Trinité: Dieu tout Amour et tout Don
Dimanche de la Sainte Trinité, Année C, Jean 16, 12-15
Homélie, Genève, 1969
Mise en ligne: 07.06.22
Temps de lecture: 2 mn
Zundel parlait avec passion de la Trinité, car elle était la Vie de sa vie, comme elle est appelée à l’être pour tous les chrétiens… et pour tous les hommes. Les textes sont innombrables. En voici un, tiré d’une homélie reprise dans Ton visage, ma lumière, p. 210-212.

Il pourrait trouver sa délivrance et sa force dans cet Evangile de la Trinité: « Allez enseigner toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». (Mt 28, 19)
En effet, si Dieu était – comme le pense Nietzsche, dans cette crise de révolte – si Dieu était une puissance dont nous dépendons radicalement, qui nous impose sa volonté, sans être engagé d’aucune manière envers nous, si Dieu était un être solitaire qui se repaissait éternellement de lui-même, si Dieu n’avait que soi, rapportant tout à soi, on ne comprendrait pas, en effet, pourquoi n’ayant pas de différence qualitative avec nous, étant comme nous fixé dans un moi qui se repaît en lui-même, on ne comprendrait pas qu’il fût Dieu plutôt que nous-mêmes!
La grandeur consiste à se donner
Ce que notre Seigneur nous apporte, cette Révélation essentielle qui change tout, qui nous délivre essentiellement, c’est précisément cette confiance ineffable et inépuisable où nous apprenons par le témoignage de Jésus-Christ que Dieu n’est pas un être solitaire; que Dieu, dans son unicité, peut s’adresser à un autre; que Dieu est vraiment plus simple et plus immédiatement accessible; que Dieu est une communion d’Amour!
Qu’il n’y a rien d’autre en lui que l’Amour; qu’il se vide éternellement de lui-même: le Père dans le Fils, le Fils dans le Père et l’Esprit saint dans l’Un et l’Autre, et que la vie divine ne fait que circuler comme un don éternel!
Chaque personne en Dieu n’étant qu’une relation à l’Autre, dans une désappropriation totale d’elle-même; Dieu réalisant, dans le secret le plus intime de lui-même, cette Pauvreté qui est la première Béatitude, cette pauvreté que saint François a tant aimée, qu’il a chantée sur toutes les routes de la terre, parce qu’il savait que cette Pauvreté est le grand secret de Dieu.
Et ne fallait-il pas, aujourd’hui précisément, qu’elle monte vers Dieu à travers ce Mystère de la Trinité Sainte, qu’elle monte vers Dieu, parce que Dieu est Trinité, parce que Dieu est une communion d’Amour, parce que Dieu n’a rien, parce qu’il donne tout, parce que, justement, sa Divinité n’est pas autre chose que son dépouillement et sa Pauvreté.
Et voilà que, tout d’un coup, se dénouent devant nous ces arguments inépuisables! Nous ne sommes plus sous un joug, nous ne portons plus une servitude, nous ne sommes plus les sujets d’un souverain qui nous dominerait sans que nous ayons la possibilité d’une plus grande aspiration…
Dieu vient nous libérer par son Amour, d’ailleurs intérieur à nous-même; il ne nous touche que par son Amour, que nous ne pouvons atteindre que par notre amour, dans une respiration infinie qui est en nous le champ illimité où notre liberté se révèle.
Et, comme je ne cesse de le dire: jamais nous n’aurions pu ni découvrir cette faiblesse, ni y atteindre, et nous nous serions perdus sur des chemins qui ne mènent nulle part, si nous n’avions pas rencontré ce visage de la Trinité, si nous n’avions pas compris que Dieu lui-même est l’infinie liberté, parce que libre de soi, parce que n’ayant aucune attache à soi, et que la liberté c’est évidemment cela: d’être coupé de toute adhérence à soi, de ne plus coller à soi, de ne plus se subir soi-même, mais faire de toute la vie un don dans un pur élan d’amour.
C’est cette rencontre avec la Trinité qui est le commencement d’un monde nouveau!
C’est cette rencontre avec la Trinité qui nous conduit au centre intime du coeur, à ce sanctuaire que nous sommes dans le plus intime de nous-même, et où Dieu ne cesse jamais de nous attendre pour s’engager avec nous dans ce mariage d’amour, dont parle saint Paul dans son épître aux Corinthiens:
« Je vous ai fiancés à un Epoux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure » (2 Co 11, 2).
Et c’est cela que nous voulons mettre au coeur de notre coeur de chrétiens: rendre grâce pour avoir eu le privilège immense de rencontrer le Seigneur, pour avoir appris du Seigneur qu’il est l’Amour et rien que l’Amour, pour avoir appris à travers le Seigneur, les chemins de la liberté dans le dépouillement, la désappropriation, et la Pauvreté.
Nous sommes entrés par le Christ dans cet immense espace intérieur à nous-mêmes, où le monde se reconstitue et acquiert son vrai visage.
Nous voulons donc écouter au cours de cette liturgie, cette confidence essentielle de la Trinité.
Nous voulons pénétrer dans cette communion d’amour qui est l’éternité de Dieu, en y retrouvant tous ceux qui nous ont précédés, tous ceux qui reposent dans le Christ, tous ceux que nous portons dans notre coeur comme des vivants dans le Dieu vivant.
Nous voulons rassembler tous ces aînés qui sont comblés de leur délivrance, nous voulons rassembler toute l’histoire, toute l’humanité, tout l’univers dans cette offrande qui doit consommer la Création, qui doit lui conférer sa dimension de liberté et d’amour, en rassemblant tous les êtres autour de la Table du Seigneur.
Entrons dans cette dimension où le Christ va nous accueillir en portant notre offrande qui est tout l’univers, qui est toute l’histoire, qui est toute l’humanité.
En rendant grâce pour toutes les créatures, parce que Dieu est Amour, parce que Dieu est Trinité, parce que Dieu est Pauvreté, parce que Dieu est liberté, parce que c’est en lui, justement, que nous pouvons accéder jusqu’à nous-mêmes, et apprendre ce secret merveilleux que Jésus a inscrit à jamais au Lavement des pieds:
La grandeur ne consiste pas à se mettre au-dessus, que la grandeur n’est pas exiger, que la grandeur ne consiste pas à commander, que la grandeur consiste à se donner, et que celui-là est le plus grand qui se donne le plus; et que si Dieu est infiniment grand, c’est justement parce qu’il est dans ce don de lui-même agenouillé éternellement devant ses créatures, au Lavement des pieds.


