La reconstruction du monde et son sens pour les Églises

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« Conférence de Maurice Zundel au Caire le 26 février 1943, dans le Oriental Hall American University. Le texte à été reproduit partiellement dans Le Lien, Revue grecque catholique en avril-mai 1943.

Résumé :Le mystique a un sens aigu des réalités humaines. Certaines marques le caractérisent, comme la gratuité du don, la liberté, le détachement de lui-même, ainsi que la soif d’humanité, de dignité humaine et d’égalité des droits. Pour le mystique chrétien derrière chaque douleur il y a une âme et derrière chaque âme, il y a Dieu. Il désire exhausser l’univers au niveau de liberté qui accomplira sa vocation divine. Le sens de la reconstruction du monde tient, pour lui, dans ce mot avec lequel le Christ s’est identifié : le Règne de Dieu.

 

Sagesse des mystique

Henri Bergson, dans Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, rendant hommage au génie organisateur des grands mystiques chrétiens, s’émerveille que des contemplatifs aient fait preuve d’un sens si aigu des réalités humaines. Ce témoignage, dont le grand penseur s’est fait un devoir à l’égard d’une sagesse qui dépasse celle des philosophes, me semble contenir la réponse à la question que nous nous posons ce soir.

Le réalisme des mystiques a sa source dans la contemplation, c’est donc en retournant à la contemplation que la chrétienté d’aujourd’hui rejoindra les exigences du réel et pourra collaborer efficacement à la reconstruction du monde.

Il n’est pas nécessaire, pour le but que nous poursuivons, de reproduire la description que les écrivains mystiques donnent des ascensions de l’âme. Nous ne les envisagerons ici que du dehors pour ainsi dire, dans leur caractère le plus immédiatement apparent et le plus accessible aux non-initiés, qui est la gratuité.

Gratuité et liberté

Je pense qu’il y a peu de lecteurs de la vie de Madame Curie par sa fille (1), qui restent insensibles au récit de la brève délibération qui aboutit à la résolution des inventeurs du radium de livrer au public le secret de leur découverte, en renonçant à tout profit matériel. Nous sentons aisément la noblesse d’une telle attitude, comme nous demeurons muets d’admiration devant l’héroïsme qui se dépense, jour après jour, sur les champs de bataille.

Et, si nous n’avons pas l’étoffe des héros, si nous oublions un peu trop que notre sécurité actuelle est défendue par une ligne de sang, nous cherchons, à notre manière, un refuge dans la gratuité, en demandant à la musique, aux livres, à la nature, l’espace dont notre âme a besoin pour échapper aux limites où la vie matérielle nous enferme.

Dans le cadre des nécessités physiques où nous étouffons, nous cherchons à introduire un élément de liberté : la qualité dans la quantité et le désintéressement au sein de l’utile. Quand il nous arrive de nous oublier au contact d’une réalité supérieure et d’être envahi par ce silence où circule une Présence ineffable, nous découvrons la possibilité d’une communion à laquelle tous les hommes ont accès, en dehors de toute rivalité, dans une plénitude où chacun est comblé.

Libre de soi

Les mystiques demeurent au niveau de cette plénitude en assimilant le don de ces instants privilégiés par le don qu’ils accomplissent : c’est par-là qu’ils accèdent à cette liberté souveraine — il n’y en a pas d’autre — qui consiste à être libre de soi.

Ils vivent pour le compte d’un Autre, dans une lumière d’amour qui centre leur regard sur le bien absolu et ils perçoivent toute réalité dans le rayonnement qui émane de ce foyer. C’est pourquoi leur vision est affranchie des illusions où notre amour-propre nous retient captifs, dans le besoin où nous sommes de justifier nos refus par des compromis qui nous absolvent ou qui nous épargnent tout au moins une trop sévère condamnation.

La vie est dangereuse et elle n’échappe à ses abîmes qu’en se jetant dans le grand absolu où chacun entend la voix qui lui révèle sa mystérieuse identité.

Leur théocentrisme est un pôle dont l’aimantation imprime à toute leur action une transparente unité. Comme ils n’attendent rien pour eux-mêmes, ils atteignent à cette suprême objectivité qui est le plein jour de la pensée. Ils savent quelle effrayante blessure est le besoin d’infini qui tourmente nos âmes dans un monde dérisoirement borné et quel vide creuse l’absence qu’aucun divertissement ne peut exorciser. Ils connaissent, mieux que personne, combien la vie est dangereuse et qu’elle n’échappe à ses abîmes qu’en se jetant dans le grand absolu où chacun entend la voix qui lui révèle sa mystérieuse identité. Et, comme leur être tout entier est silence, ils transmettent, sans l’adultérer, l’appel où chacun est nommé par son nom.

De là, l’attrait qu’ils exercent, sans le vouloir, sur les disciples auxquels ils ont révélé le trésor caché en eux et qu’ils gouvernent par la force intérieure qui est le secret de leurs fondations. Leur génie organisateur est moins le coup d’œil du chef que la clairvoyance d’un amour assez désintéressé pour susciter — et entretenir — la gratuité du don.

La mystique chrétienne

Ces remarques s’appliquent, évidemment, à tous les grands mystiques — et non pas seulement aux saints du christianisme qui ont attiré principalement l’attention de Bergson.

Les mystiques chrétiens ont pourtant un accent particulier qui confère à leur message une autorité singulière. Beaucoup d’hommes savent s’incliner devant la grandeur spirituelle qui ne se sentent pourtant pas engagés par ses exemples. Leur égoïsme — ou leur modestie — se résigne à ce qu’ils sont. C’est qu’ils ne voient dans l’héroïsme des vies supérieures qu’une manière éminente de cultiver sa personnalité. C’est, à leurs yeux, une forme très élevée de la culture, où l’esprit poursuit son propre ennoblissement.

Le propre du mystique chrétien, c’est qu’il fait face à un Dieu crucifié dont notre liberté doit, en nous, décider le destin.

Or rien n’est plus opposé à la pensée chrétienne qu’une telle conception. Le christianisme est rigoureusement théocentrique. Le mystique chrétien se livre à Dieu pour Dieu et il n’attend de ce don qu’une disponibilité toujours plus entière, une plus grande capacité d’amour à quoi se réduit, en fin de compte, le mérite. Mais ce n’est pas assez, car cela pourrait encore s’appliquer à des méthodes spirituelles qui ne relèvent pas de l’Évangile. Le propre du mystique chrétien, c’est qu’il fait face à un Dieu crucifié dont notre liberté doit, en nous, décider le destin.

C’est ce tragique divin qui est le ferment de la sainteté des vrais disciples de Jésus. Impassible de se récuser sans que Dieu pâtisse : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » (2)

C’est l’homme qui juge Dieu

Le plus grand génie est réduit à l’impuissance devant l’obstination d’êtres fermés, plus intéressés par leurs passions que par le souci d’ouvrir leurs intelligences à son enseignement et il risque d’être d’autant plus solitaire qu’il est plus élevé.

Il est dans la nature des biens spirituels, en effet, de ne pouvoir être assimilés que par l’esprit. La vérité ne vit en nous que dans la mesure où nous vivons en elle. Or Dieu est Esprit : nul contact entre lui et nous n’est donc concevable qui ne livre notre intimité à la sienne. Nous avons sur lui, de ce fait, un pouvoir d’exil qu’il ne saurait entamer, sans cesser d’être ce qu’il est tant que nous résistons à son amour.

Les choses les plus délicates sont aussi les plus vulnérables et celui que l’Écriture compare à un souffle léger est le plus exposé aux blessures. Sa puissance est d’aimer. En dehors de l’amour, il ne peut rien. Sa puissance, à cet égard, est de ne rien pouvoir. Car il est le oui sans mélange de non. Contre qui ne l’aime pas, il n’a que la ressource, dont la croix dessine la sanglante parabole, de mourir d’amour : « Le jugement, c’est que la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. » (Jean 3 :19) Ce n’est pas Dieu qui juge l’homme. C’est l’homme qui juge Dieu.

Ce n’est pas l’homme qu’il faut sauver, c’est Dieu. Voilà la pierre d’angle que le christianisme apporte à la reconstruction du monde.

Au dernier jour, ce n’est pas l’Apollon furieux de la Sixtine qui présidera aux assises de l’histoire. C’est le christ des cathédrales, montrant les plaies de ses mains et attestant que du mal Dieu est l’innocente victime. Ce n’est pas l’homme qu’il faut sauver, c’est Dieu. Voilà la pierre d’angle que le christianisme apporte à la reconstruction du monde.

Une responsabilité pour aujourd’hui

Un capitaliste inquiet de sa position pourra toujours dire qu’il travaille, par sa richesse même, au progrès de l’humanité, que, dans un avenir plus ou moins lointain, les pauvres accéderont vraisemblablement à plus d’aisance, que d’ailleurs les inégalités sont dans la nature et qu’on n’empêchera jamais des écarts de fortune inévitables. Il faut se contenter d’un lent progrès et ne pas poursuivre une perfection chimérique.

Mais peut-on remettre à l’avenir le destin spirituel engagé dans la conscience des hommes d’aujourd’hui ? C’est là un problème personnel qui n’est ni moins urgent, ni moins sacré dans le présent qu’il pourra jamais l’être dans les siècles futurs sur lesquels on prétendrait reporter une responsabilité dont nul n’a le droit de se décharger.

L’homme vit aujourd’hui dans des conditions inhumaines. Comment aurait-il le loisir d’écouter son âme et d’y découvrir le trésor confié à son amour ? Comment pourrait-il croire que toute la beauté du monde est remise entre ses mains et que c’est à lui qu’il appartient d’y imprimer le sceau de Dieu, alors que la faim tenaille ses viscères et que la laideur adhère à sa peau comme une lèpre incurable ? Et le riche lui-même, comment pourra-t-il aimer, dans sa vie intérieure, celui dont il refuse d’entendre l’appel dans la misère d’autrui ? comment pourra-t-il admettre que les plus secrets mouvements de sa pensée sont chargés d’éternelles conséquences s’il méconnaît la dignité d’un esprit qui n’est pas moins apte que le sien à inscrire dans l’univers un trait du visage divin qu’il n’appartient qu’à lui de révéler ? ce mot de Nietzsche à propos du mariage trouve ici son application : « Votre amour, oh ! Que ce soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! »

Sans doute un seul homme ne peut venir à bout de toute la misère du monde. Mais quelle énergie il dépensera pour en tarir la source s’il l’éprouve comme une blessure divine : derrière chaque douleur, il y a une âme et derrière chaque âme, s’il se souvient qu’il y a un Dieu.

Libérer la personne

Ce qui juge une civilisation, c’est la qualité d’humanité qu’elle se montre capable de produire.

Considérons un autre problème bien propre à illustrer l’attitude chrétienne. Le gouvernement d’un empire pourra toujours estimer que le moment n’est pas venu d’accorder à certaines populations coloniales l’autonomie dont la violation dans la métropole serait considérée comme un crime. On les soumettra, « dans leur propre intérêt » — suivant l’euphémisme créé pour cet usage — à certaines contraintes, en affirmant que ces restrictions sont largement compensées par les bienfaits de la civilisation qu’on leur apporte. Cette formule un peu vague mérite un sérieux examen. Le loup affamé de la fable ne considérait point sans inquiétude les traces du collier au cou du chien repu (3). Ce qui juge une civilisation, c’est la qualité d’humanité qu’elle se montre capable de produire. Tous ses bienfaits se résument en ceci : qu’elle nous rend plus humains !

C’est dire qu’elle doit, avant tout, viser à libérer la personne de ses entraves en lui restituant le sens de sa dignité pour qu’elle devienne capable de l’initiative qui lui interdit de subir une vie qu’elle a mission de créer. Un peuple vraiment supérieur n’est tel qu’au service de l’Esprit. Il sera le dernier à s’en prévaloir et le premier à ressentir toute forme d’esclavage comme le reniement de ses exigences.

On n’élèvera jamais une nation en la traitant en race inférieure. Cela ne veut pas dire que les fautes mêmes que l’on a commises envers elle, ne pourront pas créer un devoir d’assistance jusqu’à ce que son âme se soit adaptée au corps qu’on lui a plus ou moins artificiellement imposé. Mais on saisit aisément la différence qu’il y a entre l’appui fraternel dont elle peut encore avoir besoin et la tutelle forcée qui a fait du mot “indigène” un terme de mépris.

Transformer l’économie

Et si nous regardons maintenant vers l’avenir, lourd de si redoutables inconnues, il n’est personne qui ne comprenne la nécessité d’humaniser la production en l’ajustant aux besoins réels du marché et en la subordonnant aux exigences supérieures de la vie pour qu’elle ne cède pas à l’entraînement des machines dont le développement vertigineux, encore accéléré par les raffinements des techniques militaires, ne peut garantir le profit des uns que par la ruine des autres.

Comment transformer l’économie pour qu’elle cesse de constituer un état de guerre latent jusqu’à ce que les rivalités, exaspérées, s’affrontent sur les champs de bataille ?

Si l’on veut éviter un impérialisme dont on a justement dénoncé l’immoralité, en constituant un trust privilégié au profit de quelques grandes puissances, il faudra bien que chaque nation consente à certains renoncements. Mais l’inégalité de fait qui existe entre les peuples risque fort d’entraîner, dans la pratique, une inégalité des droits. Car, dès qu’il s’agit de renoncer à un avantage, il est assez dans nos habitudes d’en laisser l’initiative à autrui : messieurs, à vous l’honneur du sacrifice !

La crainte d’être dupe finit par raidir les meilleures intentions et on se résout à l’inévitable, en attendant la prochaine guerre. Aussi bien, jamais un homme ne cédera volontairement à un homme — et encore beaucoup moins un peuple à un peuple. Et le conflit s’éternisera, tant qu’on ne comprendra pas qu’il s’agit de céder à Dieu, en risquant non seulement tout ce que l’on a mais tout ce que l’on est. Il n’y a qu’un débat transcendant, au niveau de l’esprit, où la qualité humaine serait considérée comme la suprême valeur, qui pourrait neutraliser des intérêts nécessairement divergents au niveau de l’homme animal.

La chrétienté doit en souligner l’urgence et l’éclairer par son théocentrisme. Comme elle n’a pas reçu en dépôt une révélation économique ou politique, elle n’a pas à proposer un programme détaillé d’organisation que des circonstances variables rendraient bientôt caduc. Il importe uniquement pour l’accomplissement de sa tâche propre qu’elle vive sa foi et qu’elle jette dans la pâte humaine, comme un irrésistible ferment, le tragique divin dont la croix de Jésus est l’irrécusable affirmation.

L’Église

Trop souvent, [la chrétienté] elle a fait preuve d’opportunisme en discréditant son message au gré des opinions dont elle recherchait la faveur. Clarifiant, tour à tour, la guerre et la paix, l’autorité et la liberté, exaltant la patrie pour se faire pardonner son universalité, libérale quand elle y trouvait son intérêt, retranchée dans ses privilèges quand elle avait le moyen de les défendre, scientifique quand la science servait son apologétique et jetant l’anathème quand on lui demandait un effort de pensée, conservatrice avec les patrons, communiste avec les ouvriers, déguisant enfin sous les bienfaits tangibles d’un service social quelconque un théocentrisme qu’elle n’osait plus affirmer quand elle n’avait pas cessé d’y croire — pour obtenir au moins ce degré de tolérance que des neveux turbulents accordent à une vieille tante extravagante dont les cadeaux suffisent à légitimer l’existence — sans que l’on vît bien, à travers tant de compromis, quel maître elle servait et de quels principes elle se réclamait.

L’Évangile n’a point cessé d’être la Bonne Nouvelle et sa divine folie demeure l’indispensable sagesse.

Il faut, pour reprendre le mot de notre seigneur, que nous sachions de quel esprit nous sommes et que nous cessions de rougir de l’Évangile. Il n’a point cessé d’être la Bonne Nouvelle et sa divine folie demeure l’indispensable sagesse.

Je ne puis oublier ce mot qu’un jeune officier allemand écrivait à sa mère quelques jours avant de mourir sur le front de Pologne, en évoquant le souvenir d’un petit-neveu âgé de deux ans et demi qui était sa suprême tendresse : « Il est pour moi le symbole de tout ce pour quoi nous combattons joyeusement. »

« Que vaut un tel sacrifice », m’écrivait-elle anxieusement, en ajoutant : « Il avait décidé de ne pas se marier car il pensait qu’un soldat ne pouvait servir deux maîtres et que la patrie le requérait tout entier. »

J’ai souvent pensé à ce contraste qui creuse un abîme entre deux générations : la mère ne songeant qu’au salut de son fils, le fils tout enivré d’une aventure pour laquelle on avait su capter toutes ses puissances d’amour.

N’est-ce pas avoir fait de la religion une assurance contre tout risque, une prudente thésaurisation des bonnes oeuvres pour gagner un ciel suffisamment confortable, que le christianisme a perdu son emprise sur tant d’âmes qui attendaient un appel au large ?

L’Église, enseigne saint Paul dans son langage inimitable, est le plérôme (4) du Christ, son achèvement, sa plénitude et son complément. On est pour lui et non pour soi afin qu’il se révèle en nous comme le second Adam en qui l’humanité, affranchie de ses limites, réalise une unité sans contrainte sous l’action de l’altruisme infini qui livre le christ à Dieu en l’élan subsistant du Verbe. Grâce à lui, l’axe du monde passe désormais par le cœur de Dieu. C’est suivant cette verticale qu’il faut résoudre tous nos problèmes.

La reconstruction du monde

« Dieu a créé des créateurs » (5). L’univers n’est point achevé justement parce que Dieu est Esprit et que le cercle d’amour ne peut se fermer sans nous. La nature gémit et Dieu agonise. C’est à nous de le détacher de la croix en exhaussant l’univers au niveau de liberté qui accomplira sa vocation divine, comme un grand peintre, dans le cadre étroit de sa toile, recueille l’espace infini de la beauté.

Il n’est pas d’aventure plus enivrante, il n’est point de mystique plus strictement réaliste. Car il ne s’agit pas de s’évader de la vie dans une contemplation qui savoure sa propre excellence, mais de lutter sans merci contre toutes les formes d’un mal qui fait saigner une blessure divine et de découvrir, au cœur de toute réalité, la relation mystérieuse qui la rattache au premier amour en lui conférant la transparence d’un symbole et la dignité d’un sacrement.

Nous ne pouvons espérer, sans doute, que le monde se reconstruise explicitement sous le signe de la croix. Nous n’avons aucune intention d’imposer nos convictions à personne. Nous désirons simplement porter à son maximum ce sens de la gratuité qui perçoit le suprême accomplissement de la vie dans le don désintéressé qu’elle fait de soi-même au profit d’une valeur qui, dépassant infiniment l’utile, s’atteste comme le bien inconditionné que l’on appellera comme on voudra pourvu qu’on en reconnaisse effectivement l’absolue transcendance. Une humanité qui se montre capable de tant d’héroïsme est digne d’entendre le langage de l’amour.

Ce serait trahir le christianisme que de le lier à l’une quelconque des idéologies qui divisaient le vieux monde d’avant-guerre, car le Christ est venu pour unir ce qui était séparé.

Le sens de la reconstruction du monde tient, pour nous, dans ce mot avec lequel le Christ s’est identifié : le Règne de Dieu.

Nous ne représentons pas une doctrine avide d’impérialisme spirituel — si l’on peut associer ces deux mots. Nous représentons une personne qui est la vérité absolue parce qu’elle est la candeur de l’éternel amour. Le moins que l’on puisse nous demander, c’est d’y croire et d’y conformer toujours mieux notre vie. Le sens de la reconstruction du monde tient, pour nous, dans ce mot avec lequel le Christ s’est identifié : le Règne de Dieu.

Les hommes résoudront aisément tous leurs problèmes quand ils auront résolu le problème de Dieu. Tout est moyen, au regard de la fin.

Ce qui rend nos débats inextricables, c’est justement qu’avec une infinité de moyens, nous ne sommes pas d’accord sur la fin qui leur donnerait un sens et que, tôt ou tard, submergés par leur complexité, nous sommes amenés à les abandonner à la détente fatale des forces cosmiques dont nous les avons extraits.

Et pourtant, quiconque s’est penché sur le sommeil d’un enfant n’a pu manquer de percevoir le mystère, qui donne tant de majesté à tant de fragilité. Dans la transparence qui semble vêtir son corps de toutes les puissances encore vierges de son âme, on devine un trésor caché, une chance divine qui se réalisera peut-être un jour.

Tant de majesté unie à tant de fragilité, n’est-ce pas la plus haute parabole du bien dont nous avons la charge ? En vérité, tout l’espoir du monde est là : il y a en toute âme humaine une chance divine qu’il faut sauver.


(1) Par Ève Curie : Madame Curie. Première parution en 1938. Gallimard 1981.

(2) Pascal, Pensées, Le Mystère de Jésus. Éditions Brunschvicg 553 (1904) / Tourneur p. 20 (1938-1942) / Le Guern 717 (1977) / Lafuma 919 (1951-1964) / Sellier 749 (2000-2011)

(3) La Fontaine, Le Loup et le Chien. Livre 1 du recueil des Fables de La Fontaine, édité en 1668.

(4) Terme grec signifiant plénitude. Achèvement idéal ou à venir. Le plérôme du Christ (Ephésiens 1:23), c’est l’abondance de ses dons pour une Église étendue et universelle. Zundel parle aussi de complément, en ce sens qu’une tête n’est pas concevable sans un corps, mais l’Église reçoit tout du Christ. Cf. Col 1:24 où Paul écrit qu’il « complète, dans sa chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l’Église ».

(5) Bergson, « Le Vrai Dieu, Celui qui nous est confié, le Vrai Dieu crée des créateurs. » dans Les Deux Sources de la Morale et de la Religion.

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23/07/2018 – juillet 2018

mots-clefs mots-clés : Zundel, Le Caire, 1943, Bergson, mystique, gratuité, liberté, monde, don, libre de soi, âme, esprit, théocentrisme, crucifixion, dignité, économie, production, humaniser, guerre, église, amour, mal, douleur, unir, règne de Dieu