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« Conférence de Maurice Zundel au Caire en 1943. Les titres sont ajoutés.
Résumé : Nous sommes dans un dualisme, notre existence est une perpétuelle contradiction. Une solution est de nier cette antinomie, mais cette part du réel nous est échue à notre naissance. Un élan naturel vers la force secrète des choses, une présence mystérieuse ressentie, atteste la vocation divine de l’homme et du monde. Dieu se cherche sous le voile des signes mais au-dedans de la vie. Dieu seul peut remplir notre vie.
Antinomie dans l’homme qui connaît « l’étant » mais butte à être
La condition humaine est assujettie à un dualisme dont le caractère antinomique fait de notre existence une perpétuelle contradiction. On peut l’exprimer dans l’opposition de la chair et de l’esprit, de l’individu et de la personne, de l’égoïsme et de l’altruisme, du monde et de Dieu.
Quelle que soit la formule que l’on préfère, l’expérience ne cesse de nous en rendre sensible la réalité. Il y a en nous un fonds primitif qui est donné et une exigence qui semble systématiquement le contraire, comme si nous étions contraints par une impulsion inexorable de sacrifier toujours ce qui est à ce qui doit être.
Mais comment sacrifier ce qui est ? Comment lâcher la proie pour l’ombre d’un avenir incertain ? « To be or not to be » : « Etre ou ne pas être »… Mais on ne peut pas sortir de l’être on ne peut se résoudre à sauter dans le vide et le néant. Nous tentons désespérément de resserrer notre étreinte sur nos possessions menacées, de défendre cette portion de réalité qui fait corps avec nous-même, mais c’est nous-même qui devenons la proie de cette prise que nous croyons tenir. Car cette réalité est un chaos, un faisceau d’appétits qui se dévorent mutuellement, et qui nous dévorent en engendrant de perpétuelles inquiétudes. Nous sommes sans cesse expropriés de nous-mêmes par un afflux de désirs contradictoires qui nous précipitent vers des décisions dont nous n’avons pas le loisir de prévoir les conséquences et nous n’avons pas plus tôt atteint le but vers lequel nous étions entraînés que le mirage bientôt nous entraîne vers un autre objet dont la poursuite nous jette dans de nouveaux tourments.
Bourget a représenté à une échelle infinitésimale, pour en faire saillir le tragique ridicule, ce drame sans cesse renaissant en dessinant le portrait d’un poète déserté par l’inspiration et qui, n’ayant plus rien à livrer au public, s’en va mendier auprès d’une ancienne fiancée qu’il a trahie, les poèmes d’amour qu’il lui adressait naguère, pour qu’on ne l’oublie pas et que l’on sache qu’il est bien vivant. Ce refus de mourir, n’est-ce pas pourtant le cœur de toutes nos résistances ? Comment feindre d’être ce que l’on n’est pas, comment renoncer à être ce que l’on est ?…
L’antinomie paraît insoluble et c’est bien pourquoi elle a toujours suggéré aux esprits qui l’ont le plus profondément vécue, la tentative de s’en débarrasser en la niant. Après tout, ce n’est peut-être qu’un fantôme… Il est impossible que nous n’arrivions pas à conquérir notre unité.
Les chemins empruntés
Suivant la tendance qui prédominait en eux, les uns ont opté pour un idéalisme absolu, les autres pour un sensualisme résolu.
Porphyre nous raconte que Plotin (1) refusait obstinément de laisser fixer par un peintre les traits de son être physique dont il rougissait comme d’une entrave infamante à l’élan de sa contemplation. Il n’y a qu’à ignorer cette guenille méprisable, c’est le plus sûr moyen de n’en être pas encombré. Les disciples brahmaniques de l’Advaïta védique se montrent beaucoup plus ingénus et beaucoup plus optimistes. Vous marchez sur la route au crépuscule, un serpent vous barre le chemin, vous vous approchez : ce n’est qu’une corde que vous avez prise pour un reptile. Il en est ainsi de la réalité visible : elle paraît être, elle n’existe pas. Il n’y a que Brahma… Celui qui perçoit clairement cette vérité est délivré, il est entré dans la demeure sereine de la sagesse et de la paix, dans l’Advaïta la non-dualité.
L’accord est si difficile entre le visible et l’invisible, le fini et l’infini, entre ce que Péguy appelle notre indiscipline temporelle et notre désir d’évasion, que cette solution jouirait toujours d’un énorme prestige, comme une tendance tout au moins sinon comme un système poussé jusqu’à ses dernières conséquences.
Je me suis trouvé plusieurs années de suite au cours de mon adolescence devant le pilier d’un temple protestant entouré d’une ceinture de bronze où je lisais cette inscription suggestive : « en 1535, fut ôtée de céans l’idolâtrie papiste », et les commentaires que je ne cessais d’entendre sur un culte en esprit et en vérité m’ont familiarisé avec cette spiritualité désincarnée, qui exerce un attrait si naturel. Je crois n’avoir rien perdu de cette leçon.
Mais il y a une autre solution que la psychanalyse a dégagée sans discussion : c’est que le refoulement ne résout rien. Une tendance congénitale, pour être réprimée n’en est nullement abolie. Au contraire, la compression à laquelle elle est soumise ne fait que l’exaspérer et, par mille cheminements souterrains, elle se fraiera une issue, et cette fois la corde aura toutes les ruses du serpent. Les décrets d’une sagesse apprise ne pourront réduire au silence les revendications d’un instinct affamé de privations et que conserve intact son dynamisme primitif pour être resté en dehors de l’édifice rationnel que l’on a construit sans tenir compte de son existence.
Le philosophe s’éveille des chimères où il s’est épuisé en tournant le dos à la vie, et il cherche la connaissance dans cette béatitude à portée de la main qui a la saveur d’un fruit mûr, comme Goethe l’a génialement exprimé dans les entretiens de Faust et de Marguerite. Les immoralistes ont édifié la dialectique de cette prétendue catharsis en lui cherchant une justification de principe, pour nous convaincre que l’abandon aux forces les plus obscures de notre être est le prélude obligé des plus hautes illuminations et qu’une licence effrénée aboutira nécessairement à une sereine purification. Baudelaire voyait plus juste quand il exprimait toute l’amertume de « perdre le gouvernement de soi-même » en aliénant son essence dans une ivresse cosmique qui refuse de livrer son secret.
Une solution est-elle possible ?
Quand l’homme n’est plus la source de son action, quand il se borne à subir les courants d’univers qui déferlent en lui, quand il se livre sans résistance à ses désirs, on ne voit pas ce qui le distingue des pulsations élémentaires avec lesquelles il s’identifie sous prétexte de se trouver, ni pourquoi il éprouve le besoin d’en extraire une métaphysique qui le persuade que cette voie est la bonne. La théorie pense que les choses ne sont pas si simples et que l’esprit, s’il cède, ne peut le faire qu’en se donnant à lui-même des raisons. Le dualisme… est masqué, il n’est pas résolu.
Faut-il nous résigner à tenir les deux bouts de la chaîne et à demeurer écartelé par un conflit inapaisable, en cédant à une pression intolérable, quitte à reprendre une ascension toujours compromise par de nouvelles chutes ? N’y a-t-il pas un accord possible entre les divers plans de l’être qui ne sacrifie rien, sans compromettre leur harmonie ?
Si le donné primitif est irréductible, s’il nous est impossible de renoncer à cette part du réel qui nous est échue à notre naissance, n’y a-t-il pas moyen d’en exorciser les résistances par une promotion qui lui assure un suprême épanouissement ?
L’art et la science
Bien avant que les penseurs n’abordent le problème, les artistes en avaient déjà préfiguré la solution. Les portraits d’animaux qui ornent les grottes paléolithiques représentent déjà d’une manière singulièrement émouvante ces fiançailles de la matière et de l’esprit. Ces lointains ancêtres ne se contentaient pas de chasser, ils savaient regarder : ils surprenaient l’essence des formes et ils fixaient dans le roc un élan qui les invitait au rêve et à la contemplation. Il fallait bien se nourrir, mais ils avaient d’autres besoins et la poursuite de la faune qui le ravitaillait n’empêchait pas la gratuité de l’admiration qui leur inspirait les chefs-d’œuvre de vie et de mouvement qu’ils nous ont laissés. Ainsi la pierre et tous les matériaux dont ils disposaient : ivoire, bois de renne, cornes de buffle, s’animaient d’un souffle immatériel et dans le cadre le plus obscur et le plus restreint, la beauté faisait resplendir son mystère.
Le monde visible révélait ses deux visages. Il ne s’épuisait pas dans les utilités qu’il offrait. Il était plein d’allusion à autre chose et un regard suffisamment pénétrant y pouvait percevoir une dimension d’éternité. De subtiles correspondances le reliaient à une Réalité cachée que l’artiste avait la joie de rendre sensible. Entre le visible et l’invisible, le fini et l’infini, la matière et l’esprit, il n’y avait pas d’antagonisme irréductible, puisqu’une main habile parvenait à inscrire dans les bornes étroites d’un frustre logis, un espace illimité. Quand la science aura pris conscience de sa mission en se dégageant des nécessités dont elle contribua d’abord à alléger le poids, quand son ambition sera de comprendre, quand elle trouvera sa suprême récompense dans la joie de connaître, elle atteindra spontanément au même niveau de gratuité. Elle se tournera vers l’univers comme vers une source de vérité, elle demandera aux phénomènes un aliment pour l’intelligence et, dans l’enceinte d’un atome comme dans l’immense épopée géologique, elle nous apprendra à découvrir la lumière qui est la force de notre esprit.
Une pensée, dont la nôtre est disciple, circule à travers toute réalité et l’étude la plus humble, si elle demeure fidèle à ses exigences, aboutit tôt ou tard à une rencontre infinie où toutes les recherches confluent dans une inépuisable contemplation. Il est clair que les éléments inertes, pas plus qu’aucune réalité finie ne peuvent expliquer le désintéressement et l’amour poussés jusqu’au don de soi-même, qui engage le vrai savant dans ce dialogue silencieux où il est mystérieusement comblé. S’il y puise la vie de sa vie, s’il s’y consacre avec toute sa puissance d’admiration et de dévouement, c’est qu’il y recueille un message qui contient le suprême secret de lui-même et de tout.
L’instant créateur, un certain contact avec une présence infinie
La force secrète des choses, disait Shelley (1816), en face du Mont-Blanc. « La force secrète des choses qui gouverne la pensée et qui est une Loi pour le dôme infini du ciel, habite en toi. Et que serais-tu, toi, la terre, les étoiles et la mer si pour l’esprit humain, ourdissant tes images silence et solitude n’étaient que vide. »
Le monde est un symbole ou il n’est rien. Une présence infinie enveloppe toute chose de mystère.
Pour l’art, comme pour la science, le monde est un symbole ou il n’est rien. Une présence infinie enveloppe toute chose de mystère, et l’instant créateur sous l’émoi de la découverte signifie toujours un certain contact avec elle.
« Quand je vous écoute, comme l’écrivait le marquis de Custine à Chopin (1841), je me sens toujours seul avec vous, et peut-être avec mieux que vous encore. »
Sans doute, il s’en faut que l’artiste et le savant identifient toujours cette Présence comme celle d’un Autre qui vaut mieux qu’eux. Quand l’élan s’épuise et que la ferveur s’abaisse, comme ils ne trouvent plus qu’eux-mêmes, ils sont naturellement tentés de n’attribuer qu’à eux-mêmes le mérite de leurs œuvres ou de leurs inventions. Il suffirait qu’ils descendissent en soi pour comprendre que la lumière n’a pu jaillir du fonds obscur de leur individu qui les déçoit, comme il est par lui-même sans intérêt pour autrui.
Qui est le sieur Flaubert ? disait magnifiquement le grand écrivain, c’est à dire qu’importe au lecteur ce qu’il est et ce qu’il pense, en ajoutant ce mot prodigieusement lucide : « Nous ne valons quelque chose que parce que Dieu souffle en nous ». (2)
Quelles que soient d’ailleurs les hésitations du savant ou de l’artiste, il n’en reste pas moins vrai que l’art et la science atteignant leur sommet, ont fait jaillir de l’univers un élan qui monte vers l’Ineffable comme une seconde imploration, en dégageant des contours matériels du monde une dimension qui répond aux vœux de l’esprit.
Le christianisme
Par une rencontre qui n’est pas fortuite, si l’on songe au texte de Pascal : « la religion est vénérable parce qu’elle a bien connu l’homme » (3), le Christianisme a exaucé cette prière avec une plénitude où s’atteste d’une manière presque sensible l’origine transcendante de la Révélation qu’il est et qu’il apporte. Car enfin, quel moyen plus persuasif de nous convaincre de son caractère divin, que de voir la réalité expérimentale s’éclairer soudain d’une lumière inconnue qui joue dans sa texture comme fait une lampe dans la transparence de l’albâtre : lumière discrète et voilée qui, sans se confondre avec elle, la rend pourtant translucide à soi-même, en lui révélant des secrets qu’elle ne faisait que pressentir, en comblant des désirs qu’elle n’osait même pas formuler.
Comment ne rendrais-je pas ici témoignage à ce monastère où s’est achevée mon adolescence, et où j’ai rencontré pour la première fois la plénitude de la vie chrétienne, dans cette synthèse prodigieuse de l’obéissance, du silence et de l’amour, dans cette harmonie paisible des parfums, des couleurs et des sons ? Toute la création assumée dans une louange fraternelle d’où aucune réalité n’est exclue. Ainsi Dieu n’était point un Dieu jaloux : il n’y avait besoin ni de laisser son corps à la porte de l’oratoire, ni d’ériger son adoration sur le mépris des créatures. Il fallait au contraire tout accueillir, tout assembler, tout glorifier pour entrer dans la catholicité de l’amour, vaste, ample et libre comme le cœur de l’éternelle charité.
Je vois sans cesse ces offices incomparables où tous les moines, les yeux baissés, accomplissaient du plus profond de leur vie intérieure, les gestes sobres et augustes de la divine liturgie en nous communiquant le recueillement dont ils étaient la figure. Il y avait dans l’eurythmie des mouvements, une telle transparence qu’il était impossible de ne pas comprendre la vocation divine de l’homme et du monde. La leçon pénétrait silencieusement, avec une clarté qui ne s’est jamais démentie.
Il s’agit d’être plus et non d’être moins
Il ne faut pas mépriser les choses, mais les élever… Il ne faut pas violenter le corps, mais le faire participer aux élans de l’esprit… Il ne faut pas piétiner les créatures, mais les aimer, les aimer infiniment comme Dieu les aime, les aimer gratuitement, les aimer comme le don de sa tendresse pour les lui offrir toutes chargées de notre gratitude et de notre admiration.
Il faut être libre de soi pour être libre à l’égard de tout.
Bien sûr que ce n’est pas une voie facile. Avant de chanter le Cantique du Soleil, François a reçu dans sa chair les stigmates de la Passion qui avait pénétré jusqu’au fond de son âme. Il faut être libre de soi pour être libre à l’égard de tout. Il faut renoncer à toute possession pour entrer dans les secrets de l’amour. Les choses belles sont difficiles, mais l’effort qui va dans le sens de la vie est aisément accepté et l’on s’y livre sans arrière-pensée, et l’on est assuré qu’il ne faut abandonner rien de ce qui est. Il s’agit d’être plus et non d’être moins. C’est parce que l’on découvre une et même deux dimensions de plus en toute réalité, que l’on ne peut plus se contenter d’un contact physique qui les déshonore en nous asservissant.
Le cadeau d’un ami sort de la catégorie des choses. Il revêt une dignité personnelle qu’il tient de la tendresse dont il est le symbole : il nous fait signe comme une présence et nous le vénérons comme un bien mystérieux qui nous rattache secrètement à lui. C’est ainsi que le Christ nous a rendu l’univers, qu’il l’a remis entre nos mains, qu’il nous en a confié l’achèvement en demandant à notre foi de fermer le cercle d’amour, en prononçant ce Fiat qui nous fait consentir au geste créateur, en vêtant toute réalité de la transparence où se révèle la Présence qui vous la donne. Il a pris les gestes de notre vie, et les chargeant de sa vie, il en a tait des sacrements, pour que nous n’allions pas chercher Dieu en tournant le dos au réel, mais en nous plongeant au-dedans de la vie.
La vertu des signes
L’art et la science par lesquels l’humanité a si noblement tenté de se transcender, nous faisaient admirablement pressentir que pour trouver le réel il fallait le dépasser. Mais nous l’avouons, cet élan merveilleux souvent tourne court et retombe dans une adoration de l’homme ou du monde, d’autant plus lourd que l’instant créateur a été plus sublime.
Pour affranchir cette recherche de toute équivoque, rien ne pouvait être plus efficace que l’attribution d’une vertu proprement divine à des signes sensibles déterminés, constitués par des éléments si insignifiants par eux-mêmes qu’il fût impossible d’y recourir raisonnablement sans un acte de foi et d’amour qui ouvrît l’âme à la source qui se communique par eux. La transparence des signes était ainsi indissolublement liée à celle de l’esprit pour en assimiler le contenu spirituel, il fallait tout ensemble se dégager de lui et de soi.
La création était magnifiée, mais sans qu’elle pût devenir un piège, car sa hauteur n’était accessible qu’à un regard centré et établi sur l’éternelle Vérité. Pour y reconnaître un geste divin, il fallait coïncider avec la Présence qui l’accomplit.
C’est la mystérieuse revanche du Christ sur le monde qui semble l’avoir vaincu. L’humanité du Christ fascinait ses disciples au point qu’ils ne savaient point la dépasser et qu’ils mettaient en elle tous les espoirs charnels dont ils étaient remplis, et elle déconcertait ses ennemis au point qu’ils n’en pouvaient soutenir la présence et qu’ils résolurent de l’exterminer.
Le Christ est demeuré parmi nous sous le voile des signes en répandant en eux les prémices de la Rédemption.
Le Christ est mort et il s’est dérobé aux regards des uns et des autres; mais Il est demeuré parmi nous sous le voile des signes en répandant en eux les prémices de la Rédemption, en réalisant par eux la vocation divine de l’univers.
La religion requiert la vie tout entière
Si Dieu est Esprit, en effet, le monde créé à son image ne peut que le signifier comme tel; et il n’est compris dans toute son ampleur que dans la mesure où est reçu le message inscrit dans ses éléments comme dans son ensemble.
Les sacrements constituent les modèles-types d’une écriture divine dans lesquels nous apprenons à déchiffrer tout le texte du livre de la création.
Le Christ nous a rendus intelligible l’univers, comme il nous a révélé l’homme dans l’universalité de son amour et Dieu dans les abîmes de sa pauvreté.
Il nous ramène au réel en nous permettant d’en saisir les racines qui plongent dans le coeur de Dieu, pour que tout contact avec la créature resserre notre intimité avec lui, pour que notre pensée en chacun rencontre sa lumière, et que nos sens eux-mêmes se purifient dans ce toucher divin.
La religion requiert la vie tout entière parce qu’elle apporte la vie de Dieu qui la peut seule remplir.
La religion embrasse ainsi l’être dans toute son ampleur. Elle n’est plus le monopole d’une caste, d’un peuple ou d’une secte qui s’en attribuent le privilège ou qui en exploitent le profit. Elle requiert la vie tout entière parce qu’elle apporte la vie de Dieu qui la peut seule remplir. C’est pourquoi ceux qui ne voulaient pas consentir au don d’eux-mêmes et qui prétendaient lier Dieu par des observances qui n’engageaient pas leur vie, virent dans le Christ l’ennemi de la religion, le blasphémateur dont il fallait étouffer la voix : « De quoi se mêlait-il, lui qui n’avait point étudié et qui n’avait pas reçu un mandat contresigné par les autorités, lui qui appartenait à ce peuple de la terre dont l’ignorance maudite ne cessait d’offenser la loi qui était leur affaire et dont ils s’étaient réservé le dépôt ? »
Ils crurent sauver le peuple en tuant la Vie qui est la lumière des hommes. Nous qui savons l’issue de ce drame où l’histoire a son centre, nous ne pouvons que vouer tout notre amour à ce monde qu’Il a sauvé pour ceux qui consentent à collaborer avec lui. Quel bonheur qu’il soit le charpentier de Nazareth, qu’il ne soit pas un légiste et un docteur, un spécialiste des choses religieuses, pour nous coincer dans des observances sans contact avec la réalité, en faisant de la religion ce qu’il y a de plus étranger à notre vie !
La louange des créatures
Les sacrements, au contraire, nous ramènent au réel: ils sont le ferment jeté dans la pâte humaine pour qu’elle lève divinement, pour que toute notre activité soit une liturgie, pour que tout l’univers devienne un sacrement, pour que l’humanité tout entière forme le corps mystique de Jésus et que le monde enfin soit l’ostensoir de cette Présence dont Shelley, dans un de ses derniers poèmes, a si profondément exprimé la réalité unique et l’impérieuse nécessité.
Mais la parole sacrée, dans un de ses plus beaux chants, nous garantit que cette Présence ne manque jamais et que l’univers, pour qui sait écouter, ne cesse d’en attester, d’une manière discrète, éclatante ou tragique, l’action multiforme et l’amour créateur, triomphant ou crucifié. Cet immense Bénédicité de l’univers répond si adéquatement à l’esprit de Jésus que la liturgie chrétienne n’en est que l’épanouissement divin et que le plus fidèle imitateur du Christ quand il reçut de son créateur l’affirmation de sa fin prochaine voulut saluer sa sœur, la mort, en faisant chanter à ses frères la louange des créatures dans le Cantique du Soleil :
« Très haut, tout puissant et bon Seigneur, à toi louange, gloire, honneur, et toute bénédiction; à toi seul ils conviennent, ô Très-Haut, et nul homme n’est digne de te nommer.
Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire le frère Soleil, qui fait le jour et par qui tu nous illumines ; il est beau, rayonnant avec une grande splendeur: de toi, Très-Haut, il est le symbole.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour soeur Lune et les Etoiles ; dans le ciel tu les as formées, claires, précieuses et belles.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent, et pour l’air et les nuages, pour l’azur calme et tous les temps par lesquels tu donnes soutien à tes créatures.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour soeur Eau, qui est très utile et humble et précieuse et chaste.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Feu par qui tu éclaires la nuit : il est beau et joyeux, indomptable et fort.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour soeur notre mère la Terre qui nous porte et nous nourrit, qui produit la diversité des fruits, et les fleurs diaprées et les herbes.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi; qui supportent épreuves et maladies ; heureux s’ils conservent la paix, car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre soeur la Mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut échapper, malheur à ceux qui meurent en péché mortel ; heureux ceux qu’elle surprendra en ta très sainte volonté, car la seconde mort ne pourra leur nuire.
Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui grâce et servez-le avec grande humilité ! »
Une mystique incarnée et tournée vers le réel
Celui qui s’est quitté lui-même n’a plus rien à quitter. Toute la création fleurit dans son âme comme un immense bouquet d’amour et il ne peut plus séparer dans sa tendresse et dans son admiration le Créateur et l’univers où Il s’exprime et que l’esprit et le coeur contemplatifs assument avec lui par le sceau d’une adhésion qui lui donne son entière signification. Telle est la mystique chrétienne, mystique incarnée, d’autant plus profondément engagée dans le sol qu’elle s’élève plus haut toujours soucieuse de coïncider avec la totalité du réel, de saisir la plante avec toutes ses racines pour la tourner vers son soleil.
Dieu ne trône pas au-dessus des nuages. Il est présent à tout ce qui est, et on peut le joindre par tout ce qui est. La prière n’est pas enfermée dans une formule, encore qu’une formule soit l’expression normale de la louange publique. Mais la vie déborde toute formule et c’est toute la vie qui doit chanter. Chacun peut trouver la mélodie qui correspond à son état d’âme dans l’immense octave de la création, pourvu qu’il se tourne, avec le meilleur de lui-même, vers les choses accordées au diapason de son esprit. Il finira toujours par découvrir une voie qui s’ouvre et, à chaque instant, s’il consent au don de lui-même, il pourra découvrir dans une réalité qu’il concourt à élever, un trait encore inaperçu du visage dont la splendeur aimante secrètement toute recherche; et Dieu ne cessera de se révéler à lui-même comme un Dieu nouveau.
C’est là le dernier mot de cette mystique indissolublement liée au réel. Comme l’artiste découvre la beauté sous un aspect inconnu en faisant jaillir son mystère à même la matière à laquelle il applique son effort, dans une tentative dont le succès manifeste l’exigence, l’homme ne trouvera Dieu qu’en le faisant naître en soi et en tout, dans la liturgie vécue d’un Noël qui n’a pas de fin.
Où est Dieu et comment le trouver ? En rendant plus belle la vie d’aujourd’hui, en abordant tout être avec tant de respect et tant d’amour, en faisant un tel crédit au mystère et à la grâce qui l’habitent et qui peuvent sourdre en lui, qu’il finisse par dégager tout ce qu’il porte en soi de beauté, en sentant se poser sur lui, à travers ses yeux, le regard dont saint Jean de la Croix a célébré dans le Cantique spirituel la vertu dans cette strophe immortelle :
« En répandant mille grâces
En hâte il a passé par ces bocages,
Et les parcourant du regard,
Par son seul visage il les laissa revêtus de beauté. »
Notes
(1) Le culte du moi est dénoncé par Plotin. Porphyre au tout début de la Vie de Plotin : « Plotin, le philosophe, qui a vécu de nos jours, semblait avoir honte d’être dans un corps. Dans ce sentiment, il se refusait à rien raconter sur ses ancêtres, ses parents ou sa patrie. Il ne voulait souffrir ni peintre ni sculpteur; et même, comme Amélius lui demandait de permettre qu’on fit son portrait, il lui dit : « N’est-ce pas assez de porter cette image dont la nature nous a revêtus ? Faut-il encore permettre qu’il reste de cette image une autre image plus durable, comme si elle valait qu’on la regarde ? ». Il refusa donc et ne consentit pas à poser. »
(2) Lettre à Louise Collet, 1853. « …Nous ne valons quelque chose que parce que Dieu souffle en nous. C’est là ce qui fait même les médiocres forts, ce qui rend les peuples si beaux aux jours de fièvre, ce qui embellit les laids, ce qui purifie les infâmes : la foi, l’amour. « Si vous aviez la foi vous remueriez les montagnes. » Celui qui a dit cela a changé le monde, parce qu’il n’a pas douté. »
(3) Pascal – Ordre 10 (Lafuma 12 ; Sellier 46 ; Brunschvicg 187).
« Les hommes ont mépris pour la religion, ils en ont haine et peur qu’elle soit vraie. Pour guérir cela il faut commencer par montrer que la religion n’est point contraire à la raison. Vénérable, en donner respect. La rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu’elle fût vraie, et puis montrer qu’elle est vraie. Vénérable parce qu’elle a bien connu l’homme. Aimable parce qu’elle promet le vrai bien. »