Du bon usage de la crainte
12e dimanche du Temps ordinaire,
Année A, 25 juin 2023, Matthieu 10, 26-33
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là,
Jésus disait à ses Apôtres :
« Ne craignez pas les hommes ;
rien n’est voilé qui ne sera dévoilé,
rien n’est caché qui ne sera connu.
Ce que je vous dis dans les ténèbres,
dites-le en pleine lumière ;
ce que vous entendez au creux de l’oreille,
proclamez-le sur les toits.
Ne craignez pas ceux qui tuent le corps
sans pouvoir tuer l’âme ;
craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne
l’âme aussi bien que le corps.
Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ?
Or, pas un seul ne tombe à terre
sans que votre Père le veuille.
Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
Soyez donc sans crainte :
vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux.
Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes,
moi aussi je me déclarerai pour lui
devant mon Père qui est aux cieux.
Mais celui qui me reniera devant les hommes,
moi aussi je le renierai
devant mon Père qui est aux cieux. »
Conférence, Lausanne, 1966
Mise en ligne: 21.06.23
Temps de lecture: 2 mn

Sans vouloir troubler personne, ni heurter nos rêves de perfection et de délicatesse spirituelles, nous affirmons que cette crainte elle-même peut être bonne, qu’elle n’est pas méprisable, qu’elle ne blesse pas le concept de religion. De fait, le Seigneur lui-même la recommande. S’il l’agrée, pourquoi devrions‑nous y trouver matière à objection?
Ne méprisons jamais cette crainte de Dieu.
Ecoutons ses paroles: «Craignez le Seigneur, parce que l’heure de son jugement est arrivée» (Ap 14, 7), et en saint Matthieu (10, 28): «N’ayez pas peur de ceux qui tuent le corps sans avoir le pouvoir de tuer l’âme. Craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps». Si cela n’est pas la peur des châtiments de Dieu, je ne vois pas ce qui pourrait l’être.
Nous n’en sommes qu’au premier échelon, d’accord. Mais c’est déjà quelque chose. Mieux que rien.
Si nous sommes parfois si insensibles que, pour nous empêcher de glisser sur la pente du mal, la crainte des ténèbres et des grincements de dents, dont parle la parabole, a plus de force que le pur amour du Père céleste, que soit bonne cette crainte qui nous a retenus d’offenser ce Père si incomparablement digne de tant d’amour.
(…)
Ne méprisons jamais, ni en nous ni dans les autres, cette crainte de Dieu. Outre qu’elle nous offre une possibilité de survie, qui osera dire qu’elle ne saurait être l’œuvre d’un progrès spirituel, le début d’une marche rapide et décidée vers des buts très audacieux.
Sainte Thérèse d’Avila nous raconte dans son autobiographie qu’elle se fit religieuse dans la crainte d’être damnée, si elle n’écoutait pas l’inspiration divine qui l’appelait au couvent. «Je commençai à craindre d’aller en enfer, écrit‑elle, si je renonçais, et bien que ma volonté ne fût pas encore disposée à embrasser la vie monastique, je vis que cet état était le plus sûr et le meilleur, et ainsi, peu à peu, je me décidai à me faire violence pour l’assumer». Dans la suite, sainte Thérèse gravit les plus hauts sommets de l’amour de Dieu, mais elle est partie de la peur de ses châtiments.
La deuxième sorte de crainte est assurément d’une autre envergure. Elle consiste à redouter non plus les conséquences du mal, mais le mal lui-même. Le «mal du mal», le mal dans son essence: ce qui est le plus négatif et le plus mauvais dans la faute morale, ce n’est pas la peine qui en dérive, mais l’offense faite à Dieu.
Ce que signifie «offense» à Dieu, il nous est à vrai dire impossible de le savoir. Il nous faudrait pour cela comprendre la sainteté de Dieu, avoir son intelligence. (…)
Craindre le mal comme Dieu le déteste, ne pas le vouloir et, dans la connaissance de notre propre faiblesse, redouter qu’il nous arrive de le vouloir un jour, voilà une crainte de Dieu d’une haute qualité. Nous atteignons là à un niveau supérieur où l’on entre dans la pensée, le jugement, la volonté du Seigneur, et donc dans son amour. Une telle crainte, en effet, est déjà de l’amour. Elle chemine et grandit avec l’amour. Ce n’est plus seulement une sentinelle prête à bondir au moment du danger. C’est une amie qui fait toute la route avec nous.


