Dieu au coeur de l’homme

3e dimanche de Carême
Année A, 12 mars 2023, Jean 4, 5-42

D’une conférence de Maurice Zundel lors d’une retraite donnée à Ghazir (Liban) en 1959. La rencontre entre Jésus et la Samaritaine est l’un des passages les plus cités par l’abbé, car il exprime dans une narration émouvante le chemin vers la rencontre de la Présence de Dieu au cœur de la personne.

Le dialogue entre Jésus et la Samaritaine, c’est une des plus belles scènes de l’Évangile. C’est au début de la carrière publique de Notre Seigneur.

En ce temps-là,
Jésus arriva à une ville de Samarie, appelée Sykar,
près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph.
Là se trouvait le puits de Jacob.
Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source.
C’était la sixième heure, environ midi.
Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau.
Jésus lui dit :
« Donne-moi à boire. »
– En effet, ses disciples étaient partis à la ville
pour acheter des provisions.
La Samaritaine lui dit :
« Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire,
à moi, une Samaritaine ? »
– En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains.
Jésus lui répondit :
« Si tu savais le don de Dieu
et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’,
c’est toi qui lui aurais demandé,
et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Elle lui dit :
« Seigneur, tu n’as rien pour puiser,
et le puits est profond.
D’où as-tu donc cette eau vive ?
Serais-tu plus grand que notre père Jacob
qui nous a donné ce puits,
et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
Jésus lui répondit :
« Quiconque boit de cette eau
aura de nouveau soif ;
mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai
n’aura plus jamais soif ;
et l’eau que je lui donnerai
deviendra en lui une source d’eau
jaillissant pour la vie éternelle. »
La femme lui dit :
« Seigneur, donne-moi de cette eau,
que je n’aie plus soif,
et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »
Jésus lui dit :
« Va, appelle ton mari, et reviens. »
La femme répliqua :
« Je n’ai pas de mari. »
Jésus reprit :
« Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari :
des maris, tu en a eu cinq,
et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ;
là, tu dis vrai. »
La femme lui dit :
« Seigneur, je vois que tu es un prophète !…
Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là,
et vous, les Juifs, vous dites
que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. »
Jésus lui dit :
« Femme, crois-moi :
l’heure vient
où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem
pour adorer le Père.
Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ;
nous, nous adorons ce que nous connaissons,
car le salut vient des Juifs.
Mais l’heure vient – et c’est maintenant –
où les vrais adorateurs
adoreront le Père en esprit et vérité :
tels sont les adorateurs que recherche le Père.
Dieu est esprit,
et ceux qui l’adorent,
c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »
La femme lui dit :
« Je sais qu’il vient, le Messie,
celui qu’on appelle Christ.
Quand il viendra,
c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. »
Jésus lui dit :
« Je le suis,
moi qui te parle. »
À ce moment-là, ses disciples arrivèrent ;
ils étaient surpris de le voir parler avec une femme.
Pourtant, aucun ne lui dit : « Que cherches-tu ? »
ou bien : « Pourquoi parles-tu avec elle ? »

La femme, laissant là sa cruche,
revint à la ville et dit aux gens :
« Venez voir un homme
qui m’a dit tout ce que j’ai fait.
Ne serait-il pas le Christ ? »
Ils sortirent de la ville,
et ils se dirigeaient vers lui.

Entre-temps, les disciples l’appelaient :
« Rabbi, viens manger. »
Mais il répondit :
« Pour moi, j’ai de quoi manger :
c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. »
Les disciples se disaient entre eux :
« Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? »
Jésus leur dit :
« Ma nourriture,
c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé
et d’accomplir son œuvre.
Ne dites-vous pas :
‘Encore quatre mois et ce sera la moisson’ ?
Et moi, je vous dis :
Levez les yeux
et regardez les champs déjà dorés pour la moisson.
Dès maintenant,  le moissonneur reçoit son salaire :
il récolte du fruit pour la vie éternelle,
si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur.
Il est bien vrai, le dicton :
‘L’un sème, l’autre moissonne.’
Je vous ai envoyés moissonner
ce qui ne vous a coûté aucun effort ;
d’autres ont fait l’effort,
et vous en avez bénéficié. »

Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus,
à cause de la parole de la femme
qui rendait ce témoignage :
« Il m’a dit tout ce  que j’ai fait. »
Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui,
ils l’invitèrent à demeurer chez eux.
Il y demeura deux jours.
Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire
à cause de sa parole à lui,
et ils disaient à la femme :
« Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit
que nous croyons :
nous-mêmes, nous l’avons entendu,
et nous savons que c’est vraiment lui
le Sauveur du monde. »

Conférence, Ghazir (Liban), 1959
Mise en ligne: 09.03.23
Temps de lecture: 2 mn

Il revient de la première Pâque à Jérusalem et, pour aller en Galilée, il faut franchir la Samarie, pays hostile aux Juifs, parce que composé d’un ramassis de colons qui ont été amenés là de Ninive ou de Babylone et qui ont fait schisme; les Samaritains constituent, sous le gouvernement de Rome qui a le pouvoir à ce moment, une province à part qui a son temple sur le Garizim, ce temple abhorré des Juifs de Jérusalem, qui voient dans les Samaritains schismatiques des êtres pires que les incirconcis et les païens.

Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif

Les Samaritains, eux, ont donc un temple sur le Garizim, ils lisent les cinq premiers livres de la Bible, ils ont une version à eux. A ce moment-là, ils constituent un peuple encore considérable et il n’y a aucun rapport entre Juifs et Samaritains.

Donc Jésus revient, à pied naturellement, de Jérusalem pour traverser cette vallée dans laquelle est située Naplouse et aboutir en Galilée en côtoyant l’ancienne ville de Samarie, quand, sur le coup de midi, fatigué de la marche, il arrive au puits dit de Jacob, qui se situe justement au pied du Garizim.

Il s’assoit sur la margelle du puits, les apôtres s’en vont vers la petite ville de Sichar, au pied de l’Ébal, ils vont acheter des vivres, quand la Samaritaine, avec sa cruche, vient puiser de l’eau.

Alors s’engage ce dialogue si merveilleux, où Jésus lui dit: «Donne-moi à boire». La Samaritaine est tout interloquée de ce que, d’abord, un homme lui adresse la parole à elle, une femme, et un Juif à une Samaritaine, ce qui ne s’est jamais vu.

Elle exprime donc immédiatement son étonnement: «Comment, toi qui es Juif, me demandes-tu à boire à moi qui suis une Samaritaine?»

Jésus veut arriver à un autre plan et l’eau est simplement l’image de ce mystère intérieur qu’il veut lui faire découvrir: «Si tu connaissais le don de Dieu et quel est celui qui te parle, c’est toi qui lui aurais demandé à boire et il t’aurait donné de l’eau vive».

La femme, qui ne manque pas d’à propos et qui aime rire aux dépens des autres, répond: «De l’eau vive? Comment? Le puits est profond, tu n’as pas de quoi puiser. Comment me donnerais-tu de l’eau vive?»

«Celui qui boira de cette eau, dit Jésus, aura encore soif, mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, elle deviendra en lui une source qui jaillit en vie éternelle.»

La femme se moque gentiment: «Alors, donne-moi de cette eau, afin que je ne sois plus obligée de venir puiser ici à grande fatigue».

Elle n’a donc pas compris, elle n’a pas suivi le mouvement, elle n’est pas entrée dans le jeu. Il faut donc que Jésus l’atteigne là où, nécessairement, elle est vulnérable: «Va et appelle ton mari». – «Je n’ai pas de mari». – «C’est vrai, tu n’as pas de mari. Tu as eu cinq maris. Il y a donc quelqu’un qui la connaît… et l’homme avec qui tu vis maintenant n’est pas ton mari».

Ah! pour le coup, elle est percée à jour. C’est un sujet pénible, il vaut mieux parler d’autre chose.

D’ailleurs, Jésus aussi veut parler d’autre chose, car il n’évoque cette situation irrégulière que pour l’amener au véritable plan de la découverte essentielle.

«Eh bien, dit la femme, nous sommes ici au pied du Garizim, c’est là que nos pères adorent, c’est là que nous offrons nos sacrifices et vous, les Juifs, vous dites que c’est à Jérusalem qu’il faut adorer Dieu.»

C’est alors que Jésus lui dit: «Ni ici sur le Garizim, ni à Jérusalem, car Dieu est Esprit et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité».

Le véritable sanctuaire de Dieu, c’est ce qu’il dit à cette femme, le véritable et unique sanctuaire de Dieu, c’est notre âme, c’est notre esprit, c’est notre cœur, enfin c’est nous-même et c’est là que le vrai Dieu, qui est Esprit et Vérité, nous attend.

La Samaritaine a compris ce qu’elle a pu, mais elle est tout émue, au point qu’elle laisse sa cruche sur la margelle du puits et s’en va immédiatement raconter à ses commères la rencontre qu’elle vient de faire.

Alors commence ce mouvement où l’on vient, de tous côtés, auprès du puits pour voir ce personnage extraordinaire et pour l’entendre parler. Et Jésus reste plusieurs jours avec eux et, finalement, ils déclarent à la femme que ce n’est pas à cause d’elle et de ses dires qu’ils croient en lui, mais parce qu’ils l’ont vu et entendu.

Cette scène admirable, qui est racontée d’une façon si belle dans l’Évangile de saint Jean, avec un rythme que nous retrouverons dans d’autres passages de ce même Évangile, est une des plus grandes dates de l’histoire, puisque c’est la frontière marquée d’une manière décisive entre la véritable religion de l’Esprit et de la Vérité et toutes les superstitions qui logent Dieu en dehors, qui le mettent sur une montagne et qui supposent qu’on ne peut avoir avec lui d’autres rapports qu’en s’attachant à un lieu déterminé.

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