Choisir la Nouvelle Alliance
Troisième dimanche de l’Avent,
Année A, Matthieu 11, 2-11
D’une homélie de Maurice Zundel, donnée au troisième dimanche de l’Avent, en 1965, à Lausanne.
En ce temps-là,
Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison,
des œuvres réalisées par le Christ.
Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda :
« Es-tu celui qui doit venir,
ou devons-nous en attendre un autre ? »
Jésus leur répondit :
« Allez annoncer à Jean
ce que vous entendez et voyez :
Les aveugles retrouvent la vue,
et les boiteux marchent,
les lépreux sont purifiés,
et les sourds entendent,
les morts ressuscitent,
et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle.
Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! »
Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient,
Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean :
« Qu’êtes-vous allés regarder au désert ?
un roseau agité par le vent ?
Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ?
un homme habillé de façon raffinée ?
Mais ceux qui portent de tels vêtements
vivent dans les palais des rois.
Alors, qu’êtes-vous allés voir ?
un prophète ?
Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète.
C’est de lui qu’il est écrit :
Voici que j’envoie mon messager en avant de toi,
pour préparer le chemin devant toi.
Amen, je vous le dis :
Parmi ceux qui sont nés d’une femme,
personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ;
et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux
est plus grand que lui. »
Homélie, Lausanne, 1965
Mise en ligne: 09.12.22
Temps de lecture: 2 mn

Nous avons d’abord ce doute, qui nous paraît incroyable, du Précurseur qui s’enquiert avec anxiété: «Es-tu celui que nous attendons, celui qui doit venir ou faut-il en attendre un autre?» (Mt 11, 3)
La suprême grandeur est le suprême dépouillement.
Nous avons la réponse de Jésus qui est structurelle et qui se borne, en se référant aux Prophètes, en particulier au Prophète Isaïe, à constater que les temps sont accomplis puisque les prophéties se réalisent.
Quand les disciples de Jean ont reçu cette réponse conforme aux Écritures, Jésus leur a dit quelque chose d’inattendu: il fait un éloge de Jean qui plafonne au plus haut niveau. Il semble que jamais homme comme Jean n’ait été glorifié comme il l’est, en cet éloge de Jésus: «Le plus grand des prophètes, le plus grand des fils de la femme, à nul autre pareil, celui qui est l’ange qui précède l’Envoyé de Dieu».
Et quand cet éloge enfin a atteint son sommet, il y a cette retombée prodigieuse, inattendue et magnifique: «Et pourtant le plus petit dans le Royaume, le plus petit est plus grand que Jean le Baptiste» (Mt 11, 11).
Qu’est-ce que cela veut dire? Comment cet éloge indépassable tombe-t-il soudain à plat devant cette constatation bouleversante que le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste?
Cela veut dire que nous entrons dans la Nouvelle Alliance, que par rapport à la nouvelle économie, l’ancienne dont Jean Baptiste est le suprême héraut, l’ancienne est passée, l’ancienne est dépassée infiniment et la distance est telle entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance que le plus petit des disciples de Jésus en tant qu’il appartient à la Nouvelle Alliance, à la nouvelle économie, est plus grand que Jean Baptiste qui ne fait que désigner le monde qui vient, mais qui ne franchira pas le voile qui vient d’être tiré, qui n’atteindra pas, sinon dans la gloire divine, à cette révélation unique de la Pauvreté de Dieu.
Car il y a bien là une opposition: ce que Jean annonçait, ce qu’il attendait, c’était l’explosion de la colère de Dieu! Il l’avait annoncée: la cognée à la racine de l’arbre, que Dieu enfin va moissonner; il va trier, il va séparer le bon grain du mauvais, il va, par une parole de sa bouche, détruire ses ennemis, il va une fois de plus dans l’Histoire et d’une manière définitive affirmer sa toute-puissance.
Et c’est justement ce qui ne se produit pas, c’est ce qui n’arrivera pas, c’est ce qui va décevoir non seulement le Précurseur, mais les disciples, mais les apôtres, mais les plus intimes de Jésus. Rien ne se produira de ce que Jean attendait. Ce jour de colère n’éclatera pas.
La toute-puissance de Dieu se manifestera finalement dans la défaite, dans l’humiliation, dans la solitude, dans la nuit, dans les ténèbres effroyables, dans le cri du Golgotha: «O Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» (Mt 17, 46)
Comment est-ce que Jean, en tant qu’il appartient justement à l’Ancienne économie, comment est-ce que Jean aurait pu concevoir que la toute-puissance de Dieu est celle de l’Amour et que l’Amour peut être vaincu, s’il ne trouve pas la réponse adéquate, cette réponse libre qui seule peut le fixer en nous et faire de lui la source même de notre vie.
Cet Évangile a cela justement d’infiniment précieux: c’est qu’en nous rendant sensible l’angoisse du Précurseur, en nous faisant entendre la réponse de Jésus, si discrète et tout empruntée à l’Écriture, en nous associant à cet éloge du Baptiste qui atteint le sommet des sommets, il nous rend sensible la distance infinie entre les conceptions que l’on avait avant et celles que nous devons inférer, celles qui jaillissent de l’Incarnation où Dieu instille à tout homme un coeur d’homme, et où il va justement nous apprendre que la suprême grandeur est le suprême dépouillement.
Dieu est-il un pouvoir, un pouvoir qui sait tout, un pouvoir qui exige tout, auquel nous sommes soumis irrésistiblement ou bien est-il un Amour, un Amour livré, un Amour offert, un Amour qui peut être refusé, un Amour qui accepte d’être rejeté jusqu’à la mort de la croix?
Toute la question est là et il semble bien que les chrétiens n’ont pas encore choisi, qu’ils n’ont pas compris que nous sommes là, à la croisée des chemins, qu’il faut prendre position: ou bien Dieu est un souverain qui peut nous écraser, ou bien il est un Amour qui nous libère, qui nous affranchit, qui nous conduit à la grandeur par une évacuation de nous-mêmes, parce qu’il est éternellement donné, communiqué, vidé de soi dans l’extase de la très Sainte Trinité.


