Amour, lavement des pieds et Eucharistie
Cinquième dimanche de Pâques, Année C, Jn 13, 31-35
Il nous faut re-situer l’Eucharistie, où la vie de l’Église doit retrouver son unité.
Conférence, Abbaye de la Rochette (France), 1969
Mise en ligne: 11.05.22
Temps de lecture: 2 mn
D’une conférence de Maurice Zundel lors d’une retraite à l’Abbaye de la Rochette, publiée dans Émerveillement et pauvreté, p. 83-86.

Il nous faut la situer à sa place, c’est-à-dire dans la perspective évangélique. Et la perspective évangélique s’impose à nous, si nous lisons dans saint Jean les derniers entretiens du Seigneur à ses disciples.
La dernière consigne, qui retentit dans toutes ces pages, c’est: «Je vous donne un commandement nouveau: c’est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés».
Cela ne suffit pas, car cette consigne est aussi le critère qui fait reconnaître les disciples de Jésus: «C’est à cela qu’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres».
Ce n’est que dans l’invisible, dans le feu de la Pentecôte, qu’ils retrouveront leur Maître comme une présence intérieure à eux.
Et, pour donner une leçon de choses à ses disciples, Jésus met de l’eau dans un bassin, il se ceint d’un linge, s’agenouille devant eux et leur lave les pieds.
Voilà ce que c’est que d’aimer son prochain: «Ce que j’ai fait, c’est afin que vous le fassiez les uns aux autres».
Et maintenant, où est l’Eucharistie?
Elle semble avoir disparu.
Elle n’est pas énoncée dans ces derniers entretiens de Jésus à ses Apôtres.
Pourquoi a-t-elle disparu?
Pourquoi n’est-elle pas même nommée en cet endroit?
Parce qu’elle est implicitement contenue dans le mandatum, implicitement contenue dans la consigne ultime du Seigneur: «Aimez-vous les uns les autres» et dans le Lavement des pieds, parce que c’est exactement la même chose.
Pour nous en convaincre, il faut nous rappeler cette parole tragique de Jésus au cours du même entretien: «Il vous est bon que je m’en aille car, si je ne m’en vais pas, le Paraclet, l’Esprit saint, ne viendra pas à vous».
Comment ne pas voir dans ces paroles l’aveu d’un échec?
Jésus n’a converti personne: ni la foule, ni les prêtres, ni les autorités, ni Hérode, ni ses disciples, ni même le disciple bien-aimé qui s’endormira, comme les autres, tout à l’heure, au jardin de l’Agonie.
Il n’a converti personne.
Et l’appel suprême qu’il adresse à ses disciples au Lavement des pieds restera sans écho.
Ils ne comprennent pas que le Royaume de Dieu est au-dedans d’eux-mêmes.
Ils ne comprendront pas que c’est pour faire éclore ce Royaume que Jésus est à genoux devant eux.
Ils ne comprennent pas davantage que c’est pour desceller la pierre de nos cœurs que Jésus meurt sur la Croix.
La dernière question qu’ils lui poseront sera pour savoir quand il rétablira le royaume d’Israël. Ils n’ont rien compris.
Son humanité est donc un tiers. Il faut qu’elle disparaisse.
Ce n’est que dans l’invisible, dans le feu de la Pentecôte qu’ils retrouveront leur Maître comme une présence intérieure à eux.
Ils ne le verront plus devant eux, mais au-dedans d’eux, et c’est à ce moment-là qu’ils le reconnaîtront.
Peut-on imaginer dès lors que notre Seigneur nous ait donné l’Eucharistie pour que nous refabriquions un culte idolâtrique, pour que nous puissions le posséder là, à la portée de notre main, en l’enfermant dans une boîte pour qu’il soit bien à nous?
Peut-on concevoir un pareil matérialisme de la part du Seigneur?
Peut-on imaginer qu’il ait dérobé sa présence visible aux Apôtres pour nous restituer dans l’hostie un foyer d’idolâtrie, comme si nous pouvions disposer de Dieu comme on le fait d’un objet?
C’est absolument impossible.
C’est le contraire.
Ce que notre Seigneur a voulu, c’est établir entre lui et nous toute la distance de la foi, toute la distance de l’amour, exactement toute la distance qui mesure l’écart entre notre moi biologique et notre moi oblatif.
Car nous ne pouvons l’atteindre qu’à travers notre moi oblatif, nous ne sommes en contact avec lui que dans la mesure où nous décollons de nous-même.
Et c’est justement ce décollement qu’il a voulu provoquer dans l’Eucharistie en établissant entre nous et lui toute l’humanité et tout l’univers.
Pour venir à moi, nous dit le Christ, pour me trouver réellement, pour ne pas trouver une caricature et une idole, pour ne pas recommencer l’illusion mortelle des Apôtres, il faudra que vous assumiez toute l’humanité et tout l’univers – au moins en intention, c’est-à-dire avec toutes les énergies dont vous disposez en ce moment même.
Quand vous aurez formé ensemble mon Corps mystique, quand vous serez tous réunis autour de ma table, alors, ce sera le moment de m’appeler, et je n’hésiterai pas à répondre.
Il est clair que ce sont là les intentions du Seigneur, et c’est pourquoi l’Eucharistie n’a pas besoin d’être nommée dans les derniers entretiens rapportés par saint Jean, parce qu’elle est implicitement contenue dans le mandatum, la consigne suprême et dans le Lavement des pieds.


