La discrétion du miracle
23e dimanche du Temps Ordinaire, Année B,
Mc 7, 31-37
L’Évangile d’aujourd’hui nous fait toucher du doigt le secret messianique qui est un des caractères les plus émouvants de l’Évangile de saint Marc.
Homélie (l’oralité est conservée), Lausanne (Suisse) 1965
Mise en ligne: 31.08.21
Temps de lecture: 2 mn

Si nous comparons cet Évangile (qui nous apprend ici de ne pas divulguer un miracle qui vient de s’accomplir) avec les procédés en usage dans certains évangiles apocryphes, nous serons immédiatement frappés par la sobriété des Évangiles canoniques.
Les évangiles apocryphes de l’enfance de Jésus, en particulier, ont boursouflé leurs narrations de prodiges irraisonnables, absurdes et cruels: Jésus anime des oiseaux de terre glaise, il frappe de mort un de ses camarades qui l’a molesté par des paroles de sa bouche…
Dans un monde où l’Amour règnerait, il n’y aurait pas de miracle, parce que tout y serait miracle.
L’Évangile de saint Marc s’attache, au contraire, à souligner la défiance que le Christ éprouve à l’égard de tous les signes qui échappent à son Amour.
Il sait très bien que ce que nous appelons miracle est équivoque et est une arme à deux tranchants: on peut y voir un acte magique, comme on peut y voir une intervention de l’Amour.
Et c’est pourquoi saint Marc a systématisé, en quelque sorte, cette défense de le divulguer qui accompagne si souvent le miracle; comme Jésus, d’ailleurs pour les mêmes raisons, interdira à ses disciples – en raison de l’ambiguïté que pourrait engendrer le terme de Messie – d’employer ce mot pour le désigner.
Il y a un secret en lui, qui est un secret intérieur, un secret d’Amour, que l’Amour seul est capable de découvrir, et c’est pourquoi rien ne nous émeut autant dans l’Évangile d’aujourd’hui que de retrouver cette consigne de garder le secret de ce prodige, pour qu’il reste une réalité du dedans, une réalité intérieure, et qui conduise à la découverte de Dieu.
Saint Paul nous donnera la théologie de ce silence et de cette discrétion dans son Évangile de la Charité, alors qu’il nous dira:
«Même si j’avais la foi jusqu’à transporter les montagnes, sans l’amour, je ne suis rien qu’une cymbale qui résonne et un airain qui retentit» (1 Co 13, 1-2).
Ce qu’il y a de plus miraculeux dans les miracles de Jésus, c’est justement qu’il les sous-estime par rapport à la divinité populaire, et qu’il ne les admet qu’au titre du véritable surnaturel qui est celui de l’Esprit et de l’Amour.
Et quand ils apparaissent, c’est avec cette discrétion miraculeuse qui nous rend immédiatement sensible le fait que le miracle ne mérite d’être, finalement, que dans le monde désordonné où nous sommes.
Dans un monde où l’Amour règnerait, il n’y aurait pas de miracle, parce que tout y serait miracle.
Le miracle éclate dans notre expérience imparfaite, parce que l’action divine est morcelée, partialisée, par notre propre morcellement et notre propre partialité.
Si nous étions tout enracinés en Dieu, l’univers entier le serait, et tout serait parfaitement ordonné, selon l’ordre de l’Amour, au cœur de Dieu.
Et justement, cette consigne de Jésus dans l’Évangile d’aujourd’hui, nous ramène à cet ordre d’Amour, qui est l’ordre éternel, et nous révèle un flux d’amour qui n’est pas un pouvoir d’abord, un pouvoir qui s’impose, un pouvoir viscéral des lois de l’univers, un pouvoir auquel il faudrait se soumettre, mais qui est d’abord, qui est essentiellement, qui est physiquement, qui est totalement un Amour.
Dieu est Amour et il n’a rien que l’Amour. Il peut tout ce que peut l’Amour, et il ne peut rien de ce que l’Amour ne peut vouloir.
Ce serait donc certainement une erreur dans la perspective de saint Marc, une erreur de donner aux miracles de Jésus une valeur que lui-même leur a refusée.
Il s’agit toujours à travers ces signes pédagogiques, à travers ces signes destinés à attirer l’attention sur le secret et le mystère de sa Personne, il s’agit toujours de joindre son infinité.


