Aimer le prochain dans sa vocation divine
31eme dimanche du TO, Année B,
Mc 12, 28-34
Conférence, Genève (Suisse) 1971
Mise en ligne: 26.10.21
Temps de lecture: 2 mn

Si on rencontre l’autre sans le voir dans sa vocation divine, sans le voir comme le porteur possible d’une valeur universelle, on se heurte inévitablement à ses limites qu’on ne peut pas aimer comme telles. On peut aimer un être à travers ses limites, bien entendu, mais pour ce qu’il a à devenir – et il faut le faire constamment.
Si nous ne pouvions aimer que les hommes parfaits, ce que nous ne sommes d’ailleurs pas nous-mêmes, il n’y aurait jamais d’amour du prochain possible; mais dans chacun, il y a justement cette possibilité de devenir autre, cette possibilité de se libérer et de devenir le sanctuaire de la Présence infinie.
Dieu ne peut rayonner que du fond de notre intimité.
Et cela, nous pouvons l’aimer sans réserve comme nous aimons Dieu lui-même, si bien que, finalement, le premier prochain, c’est Dieu lui-même.
Il n’y a, en fait, de prochain humain, de prochain «minuscule», qu’en raison, précisément de ce prochain «majuscule» qui est Dieu caché au plus intime de nous-mêmes.
Et cela est extrêmement important parce que l’amour du prochain, cet amour qui est la seule valeur, la seule vertu, la seule sainteté, préférable à tous les héroïsmes, à toutes les prophéties, à tous les miracles, cet amour n’a de sens que s’il est fondé sur cette Présence.
Si nous nous escrimons à aimer les autres pour ce qu’ils sont, nous serions loin du compte parce qu’immédiatement nous devrions prendre conscience qu’il est impossible d’aimer ce qui contredit la grandeur humaine.
Si l’homme est une fin, ce n’est pas à partir de ce qu’il est biologiquement et animalement, c’est en raison précisément de ce qu’il peut devenir en atteignant toute sa taille par une transformation que l’Évangile appelle la nouvelle naissance.
C’est dans cette nouvelle naissance qu’il sera enfin lui-même et que, porteur d’une valeur infinie, il sera digne d’un amour inconditionné, mais, jusqu’à ce qu’il le soit, on peut toujours l’aimer en espérance et on peut toujours l’aimer, précisément parce qu’il est la condition de la manifestation de Dieu dans l’histoire et dans l’univers.
C’est le sort de Dieu dans l’humanité qui porte l’humanité au plus haut d’elle-même, ou qui la porterait au plus haut d’elle-même, si elle était consciente du dépôt qui lui est confié.
Car, précisément, Dieu ne peut, parce qu’il n’est pas un objet, se poser nulle part, sinon à l’intérieur de nous-mêmes, il ne peut rayonner que du fond de notre intimité et c’est à travers notre existence qu’il devient une réalité de l’histoire humaine, c’est-à-dire, finalement, que l’Incarnation se poursuit, l’Incarnation n’est pas limitée au Christ comme s’il était une espèce de sommet qui émerge de l’histoire, sans avoir à transformer l’humanité en soi.
Il est Christ précisément pour les autres, afin de les amener à cette divinisation, afin qu’ils deviennent à leur tour les porteurs de cette valeur infinie en laquelle le Christ a sa subsistance personnelle.
Donc, l’Incarnation ne révélera toute sa fécondité qu’en envahissant toute l’humanité, et d’abord nous-mêmes qui devons être les instruments de son rayonnement.
Et c’est cela, en effet, qui est capital: c’est que le cheminement de Dieu à travers l’histoire passe par nous.
Il est impossible que le règne de Dieu s’étende autrement que par notre transformation en lui.
Là est le ferment d’une charité clairvoyante qui ne néglige aucune des données de la psychanalyse, aucune des données de ce que nous pouvons savoir de l’inconscient que nous connaissons toujours mieux comme une jungle effroyable où toutes les possibilités maléfiques sont rassemblées.
Nous pouvons, sans illusion à l’égard de ces impulsions qui viennent du cosmos, nous pouvons aimer l’homme précisément parce qu’il n’y a pas que cela en lui. Il y a cela, mais il y a la possibilité qu’il a de se faire homme, d’émerger de cette jungle.
Davantage: de la transformer, de la discipliner, d’en faire une eurythmie et une musique, comme la musique d’ailleurs nous enseigne à le faire, mais toujours dans la mesure où l’orientation sera décisivement du côté de cette Présence adorable qui est cachée au plus intime de nous-mêmes; car c’est seulement à l’égard de cette Présence universelle qui est l’espace où notre liberté respire, que l’homme devient réellement lui-même et qu’il est digne d’amour.
Cela ne veut pas dire que l’être le plus déchu ne puisse être aimé. L’ Évangile nous montre Jésus entouré des êtres les plus fragiles et les plus démunis, les plus coupables selon une loi rigide et extérieure, et pourtant élevés par lui, parfois immédiatement par une conversion foudroyante, jusqu’à la plus haute contemplation.
Mais c’est dans la mesure où, au sein même de ce qui parait être une déchéance, on aperçoit l’étincelle divine, dans la mesure où on est conscient que tout cela ne peut être uniquement un phénomène passager, dans la mesure où on réalise que chacun est appelé à réaliser en lui-même le règne de Dieu, dans la mesure où l’on perçoit encore plus profondément que Dieu est en danger en tous et en chacun, puisque la création ne peut s’achever que par la divinisation de tous et de chacun.


