Morale et rencontre de l’Amour

6e dimanche du TO, 
Année A, Matthieu 5, 17-37
D’une conférence de Maurice Zundel donnée à Lausanne le 1er novembre 1967. Dans la pensée de Zundel, ce qui correspond le mieux à l’Évangile de ce jour, c’est qu’il ne peut y avoir de morale libératrice que dans la rencontre de l’Amour, qui va transfigurer le respect de toutes les personnes.

Où est notre dignité, puisque nous ne tenons rien de nous-mêmes et que nous sommes entièrement conditionnés par le dehors?

ÉVANGILE

« Celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 25-33)

Alléluia. Alléluia.
Pour ton serviteur, que ton visage s’illumine :
apprends-moi tes commandements.
Alléluia. (Ps 118, 135)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là,
de grandes foules faisaient route avec Jésus ;
il se retourna et leur dit :
« Si quelqu’un vient à moi
sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs,
et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.
Celui qui ne porte pas sa croix
pour marcher à ma suite
ne peut pas être mon disciple.

Quel est celui d’entre vous
qui, voulant bâtir une tour,
ne commence par s’asseoir
pour calculer la dépense
et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever,
tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :
‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir
et n’a pas été capable d’achever !’
Et quel est le roi
qui, partant en guerre contre un autre roi,
ne commence par s’asseoir
pour voir s’il peut, avec dix mille hommes,
affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ?
S’il ne le peut pas,
il envoie, pendant que l’autre est encore loin,
une délégation pour demander les conditions de paix.

Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas
à tout ce qui lui appartient
ne peut pas être mon disciple. »

– Acclamons la Parole de Dieu.

Conférence, Lausanne, 1967
Mise en ligne: 09.02.23
Temps de lecture: 2 mn

Et c’est là que la rencontre augustinienne avec la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ouvre une issue créatrice.

Chacun de nous imprime à l’univers un mouvement nouveau

Il y a en nous une possibilité de dignité inviolable, car nous pouvons devenir le sanctuaire justement de cette Présence, lorsque, ressaisissant tout notre être, nous le donnons à cet Amour merveilleux qui vient à notre rencontre au plus intime de nous.

A ce moment-là, nous ne subissons plus notre vie, nous la créons dans une nouvelle dimension, nous la créons en la donnant, nous la créons en la transformant de chose subie qu’elle était en un amour entièrement donné.

Alors il est évident que tout le problème est là. Il n’y a pas de morale au sens où il y aurait une espèce de loi qui s’imposerait à nous et qui viendrait d’une autorité exercée en dehors de nous. Il y a en nous cette exigence merveilleuse de dignité et de grandeur qui ne peut s’accomplir que dans cet échange et dans ce don à l’égard du Dieu qui nous habite.

Il est évident que, chaque fois que nous refusons de nous surmonter, chaque fois que nous restons complices de nos instincts, chaque fois que nous sommes manœuvrés par nos passions, chaque fois que nous voulons nous approprier quoi que ce soit, nous refusons d’exister humainement, nous refusons notre dignité, nous refusons d’être au sens de valeur, nous commettons une faute originelle. Toute faute est originelle dans ce sens que toute faute est un refus de se faire homme.

Et, bien entendu, cette faute était possible dès l’apparition de la première pensée. La première pensée, la première prise de conscience qui s’est produite dans l’histoire pouvait échapper à tout cela, elle pouvait justement, à partir de nos préfabriqués, faire surgir un monde libre, un monde offert, un monde donné en se donnant elle-même, comme nous le pouvons, nous, à chaque seconde.

Ce qui caractérise notre pensée, c’était aussi à plus forte raison ce qui est le secret de notre liberté, c’était aussi à plus forte raison le secret de la première pensée, de la première liberté, où qu’elle se situe.

Dès que s’est produit dans notre univers cet événement colossal d’un être capable de penser, il portait dans cette prise de conscience son destin, le destin de tout l’univers et de toute l’histoire qui allait suivre, comme nous le portons nous-mêmes.

Chacun de nous imprime à l’univers un mouvement nouveau. Chacun de nous est un créateur, comme disait Elisabeth Leseur admirablement: «Toute âme qui s’élève élève le monde»; et inversement pouvons-nous conclure: toute âme qui s’abaisse abaisse le monde.

Quand nous posons un acte vraiment libre, nous engageons toute l’humanité, toute l’histoire, tout l’univers. (…)

En tous cas, une chose ressort avec éclat, c’est que la connaissance de la foi, étant une connaissance interpersonnelle, une connaissance nuptiale, est par excellence une connaissance qui suppose un engagement. On connaît d’autant plus qu’on s’engage. On connaît d’autant plus qu’on est et qu’on naît et cela n’a pas de sens autrement.

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