Heureux les humbles
4e dimanche du TO,
Année A, Matthieu 5, 1-12
D’une homélie de Maurice Zundel donnée à Lausanne le 30 janvier 1971. Le style oral a été conservé. Pour bien entrer dans le rythme de la pensée, il est utile de lire à haute voix.
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là,
voyant les foules,
Jésus gravit la montagne.
Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait.
Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur,
car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent,
car ils seront consolés.
Heureux les doux,
car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice,
car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux,
car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs,
car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix,
car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice,
car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte,
si l’on vous persécute
et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous,
à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse,
car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Homélie, Lausanne, 1971
Mise en ligne: 26.01.23
Temps de lecture: 3 mn

C’était la munificence conférée à la soif, à l’abandon, à la persécution. C’était la grandeur de Dieu révélée au sein de la détresse humaine.
Dieu nous appelle à une grandeur qui est en nous-mêmes
Et ceci avait une conséquence infinie, précisément parce que les Béatitudes avaient un sens entièrement positif, dont chacune commence par ce mot magique: Bienheureux! Bienheureux! Bienheureux!… les Béatitudes nous révèlent la grandeur de l’homme, cette grandeur à laquelle nous aspirons et que nous atteignons si rarement et si difficilement.
Il est normal que nous voulions être grand, puisque nous avons à vivre notre vie qui est une vie difficile, une vie pleine d’imprévus, une vie pleine d’embûches, une vie pleine de souffrance, à côté de grandes joies bien sûr… mais vivre cette vie, c’est évidemment miser sur un espoir, c’est donc être assuré, si l’on accepte de vivre, qu’elle a un sens, qu’elle aboutit quelque part, qu’elle est d’un prix immense; c’est donc finalement qu’elle a une richesse et une grandeur incommensurables.
Celui qui ne croit pas à la valeur de cette vie, il ne peut pas vivre.
Mais cette grandeur, nous sommes naturellement entraînés à l’identifier avec nous-mêmes: c’est notre vie qui est en question et c’est à travers cette vie que nous voyons toutes choses.
Le monde qui est le nôtre, c’est le monde que nous voyons selon notre vie personnelle et, souvent, comme nos regards sont différents à tous et à chacun, cela veut dire que chacun découvre son univers, son propre monde et qu’il ne peut pas ne pas voir le monde avec ses yeux; à moins qu’il ne change de regard, il le verra toujours avec son optique propre.
Son monde, c’est donc finalement lui-même, son monde se confond avec lui-même. Le monde se confond avec son regard, le monde se confond avec ses idées, avec ses objectifs, avec ses passions, avec ses préjugés, avec ses limites, enfin avec tout ce qu’il est. C’est donc à travers ce monde qu’il est qu’il va chercher cette grandeur qui lui est indispensable pour accomplir sa carrière jusqu’au bout.
Mais là, justement, nous allons être prisonniers de nos limites, prisonniers de notre regard, prisonniers de nos préjugés, prisonniers de nos options passionnelles et cette grandeur que nous prétendons réaliser, elle sera, au contraire, constamment oblitérée, comprimée, recouverte par nos limites: les limites de notre moi préfabriqué, les milites de notre moi possessif, les limites de nos options passionnelles; tout cela va s’opposer radicalement à cet appétit de grandeur qui est en nous.
C’est pourquoi, Jésus prend le contre-pied de nos options passionnelles; il magnifie, il glorifie toutes les situations qui nous paraissent mettre en péril notre grandeur, toutes les situations qui sont en contradiction avec nos aspirations au bonheur.
«Bienheureux les pauvres selon l’esprit, car le Royaume des cieux leur appartient, bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés, bienheureux les doux, parce qu’ils hériteront de la terre… »
Mais si Jésus béatifie, s’il glorifie ces situations-limites où il semble précisément que nous soyons privés de tous les biens auxquels nous aspirons, c’est que Jésus y respire la béatitude de Dieu, à laquelle nous sommes appelés, à laquelle dès maintenant, nous avons à participer.
C’est une béatitude intérieure, c’est une grandeur d’existence, et non pas une grandeur de situation.
La grandeur de Dieu, c’est qu’il est tout amour. La grandeur de Dieu, c’est qu’il n’a rien. La grandeur de Dieu, c’est qu’il donne tout. La grandeur de Dieu, c’est qu’il se vide éternellement de lui-même. La grandeur de Dieu, c’est qu’il est vide de soi.
Et justement, c’est à cette grandeur que Dieu nous appelle: une grandeur qui est en nous-mêmes, une grandeur qui ne peut pas nous être enlevée, une grandeur qui coïncide avec notre existence et non pas avec notre situation, qui est dans ce que nous sommes et non pas dans ce que nous faisons.
Et ceci est énorme, ceci a des conséquences infinies: toutes les compétitions entre les hommes, tous les conflits qui les opposent les uns aux autres dans une recherche d’ailleurs identique de grandeur, de gloire, de bonheur, toutes ces recherches, au lieu d’aboutir à une convergence, à se rencontrer en un même centre, au contraire se contredisent, se contrarient et aboutissent aux murs de séparation, aux conflits sanglants, aux révolutions, à toutes les guerres où l’homme, pour résoudre ses problèmes, assassine l’homme.
Jésus est venu nous apporter la vérité sur la véritable grandeur en nous révélant la grandeur de Dieu; la grandeur qui donne sa dimension véritable à toutes nos actions, c’est la grandeur de Dieu qui est une grandeur d’amour – et c’est une grandeur qui est absolument compatible avec l’humilité, ou plutôt c’est la même chose.
Comme il s’agit de se vider de soi, comme il s’agit de tout donner, comme il s’agit d’entrer dans ce mariage d’amour que Dieu veut contracter avec nous, tout naturellement le regard se détourne de soi et se porte sur l’autre. Et c’est ça, l’humilité.
L’humilité, c’est d’exister dans le regard de l’autre, c’est exister en s’échangeant avec l’autre, c’est d’exister dans cette relation où «je est un autre».
Alors, tout naturellement, cette grandeur d’amour se confond avec l’humilité, qui n’a absolument rien à voir avec une sorte d’aplatissement devant Dieu, se faire petit pour ne pas se faire remarquer des autres, se faire petit pour que sa miséricorde s’épanche sur nous… Ce n’est pas du tout cela, la perspective des Béatitudes: c’est atteindre à la grandeur, c’est devenir comme Dieu, être parfait comme notre Père céleste est parfait et donc tendre vers une liberté intérieure toujours plus grande, entrer dans un espace illimité où la Présence de Dieu se respire.


