Aller vers la vérité de l’amour
4e dimanche de Carême, Année C,
Lc 15, 11-32 et 2 Co 5, 17-21
Conférence, Ghazir (Liban), 1959
Mise en ligne: 24.03.22
Temps de lecture: 5 mn
Dieu le Père est en attente de notre réponse à son amour. Mais nous pouvons saccager cette attente… Cependant, nous pouvons revenir, comme l’enfant prodigue, accueilli par son père.

Quels souci ont-ils de la vérité? Ils se nourrissent de slogans passionnels, ils se remplissent du bruit de leur radio, de leurs journaux. Ils sont si peu sensibles à l’appel de la vérité; et, comme Pilate, ils haussent les épaules: « Qu’est-ce que la vérité? »
En effet, la vérité ne s’impose jamais en se proposant toujours, et il suffit d’être distrait pour passer à côté d’elle.
Jésus donc, dans le drame même de sa vie, à travers un visage humain, dans une histoire d’homme, nous apprend en effet que la vérité peut être vaincue, que l’amour peut être crucifié et que le vrai Dieu qui est précisément cet amour crucifié, est tout entier remis entre nos mains.
Au lieu de devenir quelqu’un, nous sommes devenus quelque chose
Chacun de nous peut le tuer, chacun de nous peut le reconduire au jardin de l’agonie. Mais chacun de nous, heureusement aussi, comme saint François l’a compris d’une manière unique, peut le détacher de la croix et faire de lui, en lui-même, un Dieu vivant et ressuscité.
Cela a d’immenses conséquences, parce que cela nous détourne de nous occuper de nous-mêmes, cela nous détourne de penser à notre propre salut, car notre salut, finalement, c’est précisément d’être délivrés de la pensée et du souci de nous-mêmes. Et Jésus nous offre ce salut d’une manière incomparable, puisqu’il remet sa vie entre nos mains.
Devant la Croix, devant le lavement des pieds, devant la défaite de Dieu, dans le jardin de l’agonie, quand Jésus lui-même réclame l’amitié de ses amis et qu’il les trouve endormis, comment pourrions-nous penser que Dieu pourrait être une menace pour nous?
Si Dieu est ce Dieu-là – et il n’y en a pas d’autre – que pourrions-nous craindre de sa part? Il ne pourra jamais qu’être pour nous ce père de la parabole de l’enfant prodigue qui attend au sommet de la route le retour de son enfant, dont il ne cesse de pleurer l’absence, et qui lui ouvrira les bras et pleurera sur son épaule dès qu’il l’aura aperçu.
Que peut faire une mère quand son enfant indigne revient à elle, que de l’aimer, comme elle n’as jamais cessé de le faire?
Dieu ne pourra jamais être une menace pour nous, mais bien nous pour lui, puisqu’à chaque instant, comme dit saint Paul aux Thessaloniciens, « nous pouvons éteindre l’Esprit ».
Le dernier verset du texte de la deuxième épitre aux Corinthiens, lu en ce dimanche, est l’une des paroles centrales citées par Zundel pour évoquer la Passion du Christ. C’est pourquoi j’ajoute ici quelques phrases où l’abbé s’en explique.
Le monde dans lequel Jésus naît est un monde comme le nôtre, un monde dominé par la cupidité, par la convoitise, par l’agressivité, un monde qui n’est pas libre, un monde qui dément tous les desseins de Dieu, un monde qui est une caricature de la création authentique, un monde des ténèbres qui ne reçoit pas la lumière.
Au lieu que nous soyons devenus des personnes, au lieu que nous soyons des créateurs de nous-mêmes, dans un pur élan d’amour vers Dieu qui nous attend au plus intime de nous-mêmes, nous sommes un monde enfermé dans sa nuit, nous sommes un monde qui exalte ses convoitises, qui se roule dans l’érotisme, qui ne cesse d’allumer partout des foyers de guerre et d’agressivité, comme il accumule, autant qu’il le peut, l’argent au détriment de la vie et de sa dignité.
Au lieu que nous devenions quelqu’un comme Flaubert nous y invite lorsqu’il dit: « Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu’un? », au lieu de devenir quelqu’un, nous sommes devenus quelque chose, un monde de choses qui est la négation de l’esprit, un monde de choses qui défigure l’univers, un monde de choses qui rend incompréhensible le geste créateur.
Car enfin ce n’est pas ce que Dieu a voulu, ce monde de sang, de larmes, de convoitise, d’agressivité et de cupidité, ce n’est pas ce que Dieu a voulu et Jésus-Christ, infiniment pur, infiniment spirituel, Jésus-Christ dont l’humanité répand une contagion de liberté jusque dans la nature, qui guérit les malades, qui apaise la tempête, qui ressuscite les morts, qui témoigne ainsi d’une liberté incomparable, Jésus, parce qu’il est solidaire de ce monde, qu’il vient fonder une nouvelle création, va faire contrepoids à tous nos refus d’amour, à tous ceux de l’Histoire, du commencement à la fin, il va faire contrepoids avec sa Personne et il va être fait chose à notre place.
C’est c que saint Paul exprime de la manière la plus profonde en disant: « Celui qui ne connaissait pas le péché, Dieu l’a fait péché pour nous afin que nous devenions en lui justice pour Dieu » (2 Co 5,21). Jésus-Christ va donc assumer nos ténèbres, va subir le destin des choses, car il sera traité comme un objet, déshonoré, souffleté, couvert de crachats, étiré sur la Croix, exhalant son dernier soupir dans ce cri effroyable d’abandon: « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (Mt 27, 46)
Comment concevoir que Jésus-Christ dont la liberté est sans limites, dont la transparence est absolue, dont l’amour embrasse tout l’univers, comment concevoir qu’il puisse subir la mort, lui qui a ressuscité les morts, sinon parce qu’il est mort de notre mort. Jésus-Christ n’est pas mort de sa mort, parce qu’il était, comme dit saint Pierre, « le Prince de vie ». Toutes les fibres de son être subsistaient en Dieu qui est la source éternelle de vie. Rien en lui ne pouvait connaître la mort dont il était le vainqueur.
S’il est mort, c’est en épousant notre mort, c’est en mourant de notre mort, c’est en prenant sur lui toutes les ténèbres, tous les déchirements, tous les désespoirs de toutes les agonies et de toutes les morts et c’est d’ailleurs pourquoi il n’est pas mort de ses blessures physiques, il est mort d’une mort intérieure, il est mort de cette confrontation entre l’innocence infinie qu’il était et le péché qu’il assumait et qui faisait de lui dans sa sensibilité le plus grand coupable de l’Histoire: il était le péché fait homme, mais tout cela en se substituant à nous, tout cela pour rétablir l’équilibre, tout cela pour faire contrepoids, tout cela pour nous faire surgir de nos ténèbres, pour nous appeler à la liberté, pour nous enraciner dans sa Personne afin qu’en lui nous communiions à l’éternelle Source e vie et c’est justement parce que sa mort était notre mort, c’est justement parce qu’il est mort de notre mort qu’il ne pouvait pas demeurer, lui le Prince de vie, captif de la mort.
Il y avait dans son être une exigence de vie qui devait s’accomplir et le vrai miracle, si l’on peut dire, ce n’est pas qu’il ressuscite, ce qui va de soi, c’est qu’il soit mort; car il n’a pu mourir, encore une fois, que de cette mort d’identification avec nous et maintenant la loi de son être reprend vigueur et il apparaît, en effet, au-delà du tombeau dans l’aube de Pâques, comme le Prince de vie.


