« Retraite de Maurice Zundel aux religieuses de l’Œuvre Saint-Augustin à Saint-Maurice en Valais, Suisse, en 1953. Troisième instruction. Édité dans le livre : Avec Dieu dans le quotidien.
Résumé : Le Dieu de Pierre au lavement des pieds comme celui de Job est encore un Dieu de l’Ancien Testament. Le Dieu de Jésus-Christ apporte le visage de la tendresse infinie. Nous n’avons plus à avoir peur de Dieu. Le seul vrai Dieu est le Dieu intérieur qui nous délivre de notre moi. Il y a une immense joie à découvrir Dieu comme la Pauvreté, c’est une libération.
Du Dieu de l’Ancien Testament au Dieu de Jésus-Christ
Une morale basée sur la peur du gendarme
On a retrouvé il y a quelque temps le cadavre d’une petite fille assassinée par un jeune homme qui l’avait violée avant de l’assassiner, un jeune homme qui semblait inoffensif, qui avait une vie tout à fait normale. Cet événement a suscité sur le moment une vraie stupeur et on s’est demandé comment, chez nous, la dépravation morale pouvait être poussée si loin. Il est certain que le sens moral se perd, en notre pays comme en d’autres, et qu’il faut de tels actes pour nous le rendre sensible.
Des faits de ce genre-ci ne suffisent cependant pas à nous faire toucher du doigt toute la profondeur du mal.
Je recevais il y a quelques jours un bulletin jociste, où des militantes parlaient d’une ou deux familles qu’elles essayaient de remettre à flot et qui avaient le grand tort d’avoir des enfants. Elles avaient de la peine à intéresser la population au cas de ces deux familles parce que, disait-on, « ils ne font que des gosses » ! Cette expression est déjà tellement horrible qu’elle montre bien où nous en sommes. « Ceux qui ont des enfants sont des sots, dit-on, ils ne savent pas s’y prendre, un avortement est si facile ! » Et pourtant, il y a la loi.
L’on voit ici les difficultés d’une morale basée sur la peur du gendarme. La peur du gendarme est un moyen, mais il se passe de nombreux crimes sans que les gendarmes le sachent, et l’avortement est tellement fréquent qu’un journal protestant qui en faisait le compte disait qu’il y a un enfant sur deux qui est tué dans le sein de sa mère. Et nous sommes sous une loi qui punit l’avortement ! Mais il y a tant de manières d’échapper à la loi. La peur du gendarme ne suffit pas. Elle est nécessaire parce que la société n’est pas composée uniquement de saints, parce que tous les hommes n’en sont pas au même point.
Il y a des hommes qui savent se gouverner eux-mêmes, il y en a qui ont besoin du secours extérieur de la crainte, mais le gendarme ne suffit pas, parce qu’il est lui-même corruptible et qu’il peut devenir un agent de crime.
La crainte de Dieu
C’est pourquoi la morale féconde ne peut être qu’une morale intérieure à la conscience qui repose sur le mot de bien. Et justement, la question se pose : est-ce que Dieu lui-même est un gendarme ? Est-ce qu’il n’y a pas une crainte de Dieu qui est une manière de crainte du gendarme ? Pour beaucoup de croyants, n’est- Il pas le plus fort, plus que le meilleur ? « Il est le plus fort, donc j’en ai peur, donc je dois bien me tenir ! » Mais s’Il est le meilleur ?
J’entends cette femme qui me disait : « Je suis frappée à mort. Je sais que je vais mourir, j’ai une maladie incurable. Je vais paraître devant Dieu. Je suis désespérée parce qu’il y a tant de temps, j’ai commis telle faute, et maintenant je vais paraître devant Dieu… »
Mais Dieu, jouons-nous à cache-cache avec Lui ? Sommes-nous protégés contre Dieu, parce que nous ne sommes pas morts ? Parce que nous sommes des vivants ? Attend-Il notre mort pour nous tomber dessus ? Est-ce là le visage de Dieu ? Et cette femme qui a peur de mourir, qui a peur de Dieu maintenant, a passé dix ans dans le péché lorsqu’elle était jeune. Elle n’avait pas peur de Dieu lorsqu’elle sentait la vie en elle, lorsqu’elle se sentait protégée par sa jeunesse. Maintenant que la voilà vieille, elle craint.
Il est clair que la crainte de Dieu ne l’a pas préservée du péché. C’est seulement parce que l’échéance arrive qu’elle y pense, qu’elle a le sentiment qu’il est terrible de tomber entre les mains de Dieu. Si Dieu est un gendarme, cette peur du gendarme ne suffit pas, parce qu’il y a des moments où la passion est plus forte, où on ne peut pas penser à la mort. On y pense lorsqu’on est malade, mais on ne peut pas vivre dans cette terreur de la mort. Cette peur de Dieu ne suffit pas.
Le livre de Job et le Dieu d’un peuple
Est-ce que la morale de l’Ancien Testament ne fait pas une part trop grande à notre gré à une morale de gendarme ? Je relisais cet après-midi ce chapitre de Job qui est un des plus beaux du monde, le chapitre où Dieu en personne intervient dans le débat et met Job au pied du mur. « Est-ce toi qui as créé le monde ? Qui as créé les montagnes, les animaux ? » etc. Et vient un magnifique éloge de l’hippopotame, du crocodile, pour mettre Job au pied du mur.
« Qu’est-ce que tu peux comprendre à la justice de Dieu, tu n’es qu’un grain de poussière ! »
C’est très beau, mais je n’y comprends rien. Ce n’est pas parce qu’on est le plus fort qu’on est supérieur : c’est un Dieu qui m’est étranger. Nous reconnaissons Dieu non pas là où Il est le plus fort, mais là où Il est le meilleur. S’il est le plus fort, tout m’est égal. Nous sommes sans protection devant Lui, Il aura éternellement raison.
Est-ce qu’on aime un rouleau compresseur ? Est-ce qu’on aime la force ? On peut aimer la bonté, l’amour, mais on ne peut pas aimer la force, quand elle nous brise.
Il y a une immense difficulté à laquelle beaucoup de chrétiens achoppent encore, c’est que la Révélation de l’Ancien Testament est une Révélation qui s’adresse à un peuple et non pas aux individus.
C’est la loi d’un peuple terrestre qui doit tancer, punir, organiser.
Il n’y a pas en Israël un code civil, il y a la Révélation qui doit entrer dans tous les détails, mais elle s’adresse au peuple et pas aux individus. La Révélation doit s’adapter aux besoins d’un peuple tout entier et qui a des besoins très matériels. On ne peut pas envisager ce peuple comme formé uniquement de meilleurs, il y a les plus faibles. Il faut que la Loi puisse s’adapter à tous et non pas seulement à ceux qui sont arrivés à la sainteté. Il y a des normes qui sont nécessaires à l’ensemble d’un peuple terrestre qui doit se frayer sa voie vers un avenir meilleur qu’il ne connaît pas. C’est là le problème essentiel du peuple d’Israël, c’est un peuple-prophète. Cette Révélation ne peut s’accomplir que si ce peuple disparaît parce qu’il limite la Révélation.
Le Dieu de Pierre au lavement des pieds
L’Ancien Testament (1) qui pèse si lourdement sur nous n’a pas pu délivrer l’homme de la peur de ce gendarme qu’est Dieu. Quand Dieu prend la figure du gendarme, il n’y a rien de plus terrible. Le monde ne peut pas Lui échapper. Il voit dans les ténèbres comme Il voit en plein soleil. Impossible de Lui échapper. Alors cette morale suspendue à la peur devient quelque chose d’intolérable ! Et Dieu devient odieux parce qu’il dit tout le temps : « Moi, moi, moi ! » et qu’il est encore plus insupportable de le Lui entendre dire qu’à un homme.
Dans l’Ancien Testament, on considère Dieu comme le Roi du peuple juif. On le fait parler comme un roi, agir comme un roi, et Dieu entre dans ce jeu de misère pour élever peu à peu cette humanité au-dessus de ce qu’elle est, en prenant la figure du Dieu-gendarme dont ce peuple a besoin.
Vous pensez que je force le tableau ? Non. Rappelez-vous le lavement des pieds, la protestation de Pierre qui ne veut pas que le Maître lui lave les pieds. Il faut rappeler que ce geste est le geste d’un esclave auquel aucun juif ne se serait plié envers un autre. Pierre est de l’Ancien Testament, Pierre attend le salut de la force de Dieu, Lui qui peut écraser les ennemis d’Israël comme un homme écrase une fourmilière sous son pied.
Alors comment le Seigneur peut-Il être à genoux devant lui, devant ses disciples ? C’est la fin de l’Ancien Testament. Nous voyons là, en Pierre, la résistance de l’Ancien Testament : Pierre ne veut pas que le Maître et Seigneur soit à genoux devant lui parce que Il est Celui devant lequel il tremble. C’est le même Dieu que Celui devant lequel Job disparaît parce qu’il a parlé sottement.
Dieu, une puissance fragile
Notre-Seigneur nous apporte un tout autre Visage de Dieu, le visage de la tendresse infinie… de Celui qui vient sur la terre et n’est pas reçu.
Et justement Notre-Seigneur nous apporte un tout autre Visage de Dieu, le visage de la tendresse infinie de Celui qui n’est que Son Amour, de Celui qui vient sur la terre et n’est pas reçu, de Celui qui luit dans les ténèbres mais les ténèbres ne le saisissent pas ! Et ce Dieu que Jésus révèle, c’est Celui que Saint François d’Assise a si merveilleusement connu, c’est un Dieu qui ne peut pas dire “Moi” parce qu’il n’est qu’un regard vers l’Autre. Justement, le Dieu de Jésus-Christ, c’est le meilleur et non pas le plus fort, c’est Celui qui obtient tout par sa bonté, par son amour, mais ne peut rien d’autre. Vous aurez une image extrêmement juste du changement de régime si vous vous rappelez ce qu’est la sympathie.
Si vous ne trouvez pas de sympathie, vous mourrez. Impossible à un homme de vivre sans amitié, impossible de vivre sans un climat chaleureux. Chesterton nous montre un officier qui est blessé à mort, qui aurait dû mourir déjà, mais qui vit parce qu’il attend sa femme qu’il aime passionnément. Il rentre chez lui, il découvre que sa femme l’a trompé et il meurt parce qu’il n’a plus d’amour. Il meurt ! Il n’y a pas de puissance aussi forte, il n’y a rien de plus fort que la sympathie. Mais il n’y a rien de plus fragile. Dieu, c’est cela !
Dieu, c’est une pensée d’amour qui obtient tout, mais c’est une puissance infiniment fragile parce que, s’il ne trouve pas d’amour, Il est souverainement désarmé. Il n’a plus qu’à mourir, et c’est ce qu’Il fait. C’est ce Dieu-là que Saint François a connu et sur lequel il a pleuré à en perdre la vue.
Le Dieu qui se présente à Job, c’est encore un Dieu qui fait peur, c’est encore un Dieu extérieur, un Dieu auquel, qu’on le veuille ou non, il faut se livrer dans la position d’un ver de terre qui se laisse écraser par une force qui, de toute façon, aura le dernier mot. C’est un Dieu dont un peuple avait besoin comme on a besoin d’un gendarme, ce n’est pas notre Dieu.
Nous pouvons relire ce livre de Job à travers Jésus-Christ. Nous le lisons en nous émerveillant de la pauvreté de Dieu qui a accepté de passer par un langage misérable, qui a accepté ce visage que nous ne pouvons pas encaisser pour soulever cette humanité jusqu’à la révélation de Jésus Christ, mais cette révélation nous délivre de ce Dieu-là.
Il y aurait quelque chose d’épouvantable si Dieu était le plus fort et non pas le dépouillement, la pauvreté…, qu’un cœur, qu’un amour, parce que tout en Lui est don.
Il y aurait quelque chose d’épouvantable s’il était un Dieu qui était le plus fort et non pas le dépouillement, la pauvreté, s’Il n’était pas Celui devant lequel nous nous sentons profondément à l’aise parce qu’il n’est qu’un cœur, qu’un amour, parce que tout en Lui est don.
Le Dieu intérieur ne peut rien sans le consentement de notre liberté
Le Dieu trinitaire est le vrai Dieu
La Trinité nous délivre du faux Dieu et nous met enfin devant le Dieu intérieur, devant le Dieu qui est une Présence, un cœur, devant le Dieu qui n’a rien, devant le Dieu qui est Dieu justement parce qu’il n’a rien, devant le Dieu qui ne colle pas à soi comme nous collons à nous-mêmes : c’est ce Dieu-là le vrai Dieu, le seul Dieu Vivant, le Dieu que nous reconnaissons immédiatement parce que, justement, Il nous délivre de ce moi derrière lequel nous-mêmes nous nous asphyxions, et c’est Celui-là que notre conscience désire parce que, s’il faut lutter contre un Dieu plus fort, nous avons toujours la tentation de nous révolter.
Au fond, le révolté est bien plus grand que celui qui se soumet si Dieu est ce Dieu-là. Si Dieu est Amour et rien que de l’amour, il n’y a plus de capitulation parce que l’amour vient du plus profond de nous-mêmes, l’amour naît seulement du dedans et il nous appelle à devenir ce qu’il est : générosité, don, dépouillement, amour.
Dieu ne peut rien sans le consentement de notre liberté.
Nous sommes dans un monde de liberté et de grandeur où l’humilité n’est pas un ratatinement, c’est seulement le regard d’un amour qui ne peut plus regarder vers lui-même parce qu’il ne sait plus ce qu’il est. C’est le Dieu de Saint François : Il est cette sympathie toute-puissante, mais infiniment vulnérable, puisqu’il ne peut rien sans le consentement de notre liberté.
C’est ce Dieu-là qui est notre Dieu et, si nous l’avons reconnu dans le martyre du Père Kolbe, nous ne sommes pas déçus. On comprend que le Père Kolbe est plus grand que la vie, plus grand que la mort. C’est le seul Dieu qui puisse nous solliciter.
Dieu pauvreté
Il y a une parfaite unité, dans notre expérience, dans notre rencontre avec Dieu, entre cette rencontre et la Révélation qui éclate dans le cœur de Jésus-Christ et qui nous vient par le ministère de l’Église. Il y a une immense, une immense joie à découvrir Dieu comme la Pauvreté parce que c’est une libération, parce que nous ne pouvons pas comprendre que Dieu soit un égoïste comme nous ! Avec Lui nous ne sommes plus sous le joug, nous n’avons plus à avoir peur de Dieu.
Nous devons penser qu’aujourd’hui nous sommes devant Lui, qu’aujourd’hui Il est en nous, et que ce n’est pas Lui qui est une menace pour nous, mais que c’est nous, c’est nous qui sommes une menace pour Lui. Nous pouvons fermer notre cœur, devenir un mur pour cette tendresse et en empêcher toute l’action.
Marcher à pas d’amour
Rimbaud a dit un jour ce mot dont il n’a certainement pas mesuré toute la profondeur : “Je est un autre”. Personne n’a jamais créé un chef-d’œuvre en se regardant lui-même. Tout chef-d’œuvre est né en regardant un autre. Éternellement en Dieu “Je est un Autre”. Le Père à tout instant regarde vers le Fils, le Fils à tout instant regarde vers le Père, et le Saint-Esprit est une éternelle aspiration vers le Père et le Fils.
Nous ne nous sommes donc pas trompés en reconnaissant la vie de Dieu dans notre vie et dans notre histoire et en disant que Dieu n’est pas un décret-loi. Nous avons dit : « Dieu éclate, Il transparaît toutes les fois que, en nous, ce n’est pas nous, quand ce n’est plus moi, c’est Lui ! » Il en est ainsi parce que Dieu lui-même n’est que générosité, et sa signature en nous est cette immense générosité qui nous fait exister en forme d’amour, qui est un regard vers Lui.
Nous voulons nous arrêter dans cette vision magnifique en nous réjouissant de cette confidence incomparable, nous voulons respirer devant ce Dieu devant lequel il n’y a plus à trembler, devant ce Dieu qui n’est que l’amour, qui nous fait part de son amour, et que nous pouvons toucher à notre tour par notre amour. Comme le dit saint Grégoire dans un mot magnifique : « Pour nous approcher de Lui, il faut marcher à pas d’amour. »
(1) On a reproché à Zundel de ne pas suffisamment tenir compte de l’Ancien Testament et de la révélation qu’il apporte. Cependant les développements (peut-être trop elliptiques ici), rendent bien compte de la place de l’Ancien Testament dans la révélation chrétienne. Il marque une étape vers la pleine révélation de Dieu en Jésus-Christ (qui s’identifie à cette révélation). La révélation s’enracine en cet Ancien Testament.