« Conférence de Maurice Zundel donnée à Londres au Centre Charles Péguy, en 1964.
Résumé : Les hommes ont inventés des dieux dominateurs par impuissance et ignorance. Qui est l’homme, un animal comme les autres, un prolétaire esclave, un agent de production ? L’homme qui aspire à sa grandeur, s’il est victime des servitudes extérieures, l’est plus encore des servitudes intérieures. Saint Augustin nous montre le chemin vers soi-même, faire de tout soi-même un élan d’amour, par la rencontre avec l’hôte intérieur. Le Royaume de Dieu est au-dedans de nous, et « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ». Dieu nous est confié.
L’ignorance, l’impuissance et les dieux
Tout ce que l’on peut savoir de l’existence terrestre est connu par une expérience humaine. Tout ce qui est dit est dit par des hommes : ce sont les hommes qui parlent de Dieu. Ce sont ces hommes aussi qui ont inventé et imaginé les dieux, par peur des forces inconnues qui les entourent, par ignorance et par impuissance.
On ne peut pas : on invoque les dieux ; on ne sait pas : on fait appel aux dieux. Et les dieux apparaissent très souvent comme des bouche-trous de l’ignorance et de l’impuissance humaine, en même temps qu’ils doivent garantir l’homme contre cette peur qui le saisit en face des forces inconnues de l’univers.
La question peut donc se poser : sont-ce les hommes qui inventent, et les dieux sont-ils nés simplement de la peur, de l’ignorance et de l’impuissance humaine ? C’est ce que Marx pensait, à la suite de tant d’autres historiens, en particulier des religions : c’est la peur, l’ignorance, l’impuissance qui ont inventé les dieux.
Si donc l’homme veut atteindre à lui-même, il faut qu’il se débarrasse des dieux, car il s’est donné dans le ciel un maître imaginaire, comme il s’est donné des maîtres sur la terre. Et puisque l’homme doit secouer le joug des maîtres terrestres, il doit secouer le joug de ce faux maître céleste, de ce maître imaginaire qu’il a inventé de toutes pièces. Il faut qu’il devienne son propre maître, créateur de lui-même, en atteignant à cette espèce d’existence qu’il ne tiendra que de lui-même.
Et voilà comment Marx présente son évangile : un être quelconque n’est indépendant, à ses propres yeux, que lorsqu’il se suffit à lui-même. Et il ne se suffit à lui-même que s’il ne doit son existence qu’à lui-même. Un homme qui vit par la grâce d’un autre homme se considère comme un être dépendant.
Mais je vis complètement par la grâce d’un autre quand non seulement je lui dois la conservation de ma vie, mais quand il a en outre créé ma vie, quand il en est la source. Ma vie a nécessairement une telle source en dehors de moi si elle n’est pas ma création propre. C’est pourquoi il est difficile de chasser de la conscience populaire l’idée de création ; pour l’homme socialiste, au contraire, toute l’histoire universelle n’étant pas autre chose que la procréation de l’homme par le travail humain, il possède la preuve visible, irréfutable de son enfantement par soi-même, du processus de sa création.
Questions sur l’homme
Comment ne serions-nous pas touchés par cet appel à la grandeur humaine ? Nous sommes des hommes nous-mêmes, nous avons la fierté de notre humanité et rien ne nous émeut davantage que cet évangile de l’homme qui conduit toute l’humanité à la grandeur. C’est vrai que l’homme doit secouer le joug de tous les esclavages. Il a raison d’aspirer à son indépendance, il a raison de se décoloniser, il a raison de vouloir partout être responsable de lui-même.
Et nous comprenons très bien que tout le prestige du marxisme tienne précisément à ce qu’il se présente comme l’évangile de l’homme. Et si Dieu était vraiment ce qu’il pense, si Dieu était vraiment ce maître qui nous rend esclaves, si nous étions devant lui vraiment anéantis, si nous ne pouvions, à travers lui, atteindre à notre grandeur, nous rejoindrions immédiatement le marxisme qui pose l’évangile de l’homme contre l’Évangile de Dieu.
Mais si nous examinons de très près l’appel de Marx, tout en sympathisant avec lui, avec toute notre fierté d’homme, nous nous interrogeons immédiatement : oui, l’homme créateur de lui-même, mais à partir de quoi ? Car enfin, Marx ne s’est pas fait lui-même, il est né comme tout le monde de ses parents, à la suite d’une immense histoire dont nous ne connaissons pas exactement l’origine temporelle. Il est né comme tout le monde, dans cet univers où chacun de nous dépend des forces de la nature. Comme tout le monde, il s’est trouvé un jour devant sa propre existence comme devant un fait irrévocable qui s’imposait à lui.
Alors, créateur de quoi ? L’homme s’éveille, il prend conscience de soi et il est déjà là. Il est déjà là et il n’a pas demandé d’exister. Il est déjà là et il n’a rien choisi : ni ses parents, ni son siècle, ni son sexe, ni son ascendance, ni son milieu, ni sa langue, ni la couleur de sa peau, ni même sa religion. Tout lui a été imposé et il est tout entier un être préfabriqué. Alors de quoi sera-t-il le créateur puisqu’il est imposé à lui-même sans avoir rien choisi ? N’est-il pas tout simplement une pièce de l’univers, un morceau du cosmos, un morceau de l’histoire ou un instant de l’histoire, enfin un atome insignifiant perdu dans l’infinité cosmique ?
Les biologistes ou du moins certains biologistes, s’acharnent d’ailleurs à rabattre l’orgueil de l’homme, avec beaucoup plus d’orgueil qu’ils ne pensent eux-mêmes, en insistant sur ce fait que l’homme est un animal comme les autres. Et dans le laboratoire, en effet, l’homme est très souvent traité comme un cobaye, soumis, d’ailleurs très légitimement, aux mêmes mesures que les animaux, car, sous un aspect, il est en effet un animal. Toute la question est de savoir s’il n’est qu’un animal.
Et voici, à l’opposé du marxisme, une tendance dépréciative de l’homme qui le réduit à être un élément de l’univers, un animal comme les autres, qui ne peut se réclamer que d’une ascendance animale. Il nous faut donc, à notre tour, révéler l’homme en nous demandant s’il est un pur animal et nous ne pouvons mieux le faire qu’en répétant cette anecdote qui suppose un dialogue entre deux paysans bavarois. Et l’un dit à l’autre : « C’est embêtant tout de même, mais il paraît certain que l’homme descend du singe. » À quoi l’autre répond : « Oui, mais moi je voudrais bien voir le singe qui, le premier, s’aperçut qu’il n’en était plus un. »
Cette petite anecdote me paraît d’une immense profondeur parce que, sous son aspect humoristique, elle centre admirablement tout le drame de l’homme sur ce fait qu’il est un singe des pieds à la tête, un singe, oui, mille fois singe, mais qui s’aperçoit qu’il n’est plus un singe ; nous le sommes, nous le savons bien, mais nous ne sommes pas que cela. Et le drame humain, c’est que ce singe que nous sommes, est lâché par sa biologie.
Le singe, comme tout animal, est contenu tout entier sous le plafond de la biologie. Le singe ne se pose pas de problèmes, sinon tout à fait concrets ; le singe n’est pas pour lui-même un problème, le singe ne fait pas de métaphysique, le singe ne crée pas de laboratoires, le singe ne peut rien inventer d’essentiellement nouveau. Le singe n’est pas responsable de lui-même, le singe est porté et guidé par sa biologie. S’il tue, il n’en a aucun remords, c’est dans la ligne de sa nature.
Le drame, pour l’homme, c’est que, aussi singe qu’il soit, il y a une marge où il doit inscrire lui-même l’histoire de son choix. Si sa biologie l’entraîne dans certaines directions, s’il en reçoit, et avec quelle vigueur ! Les impulsions, elle ne le porte pas jusqu’au bout. Elle le lâche à un certain tournant où il est appelé à se choisir.
L’évangile marxiste ne peut donc se situer que dans ce contexte difficile et tragique et il ne peut se réaliser que s’il y a dans l’homme ou s’il y a pour l’homme une autre existence possible, j’entends autre que celle qui est fournie par la biologie. Et toute la question est celle-là : y a-t-il en nous une autre existence possible que celle qui relève de la biologie, de nos glandes, de nos nerfs, de notre sang, de notre hérédité, du milieu physique dans lequel nous sommes enracinés ?
L’homme aliéné par les rapports de production
L’homme qui, dans l’indignation, prend conscience de sa dignité, témoigne d’une certaine façon, qu’il y a pour l’homme une autre existence possible. Car, si l’esclave refuse d’être traité comme un instrument, s’il ne veut pas servir de moyen en vue d’autre chose, s’il a conscience qu’il ne peut être responsable que d’une action qui émane de lui, comme sa création propre, et s’il réclame de pouvoir poser une action comme émanant de lui, comme sa création propre, l’esclave, par-là même, témoigne qu’il a le sentiment, le pressentiment, tout au moins, d’une autre existence possible. Mais c’est tout ce qu’il en sait ; tout ce qu’il connaît, il le connaît par cette protestation contre l’homme qui veut lui imposer son joug.
Dans quelle direction l’homme doit-il conquérir et atteindre sa dignité ? Où va se situer cette dignité ?
Mais il sent beaucoup plus vivement l’indignation que suscite cette condition, qu’il n’apprend dans quelle direction il doit conquérir et atteindre sa dignité ? Où va se situer cette dignité ? Marx prétend que ce sont uniquement les conditions de la production, les rapports de production économiques qui déterminent l’esclavage de l’homme et que, lorsque ces rapports de production auront été modifiés au bénéfice des plus pauvres qui ne possèdent rien, qui n’ont rien d’autre que leur humanité, qui sont, par conséquent, ce qu’il y a de plus universel dans notre univers. Quand les classes auront été abolies, que les prolétaires auront entre leurs mains les moyens de production, alors l’homme, spontanément, atteindra à lui-même. Il deviendra ce créateur, cet homme responsable et il pourra jouir d’une vie dans une merveilleuse fraternité où chacun consentira à la joie de tous, où chacun travaillera autant qu’il en est capable, selon ses capacités et recevra, avec le consentement de tous, selon ses besoins.
Lénine, […] n’était pas sûr qu’au bout de cet immense effort pour construire le communisme en Russie, on aboutirait à l’homme idéal, à l’homme rêvé par Marx, à l’homme que chacun voudrait être. Il en doutait fortement, car il savait que ce paradis ne pourrait exister que si l’homme de l’avenir était profondément différent de l’homme d’aujourd’hui.
Staline, lui, s’appliquait à faire des esclaves pour préparer la liberté de l’homme futur. Et il n’hésitait pas à sacrifier des millions d’hommes d’aujourd’hui pour susciter cet homme de demain. Le goût de la puissance sans doute l’égarait, il ne savait pas réellement ce que c’était que l’homme et il est certain que l’homme ne pouvait sortir de ses plans.
L’homme et ses servitudes intérieures
Car l’homme n’est pas seulement aliéné par les rapports de production, l’homme est aliéné intérieurement. Il n’est pas seulement victime des servitudes extérieures, il est victime plus encore des servitudes intérieures. Epictète, esclave, se sentait libre dans sa pensée. Il pouvait dominer sa captivité et pouvait s’y situer à un niveau bien supérieur à celui de son maître. Il se sentait libre dans cet univers de la pensée. Epictète savait que le pire esclavage, c’est celui dont on est complice, l’esclavage qui naît de l’appétit ou de l’esprit de possession, de l’esprit de domination, de l’envoûtement sexuel, et Dieu sait que l’humanité d’aujourd’hui subit toutes ces fascinations, qu’elle est travaillée à une échelle incommensurable par un esprit de possession, de domination et par l’envoûtement du sexe.
Jamais le sexe ne s’est étalé avec plus d’impudeur, jamais l’homme ne s’est rattaché plus passionnément à ces plaisirs, jamais l’homme n’a donné la preuve la plus terrifiante qu’il était un singe. Et pourtant, il n’a pas cessé, dans le même temps, d’aspirer à sa grandeur, de vouloir sa liberté et de réaliser cette formidable chose qui est la décolonisation.
Davantage, il a conquis la puissance atomique, il a émigré de sa planète, il a entrepris ces voyages vers d’autres univers ou vers d’autres planètes tout au moins. Tout cela atteste que sa vocation de grandeur ne s’est pas éteinte. Au fond, s’il fut soûl de ses passions, c’est bien plus par désespoir que par conviction, c’est par ennui, c’est parce qu’il n’a pas trouvé encore l’issue créatrice, c’est parce qu’il n’a pas réalisé intégralement sa vocation de créateur.
Mais comment la réaliser ? Et dans quelle direction ? Si nous ne pouvons pas être uniquement des animaux, si nous ne pouvons pas coller au singe que nous sommes, si nous percevons cette marge où nous devons inscrire une histoire de notre choix, si nous nous sentons responsables d’une vie que pourtant nous n’avons pas choisie, dans quelle direction allons-nous réaliser notre grandeur ?
Le chemin vers soi-même
On peut dire que là toutes les opinions se sont données libre cours et que la solution ne pourra être trouvée que par une expérience. Et nous en avons une de première grandeur, exprimée dans le langage le plus magnifique, c’est celle de saint Augustin, au 10ème livre des Confessions, chapitre 27. Saint Augustin ici se borne à rendre témoignage à l’expérience de sa conversion. Et, par bonheur, il ne la construit pas en théologien, il se borne uniquement à l’évoquer en mystique, dans un langage si pur, si simple, si profond, si universel, si magnifique que toute conscience humaine peut immédiatement s’y retrouver.
Vous connaissez ce texte qu’il est si aisé de retenir, qu’il est si facile de chanter : « Trop tard je t’ai aimée, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je t’ai aimée. Et pourtant, tu étais dedans, mais c’est moi qui étais dehors et, sans beauté, je me ruais vers ces beautés que tu as faites et qui, sans toi, ne seraient pas. Tu étais toujours avec moi, c’est moi qui n’étais pas avec toi. »
Ce qu’il y a d’essentiellement nouveau dans ce couplet augustinien, c’est la rencontre avec l’hôte intérieur à lui-même, la rencontre avec cette présence qui n’avait jamais cessé de l’attendre, cette rencontre s’exprime identiquement comme une rencontre avec lui-même.
C’est justement en face de la beauté « toujours ancienne et toujours nouvelle, qui était dedans alors qu’il était dehors », qu’il prend conscience que jusqu’alors il a été étranger à lui-même. Il errait à travers les éléments du monde, il était esclave de ses passions, il était envoûté par le sexe, il ne connaissait pas sa propre intimité. Il n’avait jamais eu accès à lui-même, car on n’entre pas dans son âme comme dans un moulin.
Lady Macbeth, dans sa folie, lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle lit dans les yeux des courtisans, non pas l’admiration dont elle avait besoin pour se confirmer dans l’existence, pour se croire quelqu’un, mais la haine, le mépris, le désir de revanche, parce que tout le monde sait maintenant qu’elle est parvenue au trône par l’assassinat, Lady Macbeth se dégonfle et ne peut plus croire à une grandeur à laquelle les autres ne croient plus. Mais où situer désormais cette grandeur ? Le dehors lui échappe, sur lequel elle a tout misé. Cette grandeur à laquelle elle est parvenue par le sang, elle voit maintenant que c’est une fausse grandeur, mais elle n’a pas de position de repli car elle ignore totalement son intimité, elle n’a jamais vécu dans le secret de sa conscience, elle ne peut pas retrouver une nouvelle origine dans une contrition qui l’affranchirait d’elle-même.
Le dedans lui est inconnu, elle est assise entre deux chaises, elle est suspendue, dans un abîme, elle devient folle et, dans sa folie, elle voit le sang, non pas entachant sa conscience, mais sa main. Elle se frotte les mains pour effacer la trace de ses crimes, mais c’est en vain, et finalement elle se tue.
Augustin prend conscience qu’on n’entre pas en soi comme dans un moulin, que l’autre plus intime à nous-même en est la clé.
Augustin, lui, réalise, mais autrement : il prend conscience qu’on n’entre pas en soi comme dans un moulin, que l’autre plus intime à nous-même en est la clé. Et ce qu’il y a d’admirable et d’inépuisable dans son témoignage, c’est que précisément Dieu apparaît en lui comme le seul chemin vers lui-même. Au fond, c’est un même moment pour lui de découvrir Dieu et de se découvrir lui-même, un même moment dans la même lumière, dans la même joie, dans la même libération. Enfin il respire, enfin il est dedans, il passe du dehors au-dedans et c’est là, justement, le miracle de la conversion : il cesse d’être un élément du monde dominé par les forces obscures qui sont à l’œuvre dans l’univers, il devient autonome, il devient source, origine et créateur.
Il est essentiel de le souligner, dans cette expérience qui était source de tant de lumière pour toute l’humanité, qu’Augustin ne rencontre pas Dieu comme son maître, comme un pharaon qui le dominerait, il le rencontre comme le secret de sa propre intimité, comme celui qui le libère de tout, comme celui qui l’intériorise à lui-même et le ceint de sa dignité. Il le rencontre enfin dans l’échange nuptial, dans cette réciprocité d’amour à laquelle l’apôtre saint Paul fait allusion dans la seconde lettre aux Corinthiens : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. »
Dieu est donc pour lui la respiration de la liberté, Dieu est l’espace de la grandeur, Dieu est le sceau de sa dignité. Dieu est enfin, si l’on peut dire, son véritable moi, selon l’admirable rituel hindou qui faisait dire au fiancé à sa fiancée : « Tu es moi. »
Car, c’est vraiment en Dieu qu’Augustin devient lui-même. Et il peut dire à Dieu : « Tu es moi », comme Rimbaud, dans une intuition mystérieuse, pouvait écrire : « Je est un autre ». C’est dans cet autre, intérieur à lui-même, au plus intime de lui-même, dans cet autre qui est sa vie, comme dit encore admirablement Augustin, c’est dans cet autre qu’il atteint à lui-même.
Vers une plénitude de vie
Il ne s’agit donc pas de se défendre contre des forces hostiles que l’on n’arrive pas à apprivoiser. Il ne s’agit pas d’impuissance et d’ignorance, il s’agit de la plénitude de la vie, de la joie infinie, d’une liberté enfin reconnue, celle qui fait, de notre puissance de choisir, le pouvoir de nous donner, de tout donner en nous donnant.
Combien de philosophes ont peiné pour définir la liberté, pour la concilier avec le déterminisme, et il n’y en a peut-être pas un qui ait compris que le sens de la liberté, c’était justement de faire de tout nous-même un don. Mais un don à qui ? Sinon à une générosité qui s’annonce comme telle au plus profond de nous. Si la vie d’Augustin jaillit sous cette forme de don, c’est parce que l’hôte bien-aimé de son âme, celui qui l’attendait au plus profond de lui-même, s’atteste comme une pure générosité, comme un amour qui n’est qu’amour et auquel Augustin va répondre par tout l’élan de son être, qui va se transformer en amour.
C’est là la seule solution à ce problème qui se pose à nous, qui a suscité tant de révolte, qui justifie, tant qu’on n’a pas trouvé une issue créatrice, la révolte de Camus. Comment accepter d’avoir été jeté dans l’existence sans l’avoir choisie ? Comment accepter d’être responsable d’une vie qu’on n’a pas voulue, comment inscrire dans cette marge encore vierge une histoire qui soit vraiment notre œuvre et notre création ?
Évidemment, il n’y a qu’une manière de se récupérer sur cette contrainte d’exister, c’est de se ramasser tout entier et de faire de tout soi-même un élan d’amour. Alors, il n’y a rien en soi qui ne soit de soi, qui ne jaillisse précisément dans un consentement libérateur en face de cet autre dans lequel on devient soi. Alors tout est de nous, en nous, parce que tout en nous s’est transformé en amour, en offrande, à l’égard de cette générosité qui nous sollicite au plus intime de nous-mêmes et qui se révèle comme la « beauté toujours ancienne et toujours nouvelle » qui n’a jamais cessé d’être intérieure à nous.
Mais, bien sûr, là, il n’est pas question de domination, d’abêtissement, d’anéantissement, mais d’être. On ne peut pas être sans être suspendu à cette relation d’amour, sans entrer dans cette existence mystique, dans cette réciprocité nuptiale, sans laquelle il nous est impossible d’atteindre à nous-même.
Le témoignage d’Augustin, si émouvant, si admirable, si simple, si universel, fait naturellement écho au message évangélique. Augustin bénéficie du témoignage chrétien : son expérience se situe dans la ligne de l’Évangile. Et où saisir l’Évangile dans son accord essentiel avec l’expérience augustinienne ? Ou plutôt comment saisir l’Évangile comme la source de l’expérience augustinienne, si l’on ne va pas nous-même vers la source, au puits de Jacob, à l’heure de midi ?
Saisir Jésus dans l’Évangile
La source au puits de Jacob… Dans ce dialogue avec la schismatique, l’hérétique, la Samaritaine, la femme de mauvaise vie, ce dialogue incomparable où Jésus dit à cette pécheresse le secret même le plus profond de la religion de l’esprit : « Donne-moi à boire ». Mais c’est lui qui va lui donner à boire, c’est lui qui va la conduire à cette source d’eau vive qui jaillit en elle en vie éternelle. Et tandis qu’elle se demande où adorer Dieu, est-ce sur la montagne des Samaritains ou est-ce sur la colline de Sion où les Juifs ont leur temple, un temple splendide dont la magnificence fascine des centaines de milliers de pèlerins ?
L’homme sera désormais le seul sanctuaire de la divinité.
Eh bien ! Non ! Ce n’est ni sur le Garizim, ni sur la colline de Sion, c’est en toi que jaillit la source de vie éternelle. Le temple va s’écrouler et, désormais, quel sera le sanctuaire de Dieu ? L’homme. L’homme sera désormais le seul sanctuaire de la divinité. Et c’est pourquoi le pape saint Grégoire peut écrire ce mot qui est un des plus beaux de la langue chrétienne : « Le ciel, c’est l’âme du juste ». Et c’est devant ce ciel qui est l’âme du juste, c’est devant ce ciel que chacun est appelé à devenir, que Jésus est à genoux, au lavement des pieds.
Revivons ce moment pathétique : tout est perdu, nous sommes à quelques heures de l’agonie et de la passion, tout est perdu, Jésus a échoué, il n’a pas fait un seul disciple, personne ne l’a compris, même Pierre qui va tout à l’heure jurer qu’il ne le connaît pas, même le disciple bien-aimé qui va tout à l’heure s’endormir au jardin de l’agonie, pour ne pas parler de Judas qui l’a vendu. Et c’est tellement vrai qu’ils n’ont rien compris, qu’à la table de la Cène, ils se disputent la première place.
Alors, il faut frapper le coup décisif, il faut ruiner toutes leurs espérances charnelles, il faut leur faire comprendre qu’ils ne s’assoiront pas sur des trônes, que tout cela était une image, une parabole conforme à leur esprit charnel, que la véritable situation, c’est d’être à genoux comme il l’est lui-même. Il est à genoux devant eux et devant nous car ils représentent toute l’humanité.
Jésus veut conduire ses disciples à la découverte essentielle : le Royaume de Dieu est au-dedans d’eux-mêmes.
Et dans ce geste désespéré, devant ce geste qui est comme son testament avec la Cène, avec l’Eucharistie, Jésus veut conduire ses disciples à la découverte essentielle. Il veut qu’ils comprennent que le Royaume de Dieu est au-dedans d’eux-mêmes et que ce Royaume de Dieu, Dieu ne peut pas les y introduire de force, car Dieu est amour et rien qu’amour. Dieu se propose toujours, il ne s’impose jamais. C’est donc à eux d’ouvrir la porte, c’est à eux de l’accueillir, c’est à eux de consentir, c’est à eux de prononcer ce oui pour fermer l’anneau d’or des fiançailles éternelles, c’est à eux d’accueillir cet amour qui ne peut déployer en eux toute sa lumière, toute sa joie qu’avec leur consentement.
Le lavement des pieds lui-même nous délivre à jamais du pharaon céleste. Jésus brise ici toutes les idoles que l’homme s’est données, tous les faux dieux qu’il a inventés. Jésus introduit dans notre histoire une essentielle transmutation des valeurs. La grandeur, ce n’est pas de dominer, d’avoir des sujets, de pouvoir les écraser, de leur parler à l’impératif, de les juger et de les condamner s’ils ne se soumettent pas au pouvoir arbitraire d’un tyran. La grandeur, c’est de se donner. La grandeur se situe non pas dans la ligne de la domination mais dans la ligne de la générosité. Et c’est pourquoi Jésus à genoux atteste la vraie grandeur, celle du don, celle de l’amour, la seule qui puisse convenir au Dieu-Esprit qui est vérité.
L’homme doit atteindre toute sa stature pour témoigner du vrai Dieu
C’est une immense révolution, c’est la vraie révolution car maintenant, le ciel est ici. Maintenant, aujourd’hui, au-dedans de nous. Le visible laisse transparaître l’invisible, le visible est un sacrement où resplendit le visage de l’éternelle beauté. L’homme révèle Dieu.
Mais, bien sûr, c’est un Dieu que l’on ne peut pas connaître si l’on ne devient pas homme ; il faut se faire homme pour atteindre à ce Dieu-là ou, ce qui revient au même, on atteint à ce Dieu-là quand on devient vraiment un homme, quand on devient une personne, une source, une origine, un espace, un créateur.
Car l’homme dans son authenticité se situe à ce niveau du dialogue nuptial avec la « beauté toujours ancienne et toujours nouvelle » dont la rencontre nous fait passer du dehors au-dedans en nous joignant à nous-même dans un moment unique où nous devenons nous dans un élan vers l’autre.
Ce Dieu-là est un Dieu inconnu de l’immense majorité des croyants accrochés à des idoles comme les apôtres l’étaient à leurs rêves et ne voyaient pas Jésus : ils le voyaient devant eux au lieu de le voir au-dedans d’eux. C’est pourquoi ils n’arrivaient pas à le discerner et à le reconnaître.
Ce Dieu-là, le Dieu de l’expérience augustinienne…, est inconnu de l’immense majorité des croyants de toutes les religions.
Ce Dieu-là, le Dieu de l’expérience augustinienne, le Dieu que la Samaritaine est invitée à découvrir au plus intime d’elle-même, le Dieu révélé en Jésus à genoux au lavement des pieds, ce Dieu-là est inconnu de l’immense majorité des croyants de toutes les religions.
Nous sommes tentés de nous scandaliser des athéismes d’état qui constituent l’armature des états communistes, alors que nous avons omis de nous scandaliser des religions d’état des peuples soi-disant chrétiens ou croyants, comme si un état pouvait porter l’esprit d’une religion, comme si un état ne s’emparait pas d’une religion pour en faire sa chose, pour s’en servir et pour la dégrader.
C’est justement cette usurpation qui a concouru à faire de Dieu une idole inacceptable, un pharaon céleste, un despote, un tyran, une limite, une menace, enfin tout ce qui est contraire à notre grandeur, à notre dignité, à notre foi d’initiative et de liberté.
C’est pourquoi nous ne devons jamais oublier que l’athéisme concerne presque toujours un faux Dieu et que nous sommes plus athées que tous les athées en face de ce faux dieu que l’athéisme repousse. Car notre Dieu n’est pas celui-là, celui qu’ils repoussent, mais celui qu’ils ignorent et qui, pourtant, les attend au plus intime d’eux-mêmes.
Il s’agit que l’homme soit debout, il ne s’agit pas de l’humilier sous un joug, il ne s’agit pas de lui imposer des limites, il n’y a qu’un seul interdit, c’est de limiter l’homme et l’univers et, par conséquent, de limiter Dieu. Il faut que l’homme soit debout, qu’il atteigne toute sa stature et toute sa grandeur pour témoigner du vrai Dieu.
Croire en la grandeur de l’homme
Vive la révolution, bien sûr ! Mais Jésus l’a accomplie, du moins Jésus veut l’accomplir et ce que le marxisme en a retenu, c’est simplement un des aspects. Et nous voulons cette grandeur de l’homme, nous la voulons passionnément, nous nous sentons de ce temps, nous sommes des hommes de notre siècle et tout ce qui est témoignage de la grandeur humaine nous émeut et nous attire. Nous voulons cette révolution, mais nous la voulons dans son intégrité. Nous voulons la grandeur de l’homme au niveau même où elle s’accomplit, dans le dialogue avec l’éternel amour.
Croire en l’homme, croire en la grandeur de l’homme, c’est justement percevoir en chacun cette existence possible, car l’homme ne naît pas tout fait, il ne naît pas préfabriqué.
Devant sa personnalité, l’enfant qui naît est une possibilité d’homme, il n’est pas encore un homme, il a à se faire homme, comme d’ailleurs toute créature intelligente, même le séraphin le plus élevé le doit, puisqu’il a reçu l’existence sans l’avoir choisie, pour que cette existence soit de lui, pour qu’elle jaillisse en lui comme de source, qu’elle soit vraiment une vie libératrice et créatrice.
Il faut qu’il se choisisse, qu’il se récupère tout entier en faisant de lui ce don où notre liberté s’accomplit et c’est pourquoi, si on arrivait à créer en bocal, comme il n’est peut-être pas impossible de le faire, un homme qui serait tout entier la création de l’homme, on n’aurait rien fait encore, parce que cet homme auquel on aurait donné les gènes les plus parfaits, dont on aurait fait un génie, il aurait encore à se choisir, plus que n’importe qui.
Il ne pourra pas demeurer simplement au stade de sa préfabrication : il faudra qu’il s’invente lui-même, qu’il se choisisse et tout serait remis en question, car il ne serait homme qu’à partir de ce moment-là ou surhomme à plus forte raison, qu’à partir du moment où il ferait de lui-même un être entièrement neuf, qui tiendrait tout de lui-même, ce qui ne peut s’accomplir que dans l’amour, dans cette totale démission où la vie n’est plus qu’un élan vers un autre intérieur à soi.
Alors, soyons prudents. N’accusons pas les athées, sans voir ce qu’ils mettent dans leurs négations. Ne faisons pas trop de crédit aux croyants sans regarder ce qu’ils mettent sous leur prétendue foi, car on s’aperçoit que bien des croyants sont de vrais athées et que bien des athées sont de vrais croyants, selon, justement, qu’ils décollent d’eux-mêmes ou non, selon que leur vie est générosité.
Je ne connais rien de plus pathétique que ces deux pages du livre de Rostand, qui sont un hymne à la vérité, où il déclare que la seule chose qui fait le savant, c’est son désir passionné de la vérité, de son désir d’atteindre à ce qui est et, qu’atteindre à ce qui est, suppose qu’on se dépasse, qu’on est prêt à abandonner tous ses biens, que l’on entre dans le silence, car la vérité n’est jamais là où on crie.
Et la vérité, finalement, est ineffable, et il y a plus de sagesse, et plus de grandeur, et plus de beauté dans ce petit mot « est » que dans les plus majestueuses des épithètes. Eh bien ! Rostand, qui consacre sa vie à la vérité, qui peut vivre cet hymne nuptial et le chanter dans un langage si admirable, lui dont toute la vie est dominée par ce souci de ne rien ajouter à cette vérité dont il se veut uniquement le serviteur et le chantre, Rostand a beau se déclarer athée ou se croire tel, en toute modestie d’ailleurs, car il n’en fait pas une gloire, il est entré dans le dialogue.
Après tout, le mot Dieu ou God, est une convention. Il s’agit de savoir ce que l’on met sous ce mot, tout ce que l’on peut y mettre validement sur l’expérience augustinienne confirmée par le dialogue avec la Samaritaine qui en est d’ailleurs l’origine, confirmé par l’agenouillement de Jésus au lavement des pieds, confirmé par nos échecs mêmes, puisque jamais nous n’avons pu nous trouver nous-mêmes sans rencontrer, au plus intime de nous, ce visage imprimé dans nos cœurs.
Il y a donc un réalisme souverain dans l’expérience de Dieu puisque c’est à cette expérience que tient notre existence d’être humain, d’être personnel, d’être source, d’être libre, d’être créateur. Il est impossible de fonder la dignité humaine ailleurs que sur ce dialogue nuptial où nous nous échangeons avec lui dans l’émerveillement de l’amour.
Un Père de l’Église qui s’appelle Théophile d’Antioche, dans un livre apologétique, dit à son lecteur : « Et maintenant tu me diras : montre-moi ton Dieu et moi je te dirai : montre-moi d’abord ce que tu es et je te montrerai mon Dieu. Montre-moi si les oreilles de ton cœur sont ouvertes, montre-moi si les yeux de ton âme sont purifiés, montre-moi si tu es capable d’atteindre au jaillissement de la source et d’y boire avec toute la pureté d’un amour transparent et je te montrerai mon Dieu. Montre-moi l’homme que tu es et je te montrerai mon Dieu. »
Il me semble que les athées d’aujourd’hui nous disent, mais dans un autre sens, la même chose : « Montre-moi d’abord l’homme que tu es et, peut-être, pourrai-je croire à ton Dieu. »
Offrir la chance de rencontrer le vrai Dieu
Voilà le défi que nous adresse précisément l’évangile marxiste, l’évangile de l’homme qui est aussi le nôtre : vous dites que vous croyez en Dieu, vous dites que Dieu vous est essentiel, mais qu’est-ce que vous en faites, qu’est-ce que ça change à vos vies, en quoi votre vie est-elle plus belle, plus grande, plus humaine, plus universelle, plus créatrice que la vie de ceux qui ne prétendent croire à rien et qui font simplement, consciencieusement, leur travail d’hommes ?
Saint Irénée a dit ce mot magnifique : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ». Voilà donc en nous la seule issue dans ce débat et dans cette confrontation entre révolution et mystique qui peuvent se joindre, qui doivent se joindre justement dans cette perception que l’œuvre de l’homme, c’est de passer de « l’homme possible » qu’il est à « l’homme personne » qu’il doit devenir.
Quand nous aurons perçu que c’est cela la révolution à accomplir, que d’ailleurs elle ne peut s’accomplir que dans le dialogue mystique avec la Présence qui est la vie de notre vie, la seule conséquence à tirer ce sera de faire de notre vie un témoignage irrécusable à cette présence unique, car où voulez-vous que l’homme de la rue, notre contemporain, découvre Dieu comme une expérience vivante, sinon à travers nous ?
Pour lui, ce ne sont pas les livres, ce ne sont pas les discours qui pourront jamais rien changer à rien. Il s’agit uniquement d’un témoignage où, dans une vie dont la noblesse et le rayonnement porteront partout la lumière et la joie, c’est uniquement dans cet évangile que nous avons à devenir, que l’homme d’aujourd’hui découvrira ce Dieu caché au plus intime de lui et qui ne cesse de l’attendre.
C’est pourquoi notre fidélité à l’expérience augustinienne et à l’expérience évangélique, c’est la même chose ; notre fidélité ne peut se manifester que par un souci constant de ne pas limiter Dieu en le limitant en nous ou dans les autres.
Car, dès que nous nous limitons volontairement, que nous cessons d’aller vers la grandeur, dès que nous refusons d’être des créateurs, que nous voulons nous laisser porter par la vie, par la biologie ou par le travail des autres, nous faisons immédiatement du Dieu que nous affirmons, une idole impossible à accepter.
Notre fidélité constante est donc le seul témoignage valable et irrécusable que nous puissions donner à la réalité brûlante, passionnante, magnifique, libératrice du Dieu vivant, puisque c’est en lui que nous atteignons à nous-même et que c’est lui qui nous introduit au plus intime de nous-même.
Car là est la signature de Dieu : il nous intériorise et il nous libère.
C’est donc dans la mesure où les autres sentiront en nous le rayonnement de cet amour, le respect de cette tendresse, c’est quand nous serons pour eux vraiment une source de liberté, un espace de lumière, quand à travers nous ils se sentiront joints au plus intime d’eux-mêmes, quand à travers notre visage ils devineront, sentiront, pressentiront le visage de l’éternelle beauté, c’est alors qu’ils auront chance, la seule chance pratiquement, de rencontrer le vrai Dieu.
Dieu veut vivre, mais c’est en nous, pour se communiquer par nous à toute l’humanité et à tout l’univers.
Alors, ils comprendront que le marxisme n’est finalement qu’un des héritages mutilés de l’Évangile de Jésus-Christ car toute la grandeur de l’homme, c’est justement qu’il est le sanctuaire. Toutes les cathédrales ne sont rien en face de cette cathédrale de nous-même que nous avons à construire, car ce n’est pas dans les pierres d’un édifice extérieur que Dieu veut vivre, mais c’est en nous, pour se communiquer par nous à toute l’humanité et à tout l’univers.
Voilà notre tâche : Dieu nous est confié, nous avons à devenir un évangile vivant en donnant à notre vie toute sa grandeur, toute sa noblesse, toute sa beauté, toute sa puissance de rayonnement, toute sa fécondité en liberté et en joie. Pour que Dieu apparaisse dans toute sa grandeur, il faut que l’homme atteigne toute sa stature.