La vraie grandeur
29e Semaine duTO, Année B,
Mc 10, 35-45
Quelle valeur refuser à un être qui est mesuré à la mesure de la Croix? Si vraiment le Christ a donné sa vie pour tous et chacun, c’est que chacun a une valeur infinie.
Article, revue des Carmes de Bruxelles, 1960
Mise en ligne: 15.10.20
Temps de lecture: 3 mn

Si les hommes ont donné à leurs rois, dans l’Antiquité, le visage de la divinité, ils ont donné aussi à la divinité le visage de leurs rois.
C’est ainsi que nous tous, nous concevons la grandeur. La grandeur, c’est de dominer ; la grandeur, c’est d’être au-dessus des autres ; la grandeur, c’est d’être applaudi ; la grandeur, c’est d’avoir des sujets.
Dans un ordre quelconque, la grandeur, c’est de regarder de haut en bas vers une foule qui admire et qui offre le tribut de ses hommages. Et nous sommes tout infectés, tout empoisonnés de cette image de la grandeur, puisque nous aussi, dévorés comme nous le sommes par notre amour-propre, nous ne pensons qu’à nous mettre en valeur, éclipser les autres, en faisant parler de nous.
La véritable grandeur, c’est la générosité
Cette image corrompt notre esprit, corrompt aussi notre religion, parce que justement l’Évangile nous a apporté une autre échelle des valeurs. A cette échelle des valeurs fondée sur la domination, sur l’écrasement de la fragilité humaine par la puissance divine, selon l’image que les hommes étaient alors capables de construire, l’Évangile oppose une nouvelle échelle des valeurs, incroyable, merveilleuse et dont nous n’avons pas encore commencé de comprendre la portée.
Le Jeudi Saint, à quelques heures de l’Agonie, les apôtres sont encore entrés au Cénacle sans comprendre. A la table même de la Cène, ils se sont disputés pour la première place.
Car il ne reste pas autre chose que des premières places, et Jacques et Jean – Jean lui-même, le disciple bien-aimé – ils ont, par l’entremise de leur mère, réclamé les premières places. Ils rêvent de s’asseoir sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Ils ne savent pas, comme disait Jésus, de quel esprit ils sont.
Ils sont dominés, comme nous le sommes encore, par cette image de domination. Pour eux, la grandeur, c’est de regarder de haut en bas, d’avoir des sujets et de recevoir des hommages.
Et Jésus va nous introduire maintenant dans la véritable grandeur. Il va mettre de l’eau dans un bassin, il va se ceindre d’un linge, il va s’agenouiller devant eux, il va leur laver les pieds, faisant le geste que les esclaves des Hébreux eux-mêmes auraient refusé à leurs maîtres.
Et Pierre, toujours dominé par son image de la grandeur, de la fausse grandeur, se scandalise : « Mais non, Seigneur, c’est impossible ! » Il veut détourner Jésus de cette humilité, comme il voulait le détourner naguère de la croix. Il faut que Jésus affirme qu’il n’aura aucune part au Royaume, s’il ne se laisse faire.
Et maintenant Jésus, à genoux, lave les pieds de Judas qui l’a vendu, de Pierre qui va le renier, de Jacques et Jean qui vont s’endormir dans le jardin de l’agonie, de tous les autres qui vont s’enfuir quand il aura été livré et qu’il apparaîtra désormais comme le condamné voué à l’infamie.
C’est ici que commence la Nouvelle Alliance, que le voile se déchire, que le vrai visage de Dieu apparaît et que cette échelle de grandeurs nouvelle, incomparable, nous est enfin révélée : la véritable grandeur, ce n’est pas de dominer, la véritable grandeur, c’est la générosité, c’est la générosité… Le plus grand, c’est celui qui donne le plus, celui qui donne tout, celui qui donne infiniment, celui qui n’a rien, celui qui n’est qu’amour et qui ne peut qu’aimer.


