Questions : Fécondité, Incarnation, salut, Assomption, mort

« Notes non revues par Maurice Zundel, sur une conférence de l’abbé en 1950 traitant de la question de l’Assomption.

Résumé : Au sujet de l’Assomption, les discours qui restent en dehors de l’expérience que chacun sont inefficaces. La mort ne peut atteindre que la mort et ne saurait atteindre la vie, c’est-à-dire la valeur. Marie, sa chair va être située dans sa relation avec son Fils, elle est toute entière ordonnée à lui, pour que le Christ soit selon l’ordre de la valeur. La mort physique ne pouvait rien sur le corps qui était le berceau du Christ.

 

Questions préléminaires

Fécondité de la vie

1ère question : Quelle fécondité peut-on tirer d’une vie que l’on subit ?
Si nous avons une fonction dans le Corps Mystique en fonction de la Rédemption, quel peut être le sens du sacerdoce ?
Il est très difficile de répondre, parce que c’est une expérience à vivre. Je dirai, pour ma part, que dans toute vocation, ce qui me paraît essentiel, c’est ce que l’on subit, c’est dans la mesure où l’on fait ce que l’on ne voudrait pas que l’on donne sa mesure d’obéissance.
Le messianisme doit être un triomphe dans la pensée des disciples et il faut que leurs cœurs d’abord en subissent l’échec.
Dans toute vie, le moment crucial sera où l’on fera le contraire de ce que semble indiquer la vocation et dont le refus serait précisément la stérilité dans la vocation, car la fécondité est don de soi. Tant que la grâce ne vient pas, l’expérience ne peut pas se consommer dans la fécondité. Quand vient la grâce ? On n’en sait rien, ce pourrait même être après la mort, le Purgatoire recouvrant une réalité extrêmement mystérieuse.

Incarnation, apostolat pour le Christ

2ème question : S’il y a l’Incarnation du Christ, et les autres [vies] qui convergent vers elle, pourquoi s’acharner à convertir les gens ? Si tout le monde est sauvé, pourquoi s’en faire ?
La véritable question, pour un chrétien, est de savoir comment il se sent engagé à l’égard du Christ. On ne se sauve pas pour soi, mais pour lui. Ce sera donc pour réaliser le Christ total qu’un chrétien se sentira l’obligation de n’être pas un obstacle par sa vie, à la lumière du Christ qui doit éclairer les autres. La question de l’Apostolat ne se pose pas pour les autres ou pour moi, mais pour lui. Il s’agit d’accomplir ce Christ qui ne peut pas s’accomplir tout seul.

L’Assomption

L’Assomption est une expérience

Lecture d’une lettre d’une personne tourmentée par l’absence de pensée qui caractérise les acclamations dont on a entouré la proclamation du dogme.
Il y a des siècles que l’Assomption est célébrée et cela ne faisait aucun problème pour les catholiques qui, depuis des siècles, la célébraient.
Il s’agit d’une intimité à vivre. Une intimité est vécue par deux êtres, du dedans, et quand vous sortez de là, vous commettez une sorte d’attentat contre elle, qui ne peut vivre que de la lumière intérieure où elle éclôt.
Je souffre, personnellement, de voir exposer tout l’enseignement de Jésus par des discours qui sont inefficaces, s’ils ne sont passés par des saints, et restent en dehors de l’expérience que chacun de nous doit faire et constituent une violence à une pensée qui n’est pas capable en ce moment de faire entrer le jour.
Il est absolument impossible de répondre en termes de discours et l’on empêchera l’homme de faire l’expérience qui le fera devenir ce jour, parce qu’il répondra à la grâce. Si la grâce vient, il n’y a plus de problème, si la grâce ne vient pas, il n’y a pas de solution. Ce serait trop commode que le christianisme soit un “fichier de poche”. C’est au nom de ces discours religieux que l’on a crucifié le Christ, en lui opposant Moïse, les Prophètes, etc.
J’essayerai de vous dire comment je conçois l’expérience de l’Assomption. Et je commence par la mort.

La mort

Prenons l’exemple d’un homme qui meurt écrasé par deux chevaux. Si la mort détruit la valeur, il n’y a plus de valeur. Pourquoi accordons-nous de l’importance à la valeur ? Si elle n’est pas, si finalement la mort l’emporte et l’univers s’en fiche, ces valeurs sont des grimaces. La valeur est-elle emportée par la mort ? A contrario, il y a l’expérience que la valeur n’attend que la mort pour s’établir. La mort est la condition même de l’accomplissement de la valeur.
Par exemple, un médecin de Saint-Etienne, appelé en dehors de son horaire et de son rayon, s’occupe du malade et, de retour, tombe mort. Il aurait pu se ménager, mais la mort a accompli sa plénitude. Ou bien, un embusqué qui envoie mourir les autres pour lui ; en réalité, il est déjà mort : quand il mourra, il achèvera de “claquer”. La valeur, c’est ce que l’on pose devant soi et au-delà de soi.
La mort ne fait mourir que ce qui est mort. La mort ne peut atteindre que la mort et ne saurait atteindre la vie, c’est-à-dire la valeur. Cela seul mourrait si l’intuition de notre conscience est valable. Il s’agit de savoir dans quelle mesure un être est vivant ou déjà mort. L’embusqué ne nous inspirera jamais de respect et le héros, toujours, de l’admiration Nous sentons que c’est le héros qui tiendra toujours le bon bout, non pas pour lui, mais pour la valeur.
Prenons maintenant l’exemple de la mort de saint François, qui est quelque chose d’extraordinaire : il fait chanter le Cantique du Soleil, ensuite il demande que l’on annonce la mort ; il fait l’offrande de lui-même à cette sœur, la poussière ; pendant ce temps, François meurt, et tout le monde sait qu’il n’est pas mort. Mais certainement son corps a passé par la corruption. Si sa chair a passé par la mort, c’est qu’il y avait sans doute dans sa chair quelque chose — expériences de jeunesse ? — qui n’avait pas triomphé de la mort.

La vierge Marie et la mort

A propos de la Vierge, pouvons-nous tirer parti de cette expérience de la valeur et concevoir comment elle se situe par rapport à la mort ?
Il y a en elle quelque chose de tout à fait extraordinaire : sa maternité virginale. Saint Matthieu, en cinq lignes, nous raconte ce drame plus que shakespearien. Et ni l’un ni l’autre n’ouvre la bouche. Dire cela en cinq lignes, avec des mots aussi aériens, n’est pas une petite affaire. Il s’agit de situer cette naissance virginale et cette maternité virginale.
Le fait d’une femme qui a un enfant sans le concours d’un homme sera peut-être un jour possible… Ce n’est donc pas le fait matériel qui est important, mais le sens de ce fait.
Ce mot de Fils de l’Homme que Jésus se donne est un araméisme et veut dire homme. Ce qui est extraordinaire, c’est que Jésus prend homme comme un nom propre. Si Jésus est l’Homme, et non pas « un » homme, cela le situe au centre de l’Histoire.
Naturellement, une mère ne peut pas savoir quel sera le visage de son enfant, ni s’il fera de lui une personnalité. La mère sait qu’elle mettra au monde un être de nature humaine. C’est une sorte de relais, un anneau entre la génération passée et la future. L’homme et la femme sont des instruments de l’espèce, c’est une génération horizontale, un chaînon de cette immense chaîne de la génération destinée à disparaître. C’est, en somme, une espèce de mort.
La génération du Christ, précisément parce qu’il est l’Homme, n’est pas horizontale, mais verticale. Elle n’est pas dans la chaîne des générations. Il naît du dehors, au-delà de la série, pour la jeter tout entière dans son éternité. C’est pourquoi, en lui, la personne vient avant la nature.
Il est d’abord nommé, personnifié, parce qu’il est l’Homme universel, sans frontières, « dont la différence est de n’en avoir aucune » (1). En lui, l’histoire se récapitule dans sa ligne verticale, dans sa ligne de valeur.
Ce qui va être demandé à sa Mère, c’est qu’elle collabore sur ce plan de la Personne. Elle va être Mère dans l’ordre où il va être son Fils. Jésus est né de la Personne de sa Mère et non pas de sa nature.
Les stigmates de saint François sont une dérivation dans la chair d’un mouvement de l’Esprit. Et, quand il descend de l’Alverne (2), nous avons l’impression d’un accomplissement. Il est une incarnation de la crucifixion.
Quelque chose de semblable va s’accomplir dans la Vierge dans un mouvement de l’Esprit, offert, tendu dans la contemplation : elle le vit dans son esprit, dans sa chair et cette chair devient prière. Le Verbe se fait chair ou est recueilli dans une Personne.
La collaboration de cette femme sera unique, parce qu’il s’agit d’être plus que le berceau de la Croix, mais le berceau de cette Personne unique qui est le Fils de l’Homme. Il faut que la maternité de la Vierge soit engagée au niveau de son Fils. Si c’est au niveau de sa personne qu’elle engendre son Fils, elle est personnifiée par sa maternité. Elle va être définie par sa relation avec lui et n’est pas autre chose qu’une relation avec son Fils. Comme sa chair va être située dans sa relation, elle est toute entière ordonnée à lui, pour que le Christ soit selon l’ordre de la valeur.
Or, qu’est-ce que la vie pour un chrétien ? C’est le Christ. La vie éternelle, c’est le Christ. C’est là-dessus que tout le christianisme est fondé : « Celui qui croit en moi a la vie éternelle ». (Jn 3:36 ; 6:47)
Le Christ est vie éternelle et sa Mère porte en elle cette ordination à la vie éternelle. Qu’est-ce que la mort pourrait prendre dans cette nature tout ordonnée à la valeur ? Dans l’Évangile, il y a une série d’indications pour indiquer que tout en elle est valeur.
Pourtant, si elle se produit, comme elle est le fruit de l’Esprit, elle est une valeur encore, en tant qu’acte d’amour et de conformité. La mort physique ne pouvait rien sur ce corps qui était le berceau du Christ : il fallait seulement qu’elle sorte de l’Histoire, vivante, sans penser qu’elle est montée au ciel des étoiles, mais au Ciel de Dieu.

Le sens de la chair

Si l’Assomption ne peut devenir une expérience, c‘est un sacrilège d’en parler. Il n’y a aucun sens à faire des polémiques de ces choses, il y a tout un cycle à vivre. C’est cet engagement total et depuis toujours qui la personnifie. Comme elle est la première des rachetée, elle est la première des glorifiés.
Ceci a une très grande importance pour nous, car nous avons besoin de retrouver le sens de la chair. Nous disons bien que nous croyons à la résurrection de la chair, mais nous avons besoin de trouver dans le mystère de l’Assomption le sens du corps, que nous percevons dans un petit enfant qui nous apparaît comme un tabernacle et en qui il nous paraît impossible d’imaginer des ébranlements passionnels.
Nous avons été élevés dans la honte de notre corps, en y mêlant des notions de péché, ce qui est absurde, ce qui fait qu’un homme ne sait envisager le pouvoir créateur de son corps, sans y mêler une notion de mal. Il s’agit de retrouver un sens de la santé du corps, cet accomplissement dans la lumière d’un chef-d’œuvre divin, où le corps passe de la glaise à la splendeur de la lumière. Il faut que le corps change d’étage. S’il reste à celui de la glaise, il est sous l’empire du cerveau, cette tumeur maligne, qui le conduit à sa perte.

La seconde Ève

Dante a dit dans la Divine Comédie, par saint Bernard, en parlant de la Vierge : « Tu es la fille de ton fils ». Il a touché là un des plus beaux termes pour désigner le rapport de la femme et de l’homme. Elle est le fils de l’homme. Toute morale est une idiotie, si elle n’est pas un changement d’étage, si elle est une contrainte mensongère de la sensualité. Il doit y avoir une complémentarité entre l’homme et la femme qui fait que l’homme est le Père, la femme, le Fils et l’enfant, le Saint- Esprit. Si l’homme et la femme n’ont que leur chair à échanger, ils tomberont dans le panneau, fatalement, tandis que l’amour doit devenir le sens des distances, une personnalité, un Himalaya. Il faut trouver une complémentarité de l’esprit qui va dans le sens de la valeur et Dante a trouvé ce mot bouleversant de lumière : elle est la fille de son Fils.
C’est la seconde Ève, c’est magnifique. Qu’est-ce qui nous révélera la Femme, sinon une femme. Il faut qu’une femme ait réalisé en elle la plénitude du féminin, il faut, là aussi, une incarnation de la femme. L’homme ne peut atteindre toute sa taille qu’en donnant à la femme toute sa grandeur et l’on ne peut se joindre qu’en passant par des infinités de respect.
Cette expérience est un exemple de ce qu’il faut faire avec toute doctrine qui doit devenir une expérience. Ces mots sont pleins d’un sens — non pas un sens de dictionnaire mais un sens vécu — qui nous permet d’atteindre la lumière, en devenant soi-même le jour qu’elle est.


(1) Voir Fénelon : De l’existence de Dieu Seconde partie, Chap. V, p.149
(2) Sur le mont Alverne François vécut son carême de la Saint Michel (1224) et y reçut les Stigmates de la Passion de Jésus.

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15/08/2019 – août 2019

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