Que chacun reçoive le nécessaire pour sa vie
22e Semaine du Temps Ordinaire, Année A, Mt 16, 21-27
Dans la parabole des ouvriers de la dernière heure, donner un denier à chaque personne, c’est lui donner de quoi vivre, lui et sa famille. C’est la justice de Dieu. Zundel était très sensible à cela. C’est pourquoi, il a parlé du droit de propriété comme d’un droit (et devoir) de générosité, et non pas d’accaparement.
Réflexion
écrite durant
la Guerre de 39-45,
Le Caire
Mise en ligne: 17.09.20
Temps de lecture: 2 mn

L’homme a besoin de voir devant lui. Il faut que sa vie matérielle soit assurée, pour qu’il n’ait point à s’en préoccuper: au risque de détruire la sécurité même de son présent et d’en aggraver, à plus forte raison, l’insécurité, par l’angoisse de son avenir. « Comment voulez-vous que je cultive mon esprit, disait la Femme Pauvre, devant mes marmites vides, avec cinq enfants à nourrir. »
Un artisan sûr, selon son expression, de « tirer sa journée » de son travail, affirmait, au contraire, sa joie à l’ouvrage et l’humble fierté de créer gratuitement, « pour le plaisir », une œuvre belle.
La misère donne un aspect hostile à la création
Dès que l’on cesse d’être rivé aux choses indispensables par la crainte d’en manquer, en effet, on peut les considérer avec un regard désintéressé et en percevoir les aspects intelligibles et les implications transcendantes.
Leur être relatif s’irradie dans la pensée et y dessine un profil d’éternité. Elles apparaissent comme les messagères d’une Tendresse inconnue, comme les symboles d’un Don qui sollicite le nôtre.
Nous restons libres devant elles, et, au-delà des besoins qu’elles préviennent et qu’elles nous font oublier, elles nous fournissent, avec les éléments premiers de l’univers impondérable qui s’engendre en notre esprit, la matière translucide d’une silencieuse oblation.
La nourriture, le vêtement, la maison, le jardin, nous apportent autant d’occasions d’effacer nos servitudes: par tout ce que l’amitié, l’élégance, l’art et la fantaisie ajoutent de valeurs humaines aux qualités physiques dont nous tirons parti pour satisfaire à nos nécessités.
Toute réalité acquiert ainsi un visage personnel et s’accroît d’une dimension infinie où notre âme se sent accueillie et comblée, dès qu’un rapport de gratuité devient possible entre elle et nous. Nous lâchons prise dans la mesure où se desserre l’étreinte du besoin, et nous pouvons contempler avec amour un univers qui cesse de nous contraindre.
La misère, au contraire, donne un aspect hostile à la création, qui semble n’exister que pour détruire un organisme incapable d’équilibrer ses dépenses et de maintenir un climat indispensable à son intégrité.
Mais combien plus haïssable apparaît l’homme qui regorge de biens dont cette misère est la rançon et qui trouve normal et juste un salaire de famine, lequel ne représente mensuellement qu’une minime partie de son superflu quotidien.
Il y a pire encore, cependant, et c’est de voir la détresse, en quête de secours, humiliée devant le luxe qui devrait implorer son pardon. La honte vous monte au visage en présence d’un tel spectacle.
Comment accepter, en effet, parce qu’un homme est pauvre, qu’il soit en outre privé d’honneur et qu’il s’abaisse pour obtenir une aumône, qui n’impose pas l’ombre d’un sacrifice personnel à une générosité trop avisée pour ne pas clore son budget des bonnes œuvres avant toute atteinte à ses propres intérêts.
Je sais bien que l’homme le plus riche ne peut remédier, à lui seul, à toutes les infortunes de la terre et j’admets qu’à une responsabilité plus engagée corresponde une aisance plus étendue. De telles considérations peuvent apaiser une conscience qui éprouve l’iniquité de ses privilèges: sans lui interdire pourtant d’en profiter. Elles restent purement platoniques et ne changent rien à un système où la propriété pour les uns entraîne la confiscation pour les autres.
Il s’agit donc de trouver un principe sur lequel fonder un ordre humain, et tel que l’on en puisse déduire des conclusions objectives, qui éclairent et persuadent toute raison.
Le mot de la Femme Pauvre et les réflexions qu’il nous a suggérées, comme nos précédentes méditations, nous invitent à rapprocher le droit de propriété et le droit à la gratuité, qui s’actualise par le don de soi, et nous inclinent à voir dans le premier un cas particulier du second.


