Connaître, c’est être un regard vers l’Autre
7e dimanche de Pâques
Année A, 21 mai 2023, Jean 17, 1-11
D’une conférence de Maurice Zundel donnée à l’abbaye de la Rochette, lors d’une retraite en 1963. L’abbé fait le lien entre les relations au sein de la Trinité et la manière de connaître et d’aimer dans l’humanité. Car l’homme est à l’image de Dieu.
En ce temps-là,
Jésus leva les yeux au ciel et dit :
« Père, l’heure est venue.
Glorifie ton Fils
afin que le Fils te glorifie.
Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair,
il donnera la vie éternelle
à tous ceux que tu lui as donnés.
Or, la vie éternelle,
c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu,
et celui que tu as envoyé,
Jésus Christ.
Moi, je t’ai glorifié sur la terre
en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire.
Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père,
de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe.
J’ai manifesté ton nom
aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner.
Ils étaient à toi, tu me les as donnés,
et ils ont gardé ta parole.
Maintenant, ils ont reconnu
que tout ce que tu m’as donné vient de toi,
car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données :
ils les ont reçues,
ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi,
et ils ont cru que tu m’as envoyé.
Moi, je prie pour eux ;
ce n’est pas pour le monde que je prie,
mais pour ceux que tu m’as donnés,
car ils sont à toi.
Tout ce qui est à moi est à toi,
et ce qui est à toi est à moi ;
et je suis glorifié en eux.
Désormais, je ne suis plus dans le monde ;
eux, ils sont dans le monde,
et moi, je viens vers toi. »
Conférence, La Rochette (France), 1963
Mise en ligne: 19.05.23
Temps de lecture: 2 mn

On ne peut dire plus explicitement que la vie divine est une désappropriation, que le moi divin se constitue comme désappropriation. Nous allons voir immédiatement comment cette vie d’éternelle communion nous introduit dans le monde de la connaissance à une profondeur inépuisable.
La connaissance est une naissance.
Nous pouvons faire une constatation facile à paraboliser dans une image: jamais vous ne pourrez vous voir vous-même dans un miroir. Un miroir peut être utile à votre toilette, voire indispensable, mais ce n’est pas dans un miroir que vous trouverez la révélation de vous-mêmes. Vous ne pouvez pas vous regarder priant dans un miroir, vous ne pouvez pas vous voir comprenant dans un miroir.
Votre vie profonde, celle par laquelle vous vous transformez vous-mêmes, est une vie qui s’accomplit dans un regard vers l’autre. Dès que le regard revient vers soi, tout l’émerveillement reflue et devient impossible. Quand on s’émerveille, c’est qu’on ne se regarde pas. Quand on prie, c’est qu’on est tourné vers un Autre. Quand on aime vraiment, c’est qu’on est enraciné dans l’intimité d’un être aimé.
Il est donc absolument impossible de se voir dans un miroir autrement que comme une caricature, si l’on prétendait y trouver son secret. La vie profonde échappe à la réflexion du miroir. Elle ne peut se connaître que dans un autre et pour lui.
Quand vous vous oubliez, parce que vous êtes dans un paysage qui vous ravit ou devant une oeuvre d’art qui vous coupe le souffle ou devant une pensée qui vous illumine ou devant un sourire d’enfant qui vous émeut, vous sentez bien que vous existez – et c’est même à ces moments-là que votre existence prend tout son relief – mais vous le sentez d’autant plus fort que justement l’événement vous détourne de vous-mêmes.
C’est parce que vous ne vous regardez pas que vous vous voyez réellement et spirituellement, en regardant l’autre et en vous perdant en lui.
C’est cela, le miracle de la connaissance authentique: nous atteignons à nous-même en regardant un autre et nous perdant en lui. C’est dans ce mouvement de libération, où nous sortons de nous-même, où nous sommes suspendus à un autre, que nous éprouvons toute la valeur et toute la puissance de notre existence.
Nous sommes là non comme une marchandise jetée sur un quai de gare, mais devant un vis-à-vis. Nous sommes là dans un dialogue, et notre présence se réalise comme un don, comme un présent, comme un cadeau, comme une offrande qui lui donne toute sa grandeur.
Cette connaissance est en même temps une naissance, puisque, comme saint Augustin nous y a rendu sensible, c’est dans ce regard vers l’autre que nous naissons à nous-même.
(…)
La connaissance est une naissance, et c’est cela même qui atteste la fécondité, la grandeur et la sainteté de la vie de l’esprit. La vie de l’esprit est si importante que, sans elle, nous ne pourrions jamais être des hommes, que, sans elle, il n’y aurait aucune connaissance valable.
Si le monde est pour nous si riche, il nous importe de retrouver en Dieu une richesse infiniment plus grande. Que nous dit, précisément, l’expérience trinitaire, sinon que la connaissance en Dieu est une génération? En Dieu, il y a une naissance éternelle, comme est éternelle la communication. En Dieu, il y a une fécondité infinie, sans laquelle la vie divine est impensable.
Nous saisissons ici le jeu admirable de ces relations internes, de ces relations intra-divines. Nous comprenons que Dieu, dans la même ligne que nous, ne se connaît pas en se regardant, mais en regardant l’autre. Le Père est un regard vers le Fils, comme le Fils est un regard vers le Père.
La connaissance de Dieu n’est pas repliée sur soi dans un narcissisme infini. Elle est éternellement un regard vers l’autre; elle est sans réserve, sans retour sur soi.


