Baptême du Seigneur: les signes et l’incarnation
Le Baptême du Seigneur, Année B, Marc 1, 7-11
Dans la tradition liturgique, il y a trois épiphanies: la visite des mages, le baptême de Jésus, que l’on fête aujourd’hui, les noces de Cana.
Homélie, Lausanne, 1967
Mise en ligne: 06.01.21
Temps de lecture: 3 mn

La Fête de l’Épiphanie est la fête des signes, des signes que Dieu nous fait et qui sont évoqués dans l’antienne des Laudes de l’Office du Bréviaire: «Aujourd’hui à l’époux fidèle, l’Église était jointe parce que, dans le Jourdain, le Christ a lavé ses crimes, les Mages accourent avec leurs présents aux noces royales, et les convives se réjouissent de l’eau changée en vin».
Cette antienne nous présente donc trois signes: – celui fait aux Mages, – celui du Baptême de Jésus, où retentit la Gloire de son Père, – celui des Noces de cana où l’eau est changée en vin.
A travers ces signes, bien sûr, ce qui importe, c’est la manifestation de la Présence de Dieu qui se révèle à travers des éléments sensibles, en nourrissant précisément la vocation de l’univers humain.
Toujours nous voyons Dieu cheminant par les chemins de l’univers.
Notre univers a cette propriété admirable de pouvoir symboliser, de pouvoir signifier, à travers le visible, l’invisible. Et c’est justement ce pouvoir de transfiguration et de signification qui fait toute la grandeur et toute la beauté du monde, et aussi toute la splendeur et toute la dignité de la vie humaine.
Nous sommes créés, comme tous les vivants, assujettis à des besoins imprescriptibles: boire, manger, dormir, et le reste.
Mais, au-delà de ces besoins, il y a chez nous un besoin encore plus impérieux, un besoin de liberté, un besoin de ne pas s’enfermer dans les nécessités matérielles, un besoin à travers le réseau même des besoins matériels, de symboliser un espace illimité de lumière et d’amour.
Et cela, vous le savez bien, vous le faites constamment et spontanément, lorsque vous préparez un repas pour vos amis à seule fin d’apaiser leur faim, de les rassembler autour d’une table pour communier à leur amitié et en vous arrangeant pour dépasser l’empreinte des besoins matériels, afin que les yeux se réjouissent de votre générosité et que chaque élément du festin soit le symbole du don de vous-même.
Et, lorsque vous ouvrez votre maison, lorsque vous disposez l’ameublement, vous ne visez pas seulement à l’utile, à ce qui est indispensable pour la sécurité matérielle du corps, vous cherchez à introduire dans votre ménage une harmonie, une certaine musique qui fasse de tout le mobilier une puissance d’accueil.
Votre maison, vous voulez qu’elle soit habitable, vous voulez que ceux qui y entrent se sentent accueillis par une présence amicale, et c’est ainsi que nous admirons la majesté du monde, la splendeur de la vie, tout spontanément à travers cette symbolisation instinctive qui nous fait recourir au visible, au sensible comme à la manifestation de l’invisible, du spirituel, de la présence, de la tendresse, de la bonté, de l’amour…
Et justement, ce régime des signes est par excellence le régime de la Révélation: Dieu nous parle par signes. Il nous parle par nous-même, il nous parle par l’histoire que nous sommes, par tout le créé. Il n’y a pas une seule réalité qui ne puisse devenir le véhicule, l’instrument de la Présence divine comme une parole silencieuse qui retentit au plus intime de nous-même.
Les Mages ont vu l’étoile et l’étoile a lui dans leur cœur et ils sont allés vers ce cœur divin qui les attendait.
Jésus a entendu la voix du Père à son Baptême, cette voix qui était le signe que sa vie publique, maintenant, devenait une réalité, que l’humanité ne pouvait attendre davantage. Et puis en effet, aussitôt après son Baptême, Jésus embrasse sa mission en choisissant, à travers les tentations qu’il refoule, la voie dure qui va aboutir à la Croix.
Mais la Croix n’est pas le dernier mot: la Croix est le prélude de la Résurrection, la Croix est le prélude d’une transfiguration de tous les éléments du monde qui est symbolisée, aux noces de Cana, par le changement de l’eau en vin.
Et toujours nous voyons la réalité tournée vers le mystère, toujours la réalité capable d’être la manifestation de l’Esprit. Toujours nous voyons Dieu cheminant par les chemins de l’univers.
Rien n’est meilleur pour nous, rien n’est plus utile que de méditer sur cette réconciliation du visible et de l’invisible; rien n’est plus merveilleux que de songer que nous n’avons pas à refuser le monde et à le mépriser, mais à l’aimer d’un amour infini, à l’aimer en le déchiffrant, à l’aimer en sentant le secret dont il déborde à nos yeux, pour en faire une offrande en laquelle nous échangerons avec Dieu.
Mais il y a un aspect complémentaire de celui-là: c’est aussi que notre vie s’accomplit à travers le visible, en tant qu’il est signe de la Présence même de Dieu en nous, si déjà notre vie tourne sa noblesse dans ce déchiffrement divin d’une réalité qui est le don de Dieu.
Il y a un autre aspect qui n’est pas moins essentiel et qui m’émeut davantage: à travers le visible, à travers notre vie, à travers tous les gestes de notre existence quotidienne, nous pouvons devenir l’incarnation de Dieu.
Non seulement la vie se transfigure lorsque nous la déchiffrons divinement en l’accueillant comme un don de Dieu, mais, à travers cet univers qui se transfigure, Dieu lui-même devient plus proche, devient plus réel et il entre dans l’Histoire comme une Présence irréfutable. Et c’est là justement que le régime de l’Incarnation atteint toute sa splendeur et devient pour nous une mission infinie et universelle.
Et c’est déjà merveilleux de pouvoir ordonner notre vie dans la beauté, et que notre maison soit le signe d’un accueil amical. Mais c’est encore plus merveilleux de faire de toute notre vie le rayonnement de la Présence divine dans la banalité même de nos occupations quotidiennes.


