Le trésor du coeur
19ème dimanche du temps ordinaire, 7 août 2022, Année C,
Luc 12, 32-48 (là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur)
Mary Webb, cette grande romancière anglaise, raconte l’histoire de la petite Prue, une paysanne, qui avait un bec-de-lièvre, qui avait la lèvre supérieure fendue, qui était défigurée – à une époque où on ne savait pas encore opérer cette infirmité -, qui se cachait un peu, qui n’aimait pas se montrer à cause de son infirmité et qui avait découvert la terre et était paysanne jusqu’au bout des ongles.
Causerie, juillet 1970
Mise en ligne: 05.08.22
Temps de lecture: 2 mn
D’une causerie de Maurice Zundel à des enfants d’une colonie de vacances .

Elle aimait la terre passionnément et faisait rendre à la terre du mille pour cent, parce qu’elle y mettait tant d’ardeur, tant d’enthousiasme, tant d’admiration que les fleurs fleurissaient sous ses pas, le blé levait, les moissons étaient surabondantes, et tous les arbres étaient chargés de fruits.
Elle sentait une présence qui la remplissait.
C’était sa seule joie au monde: faire rendre à la terre toutes ses richesses et toutes ses beautés.
Et elle était seule.
Sa mère était incapable de rien.
Son père était une brute, que son frère avait tué.
Il n’y avait qu’elle, dans tout le domaine, pour veiller à l’éclosion des moissons et des fruits.
Et voici que, l’été passé et le travail achevé, quand toutes les moissons avaient été engrangées, tous les fruits récoltés et que les poires et les pommes reposaient dans le cellier, en attendant leur pleine maturité, Prue filait la laine de ses moutons en regardant la campagne qui dévalait sous ses yeux.
Elle était pleine d’enthousiasme et d’admiration et, tout d’un coup, il lui sembla qu’une créature toute de lumière était venue de très loin nicher dans son coeur.
C’était merveilleux: elle n’était plus seule.
Elle sentait une présence qui la remplissait, elle retenait son souffle, elle ne savait pas quel nom lui donner, mais elle savait que c’était cela qu’elle cherchait et qu’elle avait trouvé un trésor merveilleux, qu’elle avait rencontré un amour inépuisable, et chaque fois qu’elle revenait dans son cellier, en respirant l’odeur des fruits mûrissants, elle recevait la même visite, au coeur même du silence, la même visite, la même lumière, la même joie, la même présence et elle était si heureuse qu’elle se disait:
« Bénie soit mon infirmité, car sans elle je n’aurais jamais entendu cette voix qui vient d’au-delà même du silence ».
Et voilà comment cette petite paysanne, à travers tous ses travaux, à travers toute sa solitude, tout d’un coup, découvre la grande aventure, en reconnaissant, au fond de son coeur, cette présence adorable qui n’avait jamais cessé de l’attendre.
Eh bien! c’est cela le sens de notre rencontre, ce matin.
Il ne s’agit pas d’être des poules mouillées, il ne s’agit pas de s’amuser à des petites bêtises;
il s’agit de ne jamais perdre de vue que nous sommes appelés à la grandeur, que chacun de nous porte tout le Ciel dans son coeur, que chacun de nous porte Dieu en lui-même, que chacun de nous peut transformer le monde, s’il laisse passer à travers son visage, à travers son sourire, à travers son amitié, cette présence adorable du Seigneur.
Et voilà le sens de vos vacances, voilà l’esprit qui anime tous ceux qui s’occupent de vous, qui se dévouent pour vous et qui vous aiment tant:
c’est qu’ils ont compris qu’il y a en vous un merveilleux trésor, que chacun ou chacune de vous est nécessaire, indispensable, parce que chacun ou chacune de vous, justement, porte en lui-même ou en elle-même le Dieu vivant et peut le donner, sans rien dire, dans le sourire de sa bonté.


