Emmaüs: Dieu balbutie avec les hommes
3e dimanche de Pâques, Année B, Luc 24, 33-48
Nous voyons ces deux disciples d’Emmaüs effondrés de douleur, parce que leur espérance semble être ensevelie dans le tombeau du Christ. Nous voyons qu’ils s’entretiennent de lui.
Homélie, Lausanne (Suisse) 1974
Mise en ligne: 16.04.21
Temps de lecture: 3 mn

Ils reviennent chez eux, découragés, portant la tristesse sur leur visage, quand le Seigneur les joint sans qu’ils reconnaissent son visage. Il les interroge. Il touche à fond leur peine. Il leur demande de s’expliquer et, en effet, ils lui font la confidence de ces événements qu’il va leur commenter à partir des Écritures qui annonçaient, justement, que le Christ ne pouvait entrer dans sa gloire qu’en passant par la souffrance et par la mort.
Mais ces paroles ne suffisent pas, ils ne le reconnaissent pas et le pape saint Grégoire fait, ici, un commentaire d’une sublime beauté en disant : «Jésus se présente à eux au dehors tel qu’il était au-dedans dans leur cœur».
En effet, ils parlaient de lui, ils s’attristaient de sa mort, ils manifestaient leur attachement envers lui, et cependant, ils doutaient du témoignage des femmes qui avaient reçu le message des anges, ils n’osaient croire, ils n’étaient pas prêts encore à vivre ce mystère de la Résurrection.
C’est cette pédagogie maternelle qui resplendit dans l’Écriture Sainte où Dieu s’adapte et balbutie avec l’homme.
Et c’est là que nous recevons le plus haut enseignement sur la Révélation de Dieu.
La Parole de Dieu, en effet, ce n’est pas un téléphone céleste. La Parole de Dieu, ce n’est pas un absolu qui tombe du ciel. Ce n’est pas une vérité qui nécessairement est définitive.
C’est un dialogue, c’est-à-dire une parole adressée à quelqu’un dans la situation où il se trouve, selon le degré d’intelligence qui est le sien, pour le faire progresser dans la connaissance et dans l’amour de Dieu.
C’est cela qui éclate précisément dans cet épisode des disciples d’Emmaüs tel que saint Grégoire le commente. La Révélation se proportionne aux êtres auxquels elle s’adresse.
Dieu balbutie avec les hommes jusqu’à être pour nous, qui sommes éclairés de la lumière du Nouveau Testament, jusqu’à nous paraître méconnaissable.
C’est qu’il a fallu une pédagogie infiniment délicate et profonde. Il a fallu une adaptation constante de Dieu à une humanité qui commençait à concevoir les choses de l’esprit.
Pour faire mûrir ces germes dans le cœur des hommes, il a fallu que Dieu s’adapte à eux et, si cette adaptation – il suffit de lire la Bible – a été très loin, on a parfois peine à reconnaître le visage de Dieu tel qu’il resplendit sur la face de Jésus-Christ devant ces récits de guerres, de batailles, devant ces interdits terrifiants, devant ces massacres, devant ces anathèmes, on se demande où est le Sacré-Cœur, où est le Dieu qui est tout amour?
C’est que Dieu est vu, alors, à travers le regard de l’homme.
L’homme étant ce qu’il est, n’en peut savoir davantage et il est amené ainsi graduellement à une connaissance toujours plus profonde de Dieu, ce que le pape saint Grégoire résume justement dans cette petite phrase si simple, si éclairante et si profonde: Jésus leur est apparu au dehors comme il était au-dedans de leur cœur.
Voilà la clef de l’interprétation de la Bible. Il y a dans la Bible, pour nous qui la lisons à travers la lumière du Nouveau Testament, il y a, dans l’Ancien Testament, des choses qui nous paraissent inacceptables, qui heurtent notre sensibilité, qui nous déçoivent, qui nous paraissent absolument incompatibles avec ce que le Seigneur nous a appris de lui-même.
C’est que, justement, il s’agit d’une pédagogie, d’une marche lente et d’un enseignement infiniment patient pour amener l’homme de très loin, c’est-à-dire des ténèbres où il gît, pour l’amener, peu à peu, à la lumière qui éclatera dans l’Evangile de Jésus-Christ.
Nous avons nous-même à retenir de cet événement d’abord cette clef de l’exégèse, cette clef de la lecture des Saintes Écritures: nous rappeler qu’il s’agit là d’un dialogue où l’interlocuteur divin se proportionne miséricordieusement à l’auditeur humain, comme une maman balbutie avec son tout petit, non pas qu’elle soit elle-même au stade du balbutiement, mais parce que l’enfant l’est et qu’elle ne peut l’atteindre autrement.
Et nous l’admirons précisément de balbutier parce que, si elle parlait de Platon ou si elle s’exprimait dans les théorèmes d’Einstein, ce serait folie, l’enfant resterait étranger à toute parole de sa mère et aucune communication ne pourrait s’établir entre elle et lui.
C’est cette pédagogie maternelle qui resplendit dans l’Écriture Sainte où Dieu s’adapte et balbutie avec l’homme, en acceptant de revêtir ce vêtement de pauvreté qui est un des aspects les plus touchants de sa miséricorde. C’est le premier enseignement.
L’autre, c’est celui que saint Grégoire nous suggère, c’est que, pour entendre la Parole de Dieu, il faut l’accomplir.
La Parole de Dieu, ce n’est pas un système du monde, ce n’est pas une rhétorique, ce n’est pas un discours propre à amuser les esprits.
La Parole de Dieu est une nourriture.
La Parole de Dieu, c’est une Présence.
La Parole de Dieu, c’est le Verbe de Dieu lui-même.
Alors, pour entendre cette parole, il faut la faire fructifier dans son cœur et c’est aussi bien la conclusion de saint Grégoire dans son merveilleux commentaire: «Hâtons-nous de mettre en œuvre, de mettre en pratique ce que nous avons déjà compris et nous nous ouvrirons ainsi à une plus profonde intelligence du mystère de Dieu».


