Le Droit de Propriété et le Travail doivent s’exercer dans un esprit d’amour universel et être soumis au Bien Commun

[
« Le 12 Janvier 1972 le nonce apostolique à Berne annonça à Maurice Zundel que le Saint Père lui demandait de prêcher la retraite du Vatican, devant lui-même, Paul VI, et de nombreux cardinaux et prélats. Cette retraite se déroula du 20 au 26 février suivant. C’était là une grande responsabilité, avec un délai de préparation très court. Cette retraite fut éditée sous le nom Quel homme et quel Dieu (*). Les titres et textes mis en relief sont ajoutés.

Le monde n’a guère évolué dans le sens souhaité par Maurice Zundel ; si le communisme n’a plus la même actualité, la cogestion ne s’est pas développée, et l’ère des « entreprises gigantesques qui deviennent de plus en plus monstrueuses » est arrivé.

Très Saint-Père, et vous mes Pères dans le Seigneur,

Le droit à un espace de sécurité

J’ai reçu ma plus profonde leçon de droit d’une femme pauvre qui avait cinq enfants et s’épuisait dans les travaux à l’aiguille qui ne lui rapportaient rien, qui vivait dans une angoisse continuelle parce qu’elle ne pouvait donner à ses enfants que des nourritures insuffisantes. Et c’était une chrétienne aussi fervente qu’elle pouvait l’être dans sa condition, c’est-à-dire très fervente, mais dont la prière était troublée par cette inquiétude dévorante. « Je ne demande qu’à prier, me disait-elle, et à méditer, mais comment voulez-vous que je ne pense pas à mes enfants devant mes marmites vides. Ma méditation, je peux la remettre au soir, mais c’est maintenant, c’est à midi, quand ils rentreront de l’école, que j’ai à les nourrir convenablement ».

Et c’est dans cette détresse que j’ai compris ce qu’elle demandait : c’était un espace de sécurité pour pouvoir devenir un espace de générosité. Elle ne demandait qu’à se donner, mais il fallait qu’elle puisse donner, qu’elle ne fut pas écrasée par les besoins physiques de ses enfants, qu’il y eut un espace entre elle et l’univers matériel dont leur vie dépendait. Alors, avec cet espace, sûre du lendemain, car l’homme voit toujours au-delà de l’heure présente puisqu’il n’est pas enfermé dans le temps, assurée du lendemain, n’ayant plus à y penser, c’est avec bonheur qu’elle aurait vaqué à sa prière et à sa méditation.

Cette expérience m’a convaincu comme cela allait de soi ! En effet la propriété, cette propriété qui doit assurer à l’homme cette sécurité qui lui permettra de faire de lui-même un espace de générosité, que la propriété a son fondement dans la pauvreté selon l’esprit qui est la première béatitude.

En effet, s’il s’agit de se donner, si c’est là notre vocation essentielle, si nous sommes appelés à nous libérer dans ce mariage d’amour avec Dieu, notre droit à posséder ce qui est indispensable à notre quiétude, à notre repos intérieur, enfin à notre autonomie vis-à-vis de l’univers, cette revendication qui vaut pour tous et pour chacun et qui a le même fondement en tous et en chacun, elle repose précisément sur cette vocation de pauvreté que l’encyclique de Votre Sainteté d’ailleurs nous rappelait opportunément en parlant de l’orientation vers l’esprit de pauvreté.

Fondement du droit

C’est ça qui est merveilleux justement : le droit, tous les droits sont fondés finalement sur cette dignité, sur cette vocation, sur cet appel à nous diviniser dans notre échange avec le Seigneur. C’est donc bien la pauvreté selon l’esprit qui est le fondement de tous les droits, si bien que les limites de la propriété sont tracées par-là même, si on va jusqu’au fond de cette analyse.

La pauvreté selon l’esprit est le fondement de tous les droits ; … Le droit, c’est l’image de notre vocation.

Tous les hommes ont le même droit à cet espace de sécurité, parce que tous les hommes ont la même vocation de devenir un espace de générosité et c’est là peut-être ce qui fausse toutes les déclarations des droits de l’homme, que ce soit celles de la Révolution Française ou de l’ONU ; c’est que ces déclarations semblent prendre pour acquis que l’homme existe, je veux dire qu’en prenant l’homme tel qu’il est, avec sa biologie, sa pesanteur, avec toutes ses limites, avec son « moi » préfabriqué, individuel ou collectif, on semble investir cet homme-là de droits dont il ne peut pas être le porteur. Le droit, c’est l’image de notre vocation. Le droit s’appliquera à nous dans la mesure où nous réaliserons cette libération, cette dignité. Le droit ne doit garantir que cela, c’est là son fondement essentiel.

Une puce, une punaise, un chacal n’ont pas de droits, sinon le respect que nous devons à toute créature de Dieu à cause de Dieu. Mais l’homme qui a des droits, ces droits ne reposent pas sur une revendication égocentrique, sur une revendication qui serait fondée sur ce qu’il est.

Naturellement, à partir de sa naissance charnelle, le droit montre à l’homme son avenir, sa vocation, il l’appelle précisément à réaliser ce qu’il est appelé à être, à répondre à l’Amour de Dieu par son amour, à changer de « moi » en passant du moi possessif au moi oblatif.

À l’origine tous les biens sont communs

Pour revenir au droit de propriété, il a donc, sans aucun doute possible, le même fondement en tout. Ce serait de la dernière hypocrisie pour moi d’accaparer les biens d’autrui, enfin les biens accessibles, sous prétexte que j’ai besoin pour devenir un espace de générosité de cet espace de sécurité. Alors les autres, que deviendraient-ils ? J’ai autant la responsabilité de Dieu en eux qu’en moi. Je dois d’ailleurs vouloir avec la même force qu’ils aient ou qu’ils disposent, eux aussi, d’un espace de sécurité parce que mon droit a le même fondement que le leur, et le leur que le mien, à savoir que nous sommes tous appelés à rentrer dans ce mariage d’amour.

Il suit de là, comme Votre Sainteté nous l’enseigne, que la propriété privée ne constitue pour personne un droit inconditionnel et absolu. Saint Thomas d’Aquin, ici, nous a ouvert des horizons magnifiques et c’est curieux et c’est admirable de trouver, dans cet article « de furto » : sur le vol, un tel envol, si je peux faire ce jeu de mots. Saint Thomas, dans la secunda secundae, question 66, article 7, se pose la question « de furto » et il se demande si un homme en état de totale pauvreté, qui est menacé de mourir si personne ne vient à son secours, a le droit de prendre ce qui l’arrachera à la mort et lui permettra de subsister, et il répond, il répond sans hésiter : « oui ». Il en a le droit. Et pourquoi ? Parce que, dit-il, ce qu’il prend est « efficitur suum », devient sien. C’est magnifique, c’est beau, cela exerce une espèce d’éblouissement.

« Efficitur suum », pourquoi ? Parce que, comme saint Thomas l’admet dans la même question, à l’origine tous les biens sont communs…, tous les biens sont communs. S’ils ont passé à la propriété dite privée, -ce n’est pas pour en priver les autres, dit saint Thomas, c’est en vue d’une meilleure administration parce que l’indivision produit généralement le gâchis, mais ce n’est pas pour soustraire les biens à la multitude et les concentrer dans les mains de quelques-uns.

Et saint Thomas distingue en effet très nettement le droit de gestion et d’administration et le droit d’usage. L’homme qui est propriétaire a le droit de gérer ses biens, mais il n’en a pas l’usage inconditionné. Une fois qu’il a satisfait ses besoins légitimement et raisonnablement compris, étant donné ses responsabilités, ce qui est au-delà revient « jure naturali » aux pauvres : en droit naturel, revient aux pauvres. Il peut sans doute décider à quels pauvres il les donnera, selon les directives de sa conscience, mais enfin ses biens « jure naturali » reviennent aux pauvres.

La vocation première de la nature est de fournir à l’homme de quoi subsister, et à tout homme… de faire de son être un espace de générosité.

Car justement l’administration, je veux dire la division des biens, ne peut jamais se retourner contre la vocation première de la nature qui est de fournir à l’homme de quoi subsister et à tout homme, en raison de sa dignité et en raison de sa vocation, de faire de tout son être un espace de générosité.

L’économie libérale et la possession

Il est donc impossible de se méprendre et de ne pas voir combien l’économie libérale que Votre Sainteté dénonce si justement, à la suite de tant de Souverains Pontifes, il est impossible de ne pas voir que cette économie libérale était en porte à faux essentiellement parce qu’en effet cette propriété privée, comme le disaient Marx et Engels dans le manifeste de 1848, cette propriété privée représentait la privation des biens indispensables à l’homme pour les neuf dixièmes de l’humanité.

Quand on lit « Le capital », on est absolument effaré de voir dans les enquêtes de Marx, qui sont précises et qui sont d’ailleurs attestées par les enquêtes officielles des inspecteurs du travail en Angleterre ou il a passé la plus grande partie de sa vie, on est effaré de voir que des ouvriers mineurs, des enfants travaillaient jusqu’à 16 heures par jour pour des salaires de famine, en étant logés à 16 ou 20 dans une seule chambre, dans une promiscuité effroyable ou il ne pouvait pas être question de dignité humaine. Les Droits de l’Homme de la Révolution Française ou Anglaise étaient des droits sur le papier. L’ouvrier dans ces conditions ne pouvait même pas y songer : ça n’avait pas de sens et le propriétaire n’y songeait pas non plus parce qu’il n’était pas conscient qu’il avait à faire de lui-même espace de générosité. Le droit pour lui s’était objectivé dans une loi qui lui garantissait la possession des biens dont il avait les titres et il ne songeait nullement que ces biens devaient circuler en raison de cette exigence d’humanité qui est inscrite au cœur du droit.

Le communisme

Nous sommes donc dans cette situation. Nous ne pouvons pas nous étonner que le communisme soit né dans de telles conditions et qu’il se développe quand ces mêmes conditions se reproduisent. Des hommes qui sont dans cette condition n’ont rien à perdre : ça ne peut pas être pire pour eux, du moins ils en sont convaincus. Ils sont donc tout prêts à renverser n’importe quel régime puisque, de toute façon, ils n’ont rien à perdre. Ce qui d’ailleurs en est résulté, nous le voyons dans tous les régimes communistes : une dictature qui dure, qui dure.

Si vous lisez le livre de la fille de Staline, vos cheveux se dressent sur la tête. Après 53 ans, rien n’a changé. C’est toujours le même appareil, c’est toujours les mêmes contraintes de policiers, c’est toujours un petit nombre de privilégiés qui profitent de toutes les ressources de l’État et l’opinion est toujours jugulée et l’éducation est toujours entre les mains de l’État, elle est toujours orientée vers un athéisme auquel il est bien difficile d’échapper, bien que la fille de Staline ait pu se faire baptiser en Russie avant de la quitter définitivement.

Ce résultat évidemment nous serre le cœur, d’autant plus que les églises sont persécutées, ces églises qui nous appellent au secours. La foi devient si souvent un acte héroïque : il faut être prêt à tout sacrifier pour être fidèle et, si on veut vivre quand on est jeune, quand on espère avoir une situation, quel problème.

Cependant, il ne faut pas oublier que ce qui, dans le communisme, est inadmissible, ce n’est pas l’appropriation collective des instruments de production – c’est le régime normal des moines – c’est parfaitement évangélique à condition que la majorité y consente. Si la majorité décide que l’appropriation des moyens collectifs de production sera collective, tout dépend de la fin poursuivie, tout dépend de la finalité de cette appropriation communautaire et malgré les intentions humanistes du communisme chez les meilleurs, chez un Garaudy, chez un…., qui sont des hommes très sincères et qui veulent vraiment instaurer une humanité plus juste. D’ailleurs Garaudy s’est fait vider du parti communiste, malgré ses intentions qui ont été celles de Marx qui avait horreur de voir l’homme traité comme une marchandise.

La masse et la personne

Ce que nous pouvons constater, c’est précisément que le communisme a perdu de vue ou ignoré dès le principe, la solitude : ensemble, oui, mais seul aussi. Il ignore la solitude ensemble. On est coagulé finalement dans une seule masse et, comme une masse ne peut pas avoir une conscience pour la diriger, immédiatement surgira le dictateur qui donnera à cette masse une direction, qui la tiendra dans sa main et qui en fera ce qu’il voudra. Mao Tsé-Tung, Staline, après Lénine ou Fidel Castro ou chacun des dictateurs satellites des soviets.

C’est cela qui, seul, peut établir un fossé infranchissable entre l’Église et le communisme, c’est que la solitude est ignorée, que la communauté ne veut plus rien dire. Si je revendique la propriété communautaire des biens pour en assurer une meilleure distribution, ça ne peut être que, comme dans la vie monastique, pour que la personne soit mieux assurée de cet espace de sécurité pour faire d’elle-même un espace de générosité, mais de générosité en face d’une valeur infinie, en face du bien commun, en face de la fin dernière qui fait que chaque personne est une valeur, chaque personne est un bien commun et universel que toute communauté humaine est intéressée à défendre comme un trésor qui est à tous.

Le libéralisme

Et il est vrai que l’économie libérale, elle aussi, avait ignoré cette solitude : L’économie libérale, en revendiquant une propriété privée aboutissait à un isolement égocentrique qui était aux antipodes de la solitude, de cette solitude sacrée qui, en nous mettant en face de la Présence unique en qui nous avons toutes nos racines, nous permet de communier, nous permet seule de communier avec toute l’humanité et tout l’univers.

Des deux côtés, c’était le même errement, la même ignorance de ce qui fonde les droits de l’homme, la même méconnaissance de la vocation essentielle de l’homme qui est de devenir le sanctuaire de Dieu. Nous en sommes là. Il s’agit donc de bien garder cette distinction, de ne pas incriminer l’appropriation collective des biens qui est une forme d’appropriation collective en soi, et de revendiquer ce droit à la solitude qui n’est pas autre chose que la revendication de la dignité et de la grandeur de l’homme, en présentant, bien sûr, Dieu comme le foyer de cette libération, comme le fondement, le seul fondement de notre dignité.

Chaque entreprise une république

Le droit, c’est donc la garantie pour chacun au même degré d’un espace de sécurité qui lui permettra de faire de lui un espace de générosité.

La République ne peut pas exister sans l’égalité économique.

On pourrait évidemment parler des structures à établir. Je pense qu’il faudrait y arriver. Je le dis simplement : il faudrait arriver à des républiques du travail. La République ne peut pas exister sans l’égalité économique. C’est un art. Le bulletin de vote a la même valeur, mettons. Mais enfin il ne peut aboutir chez ceux qui se sentent infériorisés par des conditions de travail. Il veut aboutir finalement à une volonté de tout chambarder.

La seule manière de prévenir une révolution, ce serait, je pense, d’instituer la république du travail, les républiques du travail, c’est-à-dire que chaque entreprise soit vraiment une république où chacun ait les mêmes droits, où tout se décide dans la coresponsabilité, dans la cogestion, dans la coparticipation au bénéfice et où les charges soient désignées, où les salaires soient déterminés par l’ensemble.

Les entreprises pas trop grandes ne dépassant pas dix mille ou vingt mille hommes, pas trop grandes et fédérées les unes avec les autres… On peut concevoir toute une redistribution du travail sur cette base. Autrement, nous allons vers ces entreprises gigantesques, vers ces trusts qui ne cessent de s’associer, de se coaguler, qui deviennent de plus en plus monstrueuses et qui échappent finalement à tout contrôle, j’entends à tout contrôle de la conscience personnelle.

Heureux les pauvres en esprit

Mais, puisque notre propos n’est pas de fonder ce soir une usine, bien que nous puissions songer à ces républiques du travail et en souhaiter l’avènement, ce qui nous concerne le plus immédiatement, c’est, selon l’invitation de Votre Sainteté, de nous orienter vers la pauvreté. Ce qui est à nous n’est pas à nous. Ce qui est à nous est à Dieu. Ce qui est à nous est à Dieu dans les autres comme en nous, et pour les autres comme pour nous. Nous n’avons pas plus de titres à posséder ce que nous croyons être à nous que les autres. Donc tout ce qui est au-delà du nécessaire, pour nous comme pour tout le monde, revient en droit naturel aux autres.

Saint François l’avait compris, lui qui était appelé à la richesse, lui qui pouvait jeter sur le tombeau des Saints Apôtres des poignées de pièces d’or, lui qui pouvait entraîner toute la jeunesse d’Assise à la fête en en payant les frais. Il a compris finalement que tout cela était vanité. Il a découvert cette pauvreté qu’il a chantée sur toutes les routes de la terre, cette pauvreté qu’il a voulu recueillir comme celle du Christ mourant, comme sa fiancée, cette pauvreté qui pour lui finalement était Dieu, Dieu dans ce dépouillement qui est la vie de la très Sainte Trinité, Dieu dans cette donation, Dieu dans cette liberté intérieure infinie qu’Il va nous communiquer pour que nous devenions ce qu’Il est.

C’est par cette voie que nous entrerons le plus profondément dans la conjoncture actuelle, en déracinant en nous cette avarice si justement dénoncée par Votre Sainteté, en déracinant de nous cette avarice. Si nous sommes libres de toute possession, si notre cœur est ouvert, s’il est présent à toute la misère du monde, même si nous n’arrivons pas, hélas, à lui porter un remède efficace immédiatement sur le plan matériel, nous serons à travers l’espace, à travers la Communion des Saints, nous serons tout de même une source de lumière et de libération et nous rejoindrons la première béatitude. Si le fondement de toute propriété légitime était le bonheur de Dieu, bienheureux ceux qui sont pauvres selon l’esprit.


(*) La retraite au Vatican parut après la mort de Zundel en 1976 sous le nom « Quel homme et quel Dieu », aux éditions Fayard. Dernière parution :

« Quel homme et quel Dieu ? Retraite au Vatican »

Publié par les Editions Saint-Augustin — Saint-Maurice (Suisse). Collection « spiritualité ».
Préface R.P. Carré.
Parution : avril 2008 ; 359 pp.
ISBN : 978-2-88011-444-2

inn 72 0221

14/10/2018 – octobre 2018

mots-clefs mots-clés : Zundel, Vatican, 1972, Marx, Thomas d’Aquin, François d’Assise, retraite, communisme, libéralisme, économie, droit, sécurité, pauvreté, vocation, biens, possession, propriété, solitude, générosité, république, travail, entreprise, libération