Intériorité du moi devenu source dans un silence créateur

« Conférence de Maurice Zundel au Cénacle de Paris le 20 janvier 1973.

« Il s’agit de revenir à ce foyer central de toute vérité, de toute lumière et de toute grandeur qui est, en nous, cette possibilité d’être vraiment l’origine d’un univers qui n’est qu’une immense respiration d’amour. Tout revient à cette conversion vers l’intérieur, à redécouvrir le silence créateur… Il y a une aventure prodigieuse qui nous attend ! »



Enregistrement de la conférence


L’homme ne s’est pas encore trouvé

Vous avez certainement gardé dans votre regard les cosmonautes évoluant sur la lune et faisant appel aux hommes de bonne volonté, les exhortant à la paix. Ce paradoxe d’un message de paix venant de la lune, à une terre en proie à tant de convulsions, alors que des pluies de bombes s’abattaient sur le Viet¬nam, ce message avait quelque chose de si pathétique en nous faisant sentir la distance de l’homme par rapport à lui-même.

Où est l’homme et comment le trouver ?

Il ne s’est pas encore trouvé. Il ne sait pas encore qui il est. Et il semble que toute la culture, avec ses succès énormes — car enfin réaliser cette expédition de la terre à la lune, cela suppose un développement illimité de la connaissance ; cela suppose un concours d’esprits soumis à une même discipline ; cela suppose une camaraderie, aussi, extrêmement rigoureuse et magnifique pour cette réussite d’un côté — partielle, magnifique, admirable — et, de l’autre côté cette impuissance à établir sur la planète, malgré tous les moyens de communication dont on dispose, malgré toutes les ressources de la technique : d’où vient cette impuissance à réaliser une terre humaine ?

L’homme ne s’est pas encore trouvé et, lorsqu’on parle de l’homme, on doit toujours se demander : de quel homme est-il question ? Et, quand on parle de Dieu, c’est le même problème : de quel Dieu parlons-nous ?

Car il est évident que Dieu ne fait pas l’unité entre les hommes ; que Dieu peut prendre des significations innombrables ; et que, dans l’ensemble, il n’intéresse pas les hommes.

La France catholique, pour prendre un exemple qui nous touche de très près, la France catholique, c’est quoi ? Le neuf pour cent, neuf pour cent, peut-être, de la population totale : et les autres ?

Les autres : eh bien, vivent de bribes de traditions ; ils vivent de revendications ; ils vivent dans l’indifférence de ce qu’ils sont : allant au plus pressé, se laissant porter par les courants qui les sollicitent.

Le discours sur Dieu n’est pas entendu

De quel Dieu parlons-nous ?

Dieu est-il la cause première de l’Univers, Dieu est-il le législateur qui nous donne des commandements, qui nous prescrit ce qu’il faut faire, qui oriente notre conduite du dehors et avec une autorité d’ailleurs incontestable ? Qui est Dieu ?

Le Saint-Père — que je vénère, d’ailleurs, et que j’aime — nous a rappelé récemment, avec une pénétration singulière, l’existence du démon. Il s’est étendu sur cette présence obscure dans notre univers, tellement que les lecteurs de Bernanos — et qui l’aiment — avaient l’impression que c’était là en effet le langage admirable de Bernanos qui correspond certainement à une expérience, mais qui, évidemment, est le fait d’un très petit nombre d’hommes.

Dans quelle mesure un tel langage peut-il être entendu ? Je pense que l’immense majorité des hommes hausse les épaules et pense qu’il s’agit d’une mythologie périmée qui ne peut survivre que dans un monde fermé au monde, si l’on peut dire.

De quel Dieu parlons-nous ?

Une image me vient qui est une moitié de Dieu s’opposant à une moitié de l’homme. C’est peut-être simplifier, mais on peut toujours partir d’un certain schéma pour orienter sa pensée ou son discours. Il me semble, qu’en effet, il y a d’une part un Dieu qui, dans l’ensemble des esprits qui sont encore croyants, signifie une autorité, signifie une explication dernière de l’Univers mais qui implique de notre part une dépendance totale ; qui implique notre soumission à une loi ; qui implique, finalement, un jugement, un rendement de comptes au-delà de la mort.

Et c’est probablement en évoquant toutes ses responsabilités que le Saint-Père fait allusion avec tant de profondeur à cet univers démoniaque.

L’homme se sent libre et indépendant, la mort est évacuée

Mais l’homme, de son côté, l’homme libre si vous voulez, l’homme du monde libre comme il aime se qualifier (sans probablement en avoir le droit) de quoi est fait ce monde libre ? Qu’est-ce qu’il veut, par rapport au monde qui est dit non libre.

Qu’est-ce qu’il veut ?

Qu’est-ce qu’il revendique ?

Quel est son motif ou sa raison de vivre ?

Il est évident que le monde libre, s’il veut protéger quelque chose, c’est l’initiative de chacun, c’est la possibilité pour chacun de décider de sa vie, de se choisir, selon les coordonnées qui sont présentes à son esprit et qui lui sont d’ailleurs entièrement personnelles.

Ce que le monde libre veut encore protéger, dans la mesure d’ailleurs où il y croit encore, et je pense que de tout jeunes gens ne sont plus sensibles à cet idéal, ce qu’il veut protéger, c’est justement dans l’homme cette possibilité d’être le créateur de lui-même.

Il est évident qu’un homme en bonne santé, dont les affaires vont bien, qui ne manque de rien, qui a d’ailleurs des préoccupations dignes de respect, qui s’intéresse à la vie de l’intelligence, qui y participe, il est évident que cet homme ne songe pas à la mort. La mort, il la ressentira éven¬tuellement lorsqu’elle frappera quelqu’un qu’il aime, en déchirant son espace vital, en le privant d’une présence qui était indispensable à son bonheur, mais encore, en dernière chose, la mort n’existe pas. Comme dit Heidegger : c’est un accident qui arrive aux autres !

Et cet homme ne ressent pas non plus sa dépendance. Lorsqu’on nous prouve l’existence de Dieu, comme le fait Claude Tresmontant — et on ne peut le faire mieux qu’il ne le fait — lorsqu’on établit avec rigueur la contingence du monde et la nécessité absolue de se référer à une cause qui est située hors de la contingence ; on dit des choses excellentes qui, logique¬ment, sont peut-être irréfutables, mais qui n’atteignent pas le fond de l’être humain.

Le sentiment d’être créateur

Parce que ce que l’être humain éprouve — quand il est euphorique, quand tout va bien pour lui, quand sa santé ne pose pas de problème, quand son intelligence s’enfonce dans le monde de la connaissance — il n’éprouve pas sa dépendance. Il éprouve au contraire le sentiment qu’il est un créateur, que le monde commence avec lui, que c’est lui, finalement, qui le découvre, qui le définit et qui, d’une certaine manière, le fait exister.

Il est évident que, si nous étions réduits à notre espace vital au sens biologique, comme un mollusque qui évolue sur le terrain, nous n’aurions jamais pu prendre conscience de l’immensité du monde. Si le monde est immense, si nous pouvons envisager un rayon de dix milliards d’années-lumière, nous le devons à notre intelligence : c’est notre esprit qui a dépassé toutes nos frontières biologiques et qui a pu atteindre cette immensité du monde en sorte que ce monde, d’une certaine manière, est notre œuvre.

Donc l’homme, d’une certaine manière, a toutes les raisons de penser qu’il ne dépend pas, qu’il ne mourra pas, qu’il est le centre et l’origine du monde. Et, lorsqu’on lui présente un Dieu qui est la cause première, dont il dépend essentiellement et totalement et aux lois duquel il doit s’assujettir, avec la menace d’ailleurs d’un jugement terrifiant, il ne sent plus — ou il ne sent pas — un accord entre l’expérience qu’il est et ce qu’on lui propose.

L’absolu dans l’homme

Et il est certain que la tradition dite chrétienne, — la tradition qui reste l’idéologie religieuse de ce monde libre — il est certain que, chez la plupart de ceux qui y adhèrent encore, cette tradition est sourdement menacée.

A l’intérieur même du monde croyant, il y a encore une sensibilité chrétienne, heureusement ; il y a une certaine expérience chrétienne qui peut se faire jour dans l’ordre sacramentel ; il y a une musique chrétienne, si vous le voulez, il y a enfin un fond de sensibilité chrétienne qui nous retient encore, je veux dire qui retient encore les croyants et les attache (d’une façon de plus en plus lâche, d’ailleurs), à une tradition qui est de plus en plus contestée.

Et c’est là, justement, que je rencontre cette image : une moitié de Dieu contre laquelle s’insurge une moitié de l’homme. La moitié de Dieu, c’est donc ce Dieu qui limite la vie, ce Dieu qui, si l’on peut dire, joue la pièce tout seul, puisqu’il a déjà déterminé le sens de l’Histoire. Ou, plutôt, Il a déjà réalisé toute l’Histoire : il la connaît ; il la prévoit ; il la détermine et tout est déjà accompli.

Qu’est-ce qui reste à l’homme dans cette situation ? Que peut-il faire ? Il ne peut que réaliser, finalement — qu’il le veuille ou non — un programme qui est déjà réalisé.

Il y a donc dans l’homme une affirmation de son pouvoir créateur, une affirmation de sa grandeur et de sa dignité. Il y a dans l’homme une tendance, difficilement surmontable, à faire de lui-même l’absolu. Et cela me paraît extrêmement important parce que je crois à cet absolu dans l’homme : le seul problème étant de le situer.

Mais il est évident, n’est-ce pas, que si vous prenez un homme comme Nietzsche ; si vous essayez d’aller jusqu’à la racine de l’athéisme de Nietzsche ; si vous êtes sensible à cette haine, féroce, de Nietzsche contre le christianisme — je ne dis pas contre le Christ — contre le christianisme, vous prenez conscience, en effet, de la racine même de cette révolte de l’huma¬nité contre Dieu : la racine de cette révolte : c’est finalement une revendication de l’esprit. C’est cela qui est capital.

L’esprit. Nous en prenons conscience lorsque nous prenons conscience de notre inviolabilité — ou de celle d’autrui, ce qui revient au même. Prendre conscience qu’il y a en nous un domaine où personne ne peut pénétrer sans notre aveu ; prendre conscience que les autres — nos plus proches — sont totalement impénétrables s’ils veulent se fermer à notre action ; c’est en effet découvrir dans l’homme une région inépuisable — d’ailleurs, peut-être injustifiable.

Pourquoi est-ce qu’il y a dans cet homme — dans cet homme qui est un grumeau dans le sein de sa mère ; qui est surgi un beau matin ; qui est destiné à vivre quelques décennies ; qui disparaîtra sans laisser de traces dans l’Histoire — pourquoi est-ce qu’il y aurait en lui quelque-chose d’absolu ? Pourquoi est-ce qu’il y aurait en lui un domaine inviolable ?

Pourquoi est-ce que le sacrilège par excellence c’est de pratiquer un lavage de cerveau ; c’est de piétiner cette pensée ; c’est de vouloir s’en rendre maître de l’extérieur ? Pourquoi est-ce là le crime des crimes, dans l’estime du monde libre ?

Eh bien ! Nietzsche nous fait prendre conscience, par sa haine même, il nous fait prendre conscience, en effet, que cela existe : « S’il y avait des dieux, comment supporterais-je… Comment supporterais-je de n’être pas Dieu ? » dit Nietzsche, comme vous le savez. Pourquoi serais-je, moi, à la place de la créature et lui à la place du créateur ?

Pourquoi est-ce que les rôles ne sont pas renversés ? Pourquoi ai-je été si mal servi ? Pourquoi suis-je, moi, dans cette situation de dépendance et lui dans cette situation de souveraineté ? Mais c’est abominable !

C’est abominable du point de vue de l’esprit ! Parce que l’esprit c’est justement l’être inviolable ; c’est l’être qui doit se déterminer par lui-même ; c’est l’être qui doit être à l’origine de soi. Et voilà le conflit terrifiant — si l’on va au fond — le conflit terrifiant entre Dieu, cette moitié de Dieu dont je parle, et cette moitié de l’homme que j’évoque maintenant.

Moitié de Dieu, moitié de l’homme

Si je suis esprit, je suis souverain. Si je suis esprit, je suis inviolable. Si je suis esprit, je dois prendre l’initiative de ma vie. Si je suis esprit, j’ai à me choisir. Si je suis esprit, on ne peut m’atteindre que du dedans — et dans la mesure où j’y consens.

C’est cela, l’objection fondamentale, l’objection que nous sommes. Je dirai même : l’objection que nous devons être, dès là que nous avons pris conscience, en nous, de cette zone inviolable qui détermine précisément l’espace intérieur où l’Esprit se respire.

Alors, que va devenir Dieu — cette moitié de Dieu, ce dieu extérieur, ce dieu souverain ; ce dieu qui commande ; ce dieu qui régit notre vie par le Décalogue ; ce dieu qui nous traque ; ce dieu qui nous guette ; ce dieu auquel nous n’échapperons pas ?

De toute façon son jugement est en sursis, il pèse sur nous, il nous atteindra infailliblement, puisque, quoique nous en ayons, nous mourrons. Il faudra donc bien que nous passions à la barre de ce tribunal !

Pourquoi et comment l’admettre ? Alors, autant bousculer toute la construction et dire : non, non, non, non ! Il n’y a que l’homme ! Il n’y a que l’homme ! Il n’y a que l’homme dans son absolu ; il n’y a que l’homme dans sa grandeur ; il n’y a que l’homme qui puisse être le dieu de l’homme.

Bien entendu, la plupart des gens ne vont pas jusque-là. Ils ne revendiquent pas, consciemment, la dignité de leur esprit et ceux qui ne cessent de proclamer les droits de l’homme et qui mènent grand bruit autour des droits de l’homme ne vont pas si loin non plus. Mais il y a quand même une certaine conscience : obscure, sourde, mais passionnée, une certaine cons¬cience de la grandeur humaine, une certaine conscience de l’inviolabilité de l’esprit.

Et il ne semble pas, justement, que les hommes engagés dans la tradition chrétienne, il ne semble pas que ceux qui sont le plus soucieux de donner au christianisme un visage actuel, il ne semble pas que ceux qui se dépensent — d’ailleurs avec tant d’intelligence et de dévouement, parfois jusqu’à l’héroïsme — qui se dépensent pour redonner à l’Évangile une actualité brûlante, il ne semble pas qu’ils aient saisi cet affrontement sourd, profond, viscéral, et insurmontable, entre cette moitié de Dieu — qui est justement le Dieu de la tradition, le Dieu de la collectivité, le Dieu qui garantit au monde occidental, si vous voulez, son identité — et puis cette autre moitié de l’homme, la meilleure, où l’homme revendique le droit d’être traité comme un esprit.

Je pense que rien n’est plus clair : vous êtes, vous-même, le champ de cette expérience : vous savez très bien que vous n’admettez à aucun prix que l’on empiète sur votre domaine intérieur. Vous êtes prêt à accueillir qui vous voulez ; à partager avec des amis qui la respectent ; mais, dès qu’on veut violenter votre pensée, dès qu’on veut vous imposer une idéologie, vous dites : non !

Car la vérité, vous ne pouvez pas la recevoir du dehors, comme une loi qui s’impose à vous. Vous la reconnaissez, justement, quand elle devient, silencieusement, le jour de votre esprit.

Et si nous voulons maintenant — avec ces moitiés d’homme et de Dieu — si nous voulons réaliser une situation viable, si nous voulons sortir de l’impasse, il faut évidemment que nous allions vers ce qui est le plus évident, vers ce que nous pouvons expérimenter, qui est ce que nous sommes nous-même.

Des droits inviolables

Je dirai, paradoxalement : si je crois en Dieu, c’est parce que je crois en l’homme. Mais ce n’est qu’un raccourci. Je crois en l’homme, c’est-à-dire que cette expérience de l’inviolabilité humaine me paraît être l’évidence première. On a le sens de l’homme lorsque, justement, on découvre à travers le visage humain ce pouvoir d’initiative, cette possibilité de choix, enfin cette dignité de créateur. C’est à ce moment-là qu’on se trouve devant l’homme. Ou il n’y a pas d’homme !

L’homme émerge : il émerge de la bête, il émerge des déterminismes cosmiques, précisément au moment où il perçoit en lui cette qualité de source, cette vocation d’être l’origine de lui-même.

C’est donc en poursuivant dans cette ligne, en scrutant ce que veut dire : “être origine”, en poursuivant constamment cette expérience, c’est par cette voie que toutes les valeurs traditionnelles pourront se recouvrer — de l’intérieur — tandis que Dieu deviendra vraiment la Vie de la vie.

Et je reviens à l’image “moitié d’homme” Quand l’homme dit : « Oui, je suis maître de moi-même, je n’entends pas que personne se mêle de mes affaires » : il est totalement incapable de fournir ou d’offrir le fondement de cette revendication.

Et c’est cela, finalement, l’aboutissement de la proclamation des droits de l’homme ; c’est cela l’usage que l’on en fait, en général dans le monde libre : avoir des droits inviolables, cela veut dire que ma vie privée ne regarde personne. Je fais dans ma vie privée tout ce que je veux !

Le monde libre admet que l’on bafoue toutes valeurs, toutes les valeurs qu’il est censé véhiculer et représenter, et il est accroché à ce dogme : « la vie privée ne regarde personne ». Chacun, derrière cet écran, peut faire ce qu’il veut. Tant que ça ne déborde pas dans la rue, il n’y a aucune raison — et d’ailleurs aucune possibilité — d’intervenir.

Et c’est là, justement, où nous ressentons, avec une force irrésistible, qu’il y a là quelque-chose de tronqué, qu’il n’y a là qu’une moitié d’homme. Si je consens à cette affirmation de l’inviolabilité de l’homme, si rien ne m’est plus évident, si c’est là l’expérience la plus profonde et la plus irrécusable, je sais que ce n’est qu’un début.

Qu’est-ce qu’il y a derrière ?

Qu’est-ce qui fonde cette inviolabilité ?

Qu’est-ce qui fait que le monde entier doit se lever pour défendre, dans un seul homme, la liberté de son esprit ?

Si c’est simplement pour qu’il fasse, dans sa vie privée, ce qui lui plaît — sans avoir aucune espèce d’orientation, ni ayant aucune différence réelle entre le bien et le mal — que signifie cette vie pour qui ?

Que signifie cette proclamation des droits de l’homme ?

Que signifie cette existence d’un monde prétendu libre qui s’opposerait à un monde qui ne l’est pas ?

Il est clair que l’affirmation de mon inviolabilité, de ma dignité, de ma vocation de créateur, enfin de ma liberté — cette liberté considérée comme le souverain bien — il est clair que cette affirmation n’a aucun sens s’il n’y a pas, au fond de l’homme, une valeur infinie qu’il a à dégager au fond de lui-même, qu’il a à devenir, d’une certaine manière, jusqu’à ce qu’il soit lui-même un bien commun, un bien universel et qui soit reconnu comme tel par tous les autres, parce que c’est leur Bien.

Être origine

Être origine, oui ! C’est cela notre vocation. Mais cela ne peut s’actualiser, se traduire, devenir un fait d’histoire humaine que dans la mesure où s’élabore en nous cette valeur infinie qui équivaudra à une nouvelle naissance.

D’ailleurs, c’est bien ce que nous cherchons ! Qu’est-ce que nous cherchons — je ne dis pas en nous — mais dans les autres ? Je dis : d’abord dans les autres, parce que ce sont eux que nous regardons. Quand nous cherchons à dialoguer : nous regardons les autres ; nous nous demandons ce qui se passe en eux et qu’est-ce que nous attendons d’eux ? Mais un moi-origine, justement ! Et qu’est-ce que nous rencontrons le plus souvent ? Un moi préfabriqué, un moi passionnel, un moi fait de briques et de morceaux, un moi qui n’est aucunement unifié, un moi qui plonge dans l’inconscient, un moi qui est une prison où ils s’asphyxient, en asphyxiant d’ailleurs le milieu dans lequel ils sévissent.

Mais notre désir est de trouver un moi originel, un moi qui soit vraiment l’origine de soi, un moi où tout soit transparent ; un moi où il n’y ait pas de frontières ; un moi où il n’y ait pas de partialité ; un moi qui soit une présence, c’est à dire un présent, c’est à dire un don qui éclaire toute la vie.

Et c’est là que, justement, Dieu — le vrai dans son autre moitié — que Dieu va apparaître. Quand je dis “moitié”, c’est, en réalité, dans sa plus profonde identité. C’est là que Dieu va apparaître, justement, comme la Valeur infinie autour de laquelle — ou en laquelle — ma vie gravite : en faisant jaillir tout mon être dans un élan d’amour, en m’amenant à cette désappropriation qui crée la transparence de la vie et en offrant aux autres, dans la mesure de ma fidélité, un bien commun, un bien universel, un bien qui est leur “bien”

Voyez-vous qu’on peut entrer à fond dans la perspective de Nietzsche ? On peut ressentir avec lui cette espèce d’intrusion d’un dieu extérieur dans la vie de l’esprit ; on peut, avec lui, passionnément, revendiquer l’autonomie de l’esprit, l’inviolabilité de la personne humaine. On peut, sous cet aspect, être athée, athée à fond, mais contre un faux dieu ; athée à l’égard, finalement, de cette moitié de dieu qui trahit le vrai visage de Dieu ; qui nous empêche de le rencontrer comme — ainsi que disait Augustin — comme plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même.

Lorsqu’on s’engage dans l’expérience de l’homme-origine, lorsqu’on veut, avec toutes les forces de son être, atteindre à ce moi originel qui est un bien commun, qui est le centre du monde, mais un centre par humilité, mais un centre par désappropriation de soi, alors on comprend que cette volonté d’autonomie, cette revendication de liberté, cette certitude de ne pouvoir être homme qu’en étant le créateur de soi, on comprend que tout cela ne s’oppose pas, au contraire, à la rencontre avec cette musique silencieuse —comme dit saint Jean de la Croix — qui se murmure au fond de nos cœurs.

On comprend que l’homme, à partir de cette moitié — où il apparaît totalement inachevé et inconséquent — à partir ce cette moitié où il affirme, sans justifier, une dignité qu’il n’a pas conquise, on comprend qu’en allant jusqu’au bout de cette vocation d’homme, en prenant au sérieux cet appel à se faire origine, que forcément on atteint — et c’est là le cœur même de l’expérience — on atteint à cette Présence qui est le sacré au cœur de notre vie ; à cette Présence, à cette Présence qui nous rend présents, qui rompt nos amarres avec l’inconscient, avec toutes les préfabrications et qui peut donner à notre visage la transparence de l’ostensoir, qui laisse passer ce Visage adorable après lequel toute la terre soupire.

Il est donc certain qu’il faut prendre le tournant, aujourd’hui plus que jamais. Il ne s’agit pas de récuser la tradition comme ça, a priori. Il ne s’agit pas de contester les expressions d’une expérience chrétienne qui ne se formule pas dans notre langage, mais qui peut se traduire éventuellement dans un autre. Il s’agit de revenir à ce foyer central de toute vérité et de toute lumière et de toute grandeur qui est justement, en nous, cette possibilité d’être vraiment l’origine d’un univers qui n’est qu’une immense respiration d’amour.

Découvrir la Présence

Est-ce que les hommes d’aujourd’hui peuvent entendre ce langage ? Je le crois, je le crois. Je pense qu’il faut absolument surmonter cette équivoque qui règne sur Dieu : comme celui qui est là derrière nous, à l’origine de tout ; qui est au bout, à la fin de tout ; et nous sommes pris en sandwich entre ces deux extrémités. Et notre vie, de toute façon, nous n’avons pas à en décider le sens : l’histoire est déjà écrite et s’accomplira comme il a été voulu. Il faut, nécessairement, que Dieu (peut-être faudrait-il employer un autre mot, je ne sais pas), mais il faut absolument que la réalité de Dieu apparaisse comme la réalité la plus brûlante, la plus passionnante, la plus expérimentale, au cœur de notre cœur.

« Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu’un ? » Oui, bien sûr, il faut que nous émergions du monde des choses, que nous devenions quelqu’un, mais pour qui ? Pour qui ?

Et qu’est-ce que cela veut dire « devenir quelqu’un », s’il n’y a personne ?

Mais, justement, celui qui écoute, il découvre : il découvre cette Présence, il découvre cette musique ; il découvre ce jour qui est le jour de son esprit ; il découvre cet espace où sa liberté respire ; il découvre que, son inviolabilité, elle s’impose d’abord à lui. Ce n’est pas d’abord une barrière contre les autres. C’est d’abord un appel à me surmonter : je suis inviolable pour moi-même. Il ne s’agit pas de faire ce que je veux, au sens le plus ambigu du terme, il s’agit de prendre conscience qu’il y a en moi un bien infini qui est le bien de toute l’humanité, qui est le bien de chaque homme, qui est le bien de tout l’univers, qui est le sens même du cosmos.

Nous avons un long chemin à parcourir pour devenir cet être-origine, mais c’est la seule chose qui soit intéressante, c’est la seule qui soit vraie ? Ne pas se subir, c’est cela l’esprit. L’esprit c’est, — en nous, en tout nous-même, dans toutes les fibres de notre être — cette possibilité de ne pas nous subir ; de ne pas être manipulé par les forces à l’œuvre dans l’univers, comme une chose ; mais d’avoir à faire le tri ; d’avoir à démêler toutes ces forces ; à les ordonner ; à transformer tout ce bruit en musique, jusqu’à ce que tout l’espace s’ouvre et qu’apparaisse la Présence qui est notre seul lien avec nous-même, et notre seul lien avec les autres et avec tout.

Il faut donc, nécessairement, si nous voulons trouver audience, que nous parlions à l’homme de l’homme, mais de cet homme qu’il n’est pas, de cet homme à venir, de cet homme qu’il doit créer au plus profond de lui-même, de cet homme qui est l’aventure de chacun. Chacun.

Une prodigieuse aventure

C’est là l’égalité fondamentale : tous les hommes, chaque être humain — en tant qu’homme — est placé devant cette aventure.

Ce n’est pas ce qu’il fait, ce n’est pas la place qu’il occupe dans la hiérarchie sociale, c’est cette immense grandeur qui est proprement infinie, qui fait que, lui il peut — même si personne ne le connaît — il peut être vraiment le centre d’un monde nouveau.

Alors, tout revient à cette conversion vers l’intérieur, tout revient à redécouvrir le silence créateur, tout revient à prendre conscience, en nous, de cette valeur infinie qui nous est confiée et qui est totalement remise entre nos mains.

Oui, et qu’en ces deux moitiés qui s’opposaient, en se transformant finalement, Dieu s’intériorise, s’intériorise, devient — devient — le centre même de notre intimité. Et l’homme, au lieu de se camper sur ses frontières en disant aux autres : « N’entrez pas ! », l’homme tout d’un coup prend conscience que cette inviolabilité n’a de sens que comme un don qu’il a à faire de tout son être à ‘quelqu’un’ qui l’attend et qui se révèle à lui comme le Don, infini, absolu, qui non seulement ne limite pas la liberté, mais la suscite comme la seule expression de lui, digne de lui, digne de nous.

Le souverain Bien, c’est la liberté entendue comme libération : comme libération, comme désentravement de soi-même, comme transformation radicale, comme nouvelle naissance.

Il y a donc une aventure prodigieuse qui nous attend et qui nous engage à chaque instant de notre vie, et qui concerne toute l’humanité et tout l’univers ; et qui concerne, au premier chef, ce Dieu Vivant qui ne peut être un événement de notre vie que si nous le laissons transparaître.

Il est donc une immense aventure que nous avons à redécouvrir, et à vivre en découvrant cette Présence adorable qu’Augustin a célébrée lorsqu’il a dit — l’ayant rencontrée — il a dit : « Vivante sera désormais ma vie, toute pleine de Toi ! »

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26/05/2019 – mai 2019

mots-clefs mots-clés : Zundel, 1973, Paris, centre, homme, origine, présence