La fête des signes

Epiphanie du Seigneur,
Année A, Matthieu 2, 1-12

D’une homélie de Maurice Zundel donnée à Lausanne au jour de l’Épiphanie en 1967, reprise dans Ta Parole comme une source, p. 95

Le régime des signes est par excellence le régime de la Révélation: Dieu nous parle par signes. 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand.
Or, voici que des mages venus d’Orient
arrivèrent à Jérusalem
et demandèrent :
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu son étoile à l’orient
et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé,
et tout Jérusalem avec lui.
Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple,
pour leur demander où devait naître le Christ.
Ils lui répondirent :
« À Bethléem en Judée,
car voici ce qui est écrit par le prophète :
 Et toi, Bethléem, terre de Juda,
tu n’es certes pas le dernier
parmi les chefs-lieux de Juda,
car de toi sortira un chef,
qui sera le berger de mon peuple Israël. »

Alors Hérode convoqua les mages en secret
pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :
« Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant.
Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer
pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
Après avoir entendu le roi, ils partirent.

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient
les précédait,
jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit
où se trouvait l’enfant.
Quand ils virent l’étoile,
ils se réjouirent d’une très grande joie.
Ils entrèrent dans la maison,
ils virent l’enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à ses pieds,
ils se prosternèrent devant lui.
Ils ouvrirent leurs coffrets,
et lui offrirent leurs présents :
de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode,
ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Homélie, Lausanne, 1967
Mise en ligne: 05.01.23
Temps de lecture: 3 mn

Dieu nous parle par signes. Il nous parle par nous-mêmes, il nous parle par l’histoire que nous sommes, par tout le créé. Il n’y a pas une seule réalité qui ne puisse devenir le véhicule, l’instrument de la Présence divine comme une parole silencieuse qui retentit au plus intime de nous-même.

A travers notre vie, nous pouvons devenir l’incarnation de Dieu.

Les Mages ont vu l’étoile et l’étoile a lui dans leur coeur et ils sont allés vers ce coeur divin qui les attendait.

Jésus a entendu la voix du Père à son Baptême, cette voix qui était le signe que sa vie publique, maintenant, devenait une réalité, que l’humanité ne pouvait attendre davantage. Et puis en effet, aussitôt après son Baptême, Jésus embrasse sa mission en choisissant, à travers les tentations qu’il refoule, la voie dure qui va aboutir à la Croix.

Mais la Croix n’est pas le dernier mot: la Croix est le prélude de la Résurrection, la Croix est le prélude d’une transfiguration de tous les éléments du monde qui est symbolisée, aux noces de Cana, par le changement de l’eau en vin.

Et toujours nous voyons la réalité tournée vers le mystère, la réalité capable d’être la manifestation de l’Esprit. Toujours nous voyons Dieu cheminant par les chemins de l’univers. Rien n’est meilleur pour nous, rien n’est plus utile que de méditer sur cette réconciliation du visible et de l’invisible; rien n’est plus merveilleux que de songer que nous n’avons pas à refuser le monde et à le mépriser, mais à l’aimer d’un amour infini, à l’aimer en le déchiffrant, à l’aimer en sentant le secret dont il déborde à nos yeux, pour en faire une offrande en laquelle nous échangerons avec Dieu.

Mais il y a un aspect complémentaire de celui-là: c’est aussi que notre vie s’accomplit à travers le visible, en tant qu’il est signe de la Présence même de Dieu en nous, si déjà notre vie tourne sa noblesse dans ce déchiffrement divin d’une réalité qui est le don de Dieu.

Il y a un autre aspect qui n’est pas moins essentiel et qui m’émeut davantage: à travers le visible, à travers notre vie, à travers tous les gestes de notre existence quotidienne, nous pouvons devenir l’incarnation de Dieu.

Non seulement la vie se transfigure lorsque nous la déchiffrons divinement en l’accueillant comme un don de Dieu, mais, à travers cet univers qui se transfigure, Dieu lui-même devient plus proche, devient plus réel et il entre dans l’Histoire comme une Présence irréfutable. Et c’est là justement que le régime de l’Incarnation atteint toute sa splendeur et devient pour nous une mission infinie et universelle.

Et c’est déjà merveilleux de pouvoir ordonner notre vie dans la beauté, et que notre maison soit le signe d’un accueil amical. Mais c’est encore plus merveilleux de faire de toute notre vie le rayonnement de la Présence divine dans la banalité même de nos occupations quotidiennes.

Dieu personnellement, dans l’Incarnation du Verbe, nous atteint dans la réalité d’une vie pleinement humaine. Dieu se manifeste à nous, non pas comme la révélation d’un système abstrait qu’il faudrait péniblement déchiffrer avec un savoir philosophique. Dieu se révèle à nous comme une Présence vivante, Dieu se révèle à nous avec un visage d’homme, Dieu entre dans notre existence en la vivant loyalement, pleinement, authentiquement, jusqu’à la mort de la Croix.

Et, ayant vaincu la mort, il revient parmi nous pour que toute notre histoire soit transfigurée, pour que toute vie humaine soit divinisée, pour que notre existence quotidienne ait une portée infinie.

Mais maintenant que nous sommes au-delà de la Croix, maintenant que nous sommes dans le régime de la résurrection, maintenant que le visage visible du Seigneur est caché dans le mystère du Verbe, il n’y a pour rendre le Seigneur visible aux yeux de chair à nos frères humains, il n’y a que notre vie, il n’y a que notre propre visage, il n’y a que la noblesse de notre existence quotidienne.

Et il nous semble que si, justement, la fête de l’Épiphanie est la fête des signes, elle nous permet d’atteindre du même coup au secret le plus profond de l’Incarnation où, dans une symbiose, dans une communion de vie, ineffable et pourtant infiniment réelle, l’humain et le divin sont indissolublement associés.

Comment Dieu serait-il aujourd’hui une réalité de l’Histoire pour les hommes d’aujourd’hui s’il ne transparaissait dans notre vie?

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