que nous ne pourrons le rencontrer authentiquement que dans une connaissance interpersonnelle, et cela comporte d’immenses conséquences quant à la révélation.

La Révélation, Parole de Dieu, la Révélation est-elle un absolu qui tombe du ciel ? Y a-t-il un téléphone céleste qui vous donne le dernier bulletin d’informations sur ce qui se passe dans le ciel ? Ou bien la Révélation est-elle un dialogue interpersonnel que Dieu engage avec l’humanité en s’adaptant à elle ? Si la révélation était un absolu qui tombe du ciel, s’il y avait un téléphone céleste, si la révélation était un bulletin d’informations de ce qui se passe dans le ciel, nous serions “bouclés” par chaque parole, qui serait chaque fois définitive, et il serait interdit de jamais progresser ! Cette parole dite une fois boucherait tout l’horizon et serait dès le dernier mot de tout ce qu’on peut savoir sur Dieu, sur l’homme, et sur l’univers !

S’il s’agit d’un dialogue engagé entre Dieu et l’humanité, ce dialogue, comme tout dialogue interpersonnel, s’adapte nécessairement à l’élément le plus faible qui est l’homme. Notre-Seigneur d’ailleurs, le dit formellement : s’il parle en paraboles c’est parce que la foule est incapable de comprendre davantage. Mais, même à l’égard de ses disciples, Il leur déclare, et, dans le dernier entretien qu’il a avec eux, si l’on suit l’ordre de Saint Jean : « J’ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous êtes incapables de les porter; c’est l’Esprit-Saint qui vous introduira en toute vérité. »

Les limites de la révélation

Donc il n’y a pas de doute que la révélation conçue comme un dialogue, suppose une adaptation de Dieu à l’homme. La Révélation ne se situe pas au même niveau dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament, pas au même niveau dans certains Livres historiques que dans certains Livres prophétiques. Le Visage de Dieu est parfois travesti; Il est méconnu, sinon défiguré, par le fait de l’homme ! Car les limites de la révélation — en dehors de la Révélation unique qui est le Christ en personne — les limites de la révélation ne tiennent pas à Dieu, mais à l’homme.

Il en est de Dieu comme d’une maman qui apprend à parler à son enfant, elle ne commence pas par lui réciter Platon dans le texte grec, ou les équations d’Einstein ! Elle balbutie avec lui pour le conduire à travers l’univers du langage, pour promouvoir sa faculté de s’exprimer et celle de penser; elle serait une mauvaise mère si elle faisait autrement, parce qu’elle ne l’atteindrait pas, elle lui refuserait le bénéfice de ce langage qui est normalement indispensable à l’équipement d’une raison complète.

Dieu a balbutié avec l’humanité, Il a été cette mère infiniment attentive, infiniment généreuse, et II a accepté de prendre un visage qui n’est pas le sien, qui sera heureusement démenti dans la Révélation incomparable qui resplendira dans la Personne de Jésus-Christ. Et justement un des aspects les plus émouvants de la tendresse divine, de la pauvreté divine, c’est d’avoir accepté ce visage qui n’est pas le sien, pour nous atteindre, pour saisir l’humanité là où elle se trouvait, et pour l’acheminer vers une intelligence plus profonde qui est suprême secret de Dieu. Et cela implique d’énormes conséquences, car il est évident que beaucoup sont scandalisés par le Visage de Dieu dans l’Ancien Testament.

Je remarquais l’année dernière, en reprenant les onze premiers Livres de la Bible dans le texte hébreu, le nombre de mots qui signifient “maudire”… “maudire” ! … Comme si Dieu s’acharnait à jeter sur le monde le malheur ! Bien entendu, ceci n’a rien à voir avec le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ; c’est une manière humaine — dont nous aurons l’occasion de parler d’ailleurs tout en détail — une occasion tout humaine, (une manière tout humaine) et d’ailleurs inévitable, et d’ailleurs utile pour l’époque, de s’approcher de Dieu. Mais nous qui sommes dans le Christ, nous qui bénéficions de la révélation définitive — et nous verrons pourquoi — nous ne pouvons pas retourner à ces éléments du monde, nous ne pouvons pas retourner au pédagogue, comme dit Saint Paul avec tant de véhémence dans l’épître aux Galates, quand il leur demande surtout de ne pas anéantir la foi en retournant à la circoncision : « Vous courriez si bien ! Qu’est-ce qui vous amène à admettre un autre Évangile que celui que je vous ai prêché ? » Nous étions sous le pédagogue, maintenant nous sommes dans l’âge adulte, où la Loi a cessé d’être valide (7). Il est donc clair que il s’agit d’entrer nous-mêmes dans un dialogue interpersonnel, et de le suggérer à tous ceux avec lesquels nous sommes en communication.

Pour Le connaître, s’engager !

Notre Dieu est au cœur de la connaissance interpersonnelle, pour Le connaître il faut s’engager !

L’immense majorité des gens sensibles à une religion cosmique, qui s’émeuvent en écoutant de la musique, et qui s’émeuvent d’une façon purificatrice, qui se sentent guéris dans la musique, guéris d’eux-mêmes au moins pour un moment, tous aspirent à cette rencontre. Il ne faut pas la travestir : il s’agit de leur montrer en effet que notre Dieu est le plus grand secret d’amour, que notre Dieu est au cœur de la connaissance interpersonnelle, et que pour Le connaître il faut s’engager, et que celui qui ne s’engage pas ne saurait le connaître, pas plus que celui qui ne s’engage pas ne saurait contracter un mariage valide !

Il faut que l’homme d’aujourd’hui — et il n’en n’est pas incapable — éprouve le besoin de Dieu, ou qu’il éprouve — ce qui revient au même — que la réponse christique est celle qui lui révèle son besoin en le comblant tout à la fois.

Vous savez, il y a des vins qui sont si précieux qu’ils révèlent la soif parce qu’ils la comblent ! Eh bien, le message évangélique, c’est ce vin infiniment précieux : il révèle la soif en la comblant.

Nous sommes donc dans un champ immensément libre, qui est celui même de notre libération, en face de la Révélation. La révélation, nous le verrons plus avant, nous ouvre des horizons tellement bouleversants, tellement actuels, tellement brûlants, tellement passionnants, que, en effet, la Bonne Nouvelle, c’est aussi la dernière nouvelle, celle qu’il faudrait imprimer à la dernière page de chaque journal comme “La Nouvelle du jour“ !

Nous retiendrons donc cette épistémologie à trois degrés pour ne pas mêler la passion à la science, ni la science à la philosophie ou à la théologie, pour dégager cette révélation de toute limite, et pour que nous l’écoutions dans la joie d’une rencontre, en tendant notre oreille vers le Cœur de Dieu qui bat dans le nôtre.


Notes

(1) C’est tout de même surprenant et instructif que cette vérité soit déjà “inscrite” dans la recherche du scientifique alors que pour nous elle peut sembler d’abord le fait de toute connaissance authentique de la mystique chrétienne. (Père Paul Debains)

(2) L’Angélique, Université dominicaine à Rome.

(3) Ainsi, une connaissance qui veut être rigoureuse fait de Dieu finalement un objet. Une cause première, première… donc… donc… etc. on peut a priori déduire une série illimitée de conclusions en maniant le syllogisme qui fera de Dieu un parfait objet.

(4) Zundel indique ailleurs qu’il s’agit d’un confrère du Père Garrigou, le Père dominicain espagnol Francisco Marin-Sola (1873-1932). Qui a publié un ouvrage remarqué : L’évolution homogène du dogme catholique (Fribourg, 1923, 2ème éd.1925). Cette querelle a incendié tout l’ordre dominicain.

(5) Voir également en complément les quatre genres de connaissances de Notre Seigneur selon le père Mac Nabb. (Recherche dans le site avec les mots : “Mac Nabb”)

(6) Importance de ces choses, certains en restent encore à une conception magique de la Bible, où chaque verset peut, dans leur pensée, être compris indépendamment du contexte en lequel il se trouve. Or aucun verset de la Bible ne peut être correctement compris que si on la connaît toute entière, connaissance que l’Église seule peut prétendre avoir ! Tous les fondamentalismes dits chrétiens ont toujours leur origine dans l’ignorance de cette règle, de même aussi que le créationnisme. (Père Paul Debains)

(7) Il y a une certaine façon de valoriser l’Ancien Testament, une certaine façon d’en faire l’égal du Nouveau parce qu’il fait partie du corps de la révélation, qui risque de nous faire méconnaître que, depuis la venue de Jésus-Christ, depuis son passage au Père, « nous sommes dans l’âge adulte ». Que l’entendent ceux qui sont tentés de penser que Zundel a déprécié cet Ancien Testament. Dans certains feuillets écrits par Zundel, dans les premières années de son ministère, pour la préparation des catéchismes, foisonnent des références à l’Ancien Testament. (Père Paul Debains)

(*) « Fidélité de Dieu et grandeur de l’homme : retraite à Timadeuc »

Publié par les Editions du Cerf, collection Epiphanie
Parution : mars 2009
Préface de Jean-Pierre Gay
ISBN-13 : 978-2204085021

ffn 73 0403

17/06/ 2018 juin 2018

Déjà publié sur le site le : 12/11/2008 les 12-14/11/208

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