Euchristie et Rédemtion Universelle

 

Le dimanche 31 janvier 1971 au Cénacle de Genève.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte.

Nous voici réunis pour la célébration Eucharistique, et chaque fois qu’il y a cette liturgie, chaque fois que ce mystère est célébré, c’est l’œuvre de notre rédemption qui s’accomplit. C’est donc tout le mystère de la Rédemption qui vient à nous ce matin que nous avons à vivre à l’échelle de l’univers, car la Rédemption, précisément, concerne toute l’histoire, toute l’humanité et tout l’univers.

Bien que la vision de l’église soit biblique depuis l’origine du monde, quand Jésus paraît, son avènement représente un événement cosmique, un événement universel et unique, un événement qui concerne toute l’histoire, toute l’humanité, tout l’univers.

Cela veut dire que, à l’avènement de Jésus, tout ce qui s’est passé redevient présent, tout ce qui est non accompli peut s’accomplir, tout ce qui est avorté peut devenir vie éternelle.

Je dis justement aux femmes qui ont interrompu leur maternité, quelle qu’en soit la raison : cet enfant qui n’est pas venu à terme, ce qui est inachevé, vous continuez à le porter, vous-même, vous pouvez continuer à l’enfanter à la vie éternelle, vous pouvez le baptiser dans votre amour. Ce n’est jamais trop tard, car en Dieu, tout est récupérable.

Cette situation singulière d’une femme en face d’un enfant qui n’est pas venu à terme, c’est la nôtre en face de toute l’histoire et de tout l’univers. Et cela implique des conséquences infinies, puisque chacun de nous qui prospère dans le mystère de la sainte liturgie, chacun de nous est appelé à devenir un rédempteur, au sens même où Jésus l’est.

A mesure que les perspectives reculent dans le passé, à mesure que l’éditorialiste de la vie s’éloigne de nous, tandis qu’il faut compter non pas par siècles, mais par millions d’années, notre tâche grandit dans la même proportion.

Il n’y a pas un être dont la vie ait été un échec, que cet être soit un animal, ou un végétal, ou un minéral, il n’y a pas un être qui ne puisse retrouver, aujourd’hui, dans cet avènement de Jésus-Christ, dans le mystère de la liturgie, qui ne puisse trouver aujourd’hui, son accomplissement. Saint Paul nous a dit l’achèvement de la création, son gémissement, son enfantement, son attente de la révélation de la gloire des Fils de Dieu, et nous sommes ainsi mis à pied d’œuvre, aujourd’hui, devant notre tâche véritable, cette tâche illimitée, véritablement cosmique, qui concerne toute la création qui est derrière nous, et toute la création qui est avec nous, et toute la création qui est devant nous.

Alors, justement, si Dieu est une Présence au centre du cercle, tandis que le temps est représenté par la circonférence, Dieu est présent au centre du cercle qui rend toutes choses contemporaines, ce qui fait, de tous les êtres, un immense rassemblement dans le présent d’aujourd’hui.

Nous sommes évidemment, en raison de (… ?…), en raison du morcellement de notre existence dans le temps, nous sommes généralement infiniment éloignés de cette perspective; notre vie est grignotée par des intérêts très limités, et il est extrêmement rare que nous envisagions tout l’ensemble de l’histoire, comme la tâche que nous avons à accomplir.

Et justement, c’est ce que nous allons entreprendre dès cette messe, que toutes les fois que ce mystère est célébré, l’heure de notre rédemption s’accomplit, c’est-à-dire que tout l’univers, toute l’histoire, toute l’humanité, toute la création est remis entre nos mains. Il y a donc, dans cette perspective, une immense espérance.

L’échec de l’histoire, l’échec des nations, l’échec des individus, l’échec des animaux, l’échec de toute la nature physique, toutes les catastrophes, tous les ratés de la création, ne sont pas définitifs, ils sont tous récupérables, dans cette présence d’amour du Seigneur, qui veut se réaliser aujourd’hui en nous. Et qui dans la mesure où elle se réalisera, dans la mesure où nous y apporterons un consentement plus profond, elle pourra, en effet, refaire ce qui n’a pas été fait, et donner naissance à ce qui a été avorté.

Si nous entrons dans le silence auquel nous sommes invités par la liturgie elle-même, si nous arrivons à faire taire tous les bruits, si nous rencontrons en nous, ce point d’origine où notre vie prend racine en Dieu, nous serons aux origines de tout, nous rejoindrons le commencement du monde, le commencement de la vie, le commencement de l’humanité, et il n’y a pas un événement de l’histoire qui ne puisse, par cette voie, devenir présent.

En entrant dans ce secret de la rédemption qui nous est confié, nous donnerons donc à notre vie sa véritable dimension. Et nous pourrons donc laisser s’inscrire au fond de nos cœurs, ces certitudes que si le Christ est Rédempteur, nous nommes à lui, que la croix n’est pas simplement un événement de l’histoire, un événement du passé, mais un événement éternel, et définitivement, justement, cette espérance qui n’a jamais de terme, et qui nous permet d’attendre la récupération de toutes les créatures ; c’est-à-dire, finalement, la cicatrisation de toutes les blessures que Dieu n’a pas cessé d’endurer au cours de l’histoire, puisque tous les maux qui ont affecté l’univers, la vie et l’humanité, toutes les catastrophes ont été autant de blessures dans le cœur de Dieu.

Il s’agit maintenant de panser ces blessures, et en détachant le Christ de la croix, et en le laissant ressusciter en nous, de ressusciter, ressusciter aussi toute l’histoire, toute l’humanité, et tout l’univers.

C’est ce que nous essaierons de vivre à notre mesure qui est celle de notre générosité, en entrant justement dans ce silence, plein de voix, qui est le silence d’éternité. Le Corps du Christ qui va se réaliser à travers la consécration, ce Corps du Christ, ce n’est pas seulement le Corps du Seigneur dans sa singularité, c’est ce Corps immense de l’Eglise qui embrasse toute l’humanité, toute l’histoire, tout l’univers. Et c’est cet accent que nous allons mettre sur ces paroles éternelles :

 » Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang. »

           Nous essaierons de les dire, justement, sur tout l’univers, en demandant à Jésus d’inscrire dans notre cœur cette vocation de rédempteur pour que en passant à côté du mal, en en recevant les terribles nouvelles qui nous arrivent chaque jour à la lecture des journaux, à l’émission de la radio, ou à la vision de la télé, à chaque instant nous sommes informés de tous les malfaçons, de tous les ratés, de tous les échecs, de toutes les douleurs, de tous les déchirements, de tous les deuils, et de toutes les catastrophes qui nous font signe, elles nous requièrent, elle nous mobilisent, elles exigent notre présence, précisément parce que un chrétien ne peut être qu’un rédempteur avec le Christ qui embrasse toute l’humanité de son amour.

Si nous nous mettons en face de tous les vivants qui doivent ressusciter dans un instant, à travers la Présence du Seigneur vécue dans la nôtre, l’histoire va se réaliser, et des foules innombrables qui attendaient la lumière, entreront aujourd’hui dans ce ciel intérieur à nous-même, que Dieu fait fiancer avec la création pour combler tout être de sa Présence et de son amour.

C’est en regardant toutes ces choses, c’est en rassemblant tout ce passé que nous allons entrer maintenant dans l’offertoire qui sera pour nous l’offertoire du monde, l’offertoire de toute la création, pour que toute créature entre tout de suite dans la joie du Seigneur, et que tout être soit changé au Corps et au Sang de Jésus.