Ascension du Seigneur, puis septième dimanche de Pâques
Ascension, Année C, Luc 24, 46-53 puis
septième dimanche de Pâques, Année C, Jean 17, 20-26
Tous les hommes sont appelés, tous les hommes ont été rachetés, ont été estimés au prix du sang du Seigneur.
Homélie, Le Caire (Egypte), Ascension 1963
Mise en ligne: 23.05.22
Temps de lecture: 3 mn

Et le Christ est présent à tous sans exception, à tous quoi qu’ils pensent et quoi qu’ils s’imaginent croire.
Il est présent à tous comme l’appel d’une générosité infinie et c’est cela que les apôtres avaient à découvrir.
Ils avaient à découvrir l’universalité du Christ, la catholicité de son amour, ils avaient à reconnaître en lui la présence totale de Dieu dans une humanité entièrement évacuée de soi.
Car, qu’est-ce que le Christ, justement?
La présence totale de Dieu, dans une humanité entièrement évacuée de soi.
Dans le Christ, la présence de Dieu resplendit sans ombre et sans frontières, parce que l’humanité du Christ n’a pas d’adhérence à soi, parce qu’elle est entièrement pauvre, parce que le Christ dans son humanité ne peut dire ni «je», ni «moi», parce que son humanité est l’humanité-sacrement, l’humanité diaphane, l’humanité-hostie, l’humanité en qui Dieu personnellement se révèle et se communique.
Et ce sera justement l’illumination de la Pentecôte dans le cœur des apôtres, ce sera la découverte de cette présence illimitée, de cette présence sans frontières, mais qui ne peut justement se révéler en nous que dans la mesure où nous devenons universels. (…)
Les apôtres, le jour de la Pentecôte, vont découvrir que leur Maître est au-dedans d’eux-mêmes et qu’ils ne peuvent le reconnaître que dans la mesure où ils se perdent de vue, où ils font eux-mêmes le vide en eux-mêmes pour devenir cet espace universel où le monde entier est accueilli.
L’Ascension qui illustre l’échec de Jésus-Christ est la charnière de cette histoire magnifique, où l’Esprit se manifeste comme une lumière intérieure à chacun, comme un ferment de libération enraciné en l’intimité de toute conscience humaine.
Désormais, il n’y aura plus de divisions, il n’y aura plus de séparations que l’on puisse authentifier et consacrer au nom de Dieu.
Dieu paraîtra comme celui qui fait tomber les murs de séparation, comme celui que l’on ne peut connaître et aimer que dans la mesure où l’on s’ouvre à tous les hommes.
Et c’est pourquoi l’Ascension qui annonce la Pentecôte, annonce aussi cette vocation universelle qui est celle de tout homme et, à plus forte raison, de tout chrétien.
Le chrétien ne peut être que celui qui fait de sa vie un don universel.
Dès que nous gardons en nous une frontière, dès que nous entretenons en nous le moindre ressentiment, dès que nous conservons le moindre fanatisme, nous limitons Dieu et nous en faisons une idole, nous limitons le Christ et il devient incompréhensible.
Le Christianisme n’est pas autre chose que cette présence permanente du Christ silencieux, du Christ intérieur, du Christ caché au-dedans de nous et qui nous envoie pour porter au monde la Bonne Nouvelle: que les murs de séparation sont tombés et que tous les hommes sont aimés du même amour, vivant de la même vie, et sont unis dans le même Christ, non pas un Christ que l’on puisse accaparer, non pas un Christ que l’on puisse s’approprier, non pas un Christ dont on ait le monopole, mais un Christ qu’on ne connaît, que l’on ne rencontre qu’en faisant le vide en soi, qu’en entrant dans cette Pauvreté divine qui est le secret de la Pauvreté éternelle, qu’en évacuant ce moi propriétaire qui nous empêche d’accueillir la lumière sans la limiter et de témoigner de l’amour sans exclure quelqu’un.
L’Ascension, cela veut dire finalement: le ciel, c’est l’homme lui-même, le ciel est au-dedans de nous, le ciel, c’est aujourd’hui dans la mesure où nous nous ouvrons à cet appel, dans la mesure où nous accédons à notre grandeur et à notre dignité, dans la mesure où nous devenons nous-mêmes une présence réelle.
C’est par là que nous vaincrons la mort: il n’y a pas de mort finalement pour ceux qui vivent dans la vraie vie.
Le corps peut être glorifié, peut être transfiguré, il est appelé à être ressuscité, c’est-à-dire à vivre éternellement.
Il s’agit justement d’établir en lui cet ordre de lumière qui peut sans cesse grandir dans le silence et l’harmonie de l’amour. Il faut établir en lui cette dignité qui en fera le temple du Saint-Esprit.
L’Ascension qui semble être – et oui est, sur un certain plan – l’échec le plus éclatant de Jésus-Christ, est le commencement aussi de cette nouvelle histoire qui ne peut pas s’écrire dans des livres, qui ne peut s’écrire que dans des vies, de cette histoire qui est l’histoire de l’Esprit, qui est de toujours, qui rassemble tous les hommes dans un éternel présent, qui fait graviter toute l’histoire en chaque conscience humaine et qui nous appelle aujourd’hui à prendre conscience de cette vocation universelle qui est la véritable signification du mot «catholique».
Catholique, ce n’est pas le nom d’une secte.
C’est la vocation de tout homme et de tout chrétien: être universel.
C’est pourquoi, la prière normale du chrétien, l’oraison de tous les jours, c’est cette oraison sur la vie qui permet à chacun de découvrir en chacun ce Dieu caché en toute conscience humaine.
Derrière chaque visage, même le plus difforme, même le plus infâme, derrière chaque visage, il y a cette possibilité d’une révélation infinie, il y a cette possibilité d’une maturité divine, d’une naissance dont la foi de chacun doit être le berceau.
Le chrétien n’est pas quelqu’un qui est enseveli dans les obligations de sa vie professionnelle, dans le train-train de la vie quotidienne.
Le chrétien authentique est celui qui vit toujours sur ces deux plans: le plan visible, le plan des nécessités, le plan des liens physiques qui nous rivent à l’univers, mais davantage encore le plan de la libération, le plan où chaque visage peut devenir le sacrement indispensable d’une Présenceinfinie.
Et, comme le Christ à Nazareth, en vaquant à sa vie d’ouvrier, ne laissait pas pour autant de porter le monde et d’accomplir toute l’histoire en prenant en charge du dedans toute conscience humaine et toute vie quelle qu’elle soit, de même nous avons, nous, à chaque instant, à travers toutes nos activités, à retrouver, à recréer, à devenir cet espace infini, où la liberté et la dignité respirent. (…)
Ce que nous faisons à la Messe, c’est symboliquement et sacramentellement ce que nous avons à faire tout le jour: élever la vie, la transfigurer, la promouvoir à un plan divin, afin que nous devenions aujourd’hui l’éternité, afin que le ciel soit vraiment au-dedans de nous, afin qu’il n’y ait plus cette séparation entre la terre et le ciel, le temps et l’éternel, le visible et l’invisible, les vivants et les morts, mais que tous soient un, qu’il n’y ait plus qu’une seule réalité dans un monde transfiguré par l’amour comme l’ostensoir de la divinité.


