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« Conférence de Maurice Zundel au Caire en Égypte le 28 mars 1961. Édité dans Vie, mort, résurrection (*)
Résumé : Augustin a expérimenté un itinéraire du dehors au dedans, de soi-même vers soi-même. En majorité les hommes sont déjà morts, ils ne se sont jamais rencontrés eux-mêmes. L’homme n’est homme qu’au moment où il devient un créateur et de soi-même et de l’univers. Dieu est notre liberté, il nous désaliène de nous-mêmes. Dieu, c’est quand on s’émerveille, quand l’homme ne se voit plus, quand il est centré sur la beauté, en pleine vie.
L’itinéraire d’Augustin : en Dieu l’homme devient lui-même un centre où toute la vie reprend signification.
Au-dedans de lui-même
Saint Augustin, comme vous le savez, a écrit ses Confessions aux environs de l’an 399-400 et, dans les Confessions, il y a au Livre X, une révélation singulièrement émouvante de son itinéraire dans ce cri que vous connaissez bien : « Tard, je t’ai aimée, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, tard je t’ai aimée, et pourtant tu étais dedans, mais c’est moi qui étais dehors et je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés qui, sans toi, ne seraient pas : tu étais toujours avec moi, mais c’est moi qui n’étais pas avec toi. »
Il est impossible de souligner mieux cet évangile intérieur que nous évoquons souvent. Il s’agit bien, pour Augustin, d’un itinéraire de soi-même vers soi-même : il était dehors et, tout d’un coup, il se trouve dedans. Il était au dehors de lui-même et, tout d’un coup, il se trouve au-dedans de lui-même parce qu’au-dedans de lui-même, il a rencontré Quelqu’un. Il a rencontré une Présence qui le rend présent à soi. La clef de son intimité, c’est justement cette Présence qu’il ne connaissait pas ou qu’il ne reconnaissait pas, parce qu’il était en dehors de soi-même comme il était étranger à cette Présence.
En voilà que, simultanément, dans le même moment, dans le même éclair, dans la même libération, dans la même joie, il découvre à la fois son intimité et la clef de son intimité dans cette Présence même. Il se rend compte de cette Présence immédiatement reconnue, de cette Présence qui était toujours donnée : Dieu était toujours déjà là, c’était lui qui était absent. Mais justement, ces termes d’Augustin dans leur simplicité : dehors, dedans, ces termes nous empêchent de nous méprendre. Nous savons bien que c’est cela l’itinéraire, il n’y en a pas d’autre.
Connaître Dieu pour nous connaître
Au fond, si nous ne trouvons pas Dieu, c’est parce que nous ne nous sommes pas encore rencontrés nous-même, c’est parce que nous sommes aliénés à nous-même — ce mot qui a fait fortune dans le marxisme : être aliéné. Mais oui, c’est ce que nous sommes : aliénés ; nous le sommes depuis le commencement, nous le sommes dès notre naissance, nous le sommes toute la vie, tant que nous n’avons pas rencontré ce qu’Augustin appelait justement la vie de notre vie.
Il est impossible de rendre plus sensible la joie de la rencontre avec Dieu que justement cette opposition entre le dehors et le dedans, parce qu’il apparaît ainsi que Dieu est vraiment la clef de notre intimité. Nous ne pouvons accéder à nous-même qu’à travers lui, c’est lui qui est l’espace de lumière où notre dignité prend un sens, où il apparaît vraiment comme un bien commun, comme un centre universel, comme une source, comme une origine, comme une valeur infinie.
Mais, si cette rencontre avec Dieu est la condition de l’accès à nous-même, s’il nous est impossible de nous connaître sans le connaître, s’il nous est impossible de vivre sans accéder jusqu’à lui, qui est la vie de notre vie, c’est qu’auparavant nous étions morts. C’est la même chose d’être mort et d’être en dehors de soi-même : c’est pourquoi c’est une question vide de sens que de se demander s’il y a quelque chose après la mort, si l’on sera vivant après la mort.
La question n’est pas d’abord de savoir si l’on sera vivant après la mort, mais d’abord d’être vivant avant la mort.
La question n’est pas d’abord de savoir si l’on sera vivant après la mort, mais d’abord d’être vivant avant la mort… Car justement le sens de notre existence et l’appel de l’Évangile, c’est de vaincre la mort, de vaincre cette mort qui fait de nous-même un appendice de notre biologie, qui fait de nous-même un simple résultat des forces physico-chimiques et organiques qui se sont croisées au moment de notre conception.
Du néant de l’homme à la vie éternelle
Dans l’ordre biologique, notre existence ne diffère évidemment pas de celle des animaux. Nous sommes plantés dans l’univers comme eux ; comme eux, nous sommes une branche d’une même évolution et, tant que nous sommes ce résultat ou cette résultante, nous n’existons pas et, si nous nous laissons porter par notre biologie, nous sommes déjà morts, car il n’y a aucune raison de revendiquer pour notre biologie une durée quelconque. Pourquoi notre biologie serait-elle plus sacrée que celle d’une punaise ou d’un chacal ?
Il est clair que l’immortalité n’a aucun sens, si elle n’est pas l’éternisation de notre vie aujourd’hui. Être dehors ou être mort, c’est une seule et même chose. Se laisser porter par sa biologie ou être mort, c’est une seule et même chose.
L’homme n’est homme qu’au moment où il devient un créateur et de soi-même et de l’univers.
C’est pourquoi l’immense majorité des hommes sont déjà morts, ils sont déjà morts parce qu’ils n’ont pas vaincu la mort. Ils sont déjà morts, parce qu’ils sont livrés aux forces aveugles qui sont à l’œuvre dans l’univers. Ils sont déjà morts parce qu’ils ne se sont jamais rencontrés eux-mêmes. Ils sont déjà morts parce qu’ils n’ont pas eu accès à la vie de leur vie. Ils sont déjà morts, parce qu’ils ne sont pas entrés dans cette communion avec la Présence qui est le cœur et la clef de notre intimité. Ils sont déjà morts, parce qu’ils ne sont pas devenus une source et une origine, parce qu’ils n’ont rien créé alors que l’homme n’est homme qu’au moment où il devient un créateur et de soi-même et de l’univers, en offrant à Dieu le berceau vivant d’un cœur transparent à sa lumière.
Le véritable néant pour l’homme, c’est l’absence de cette dimension humaine qui constitue notre dignité. Là où manque la dimension humaine, c’est vraiment pour l’homme le néant et là, au contraire, où la vie jaillit comme de sa source, la vie, quand elle devient un dialogue d’amour, la vie, quand elle triomphe justement de toutes ces forces aveugles qui font de nous simplement un morceau de l’univers, la vie, alors, devient éternelle, devient un centre où toute l’histoire se recueille, se condense, se récapitule et fait un nouveau départ.
Car chaque regard, comme Rilke l’a magnifiquement noté, chaque regard d’un enfant qui naît, c’est la naissance d’un nouvel univers, du moins, c’est la possibilité d’une telle naissance, d’un univers encore inconnu et qui prendra, dans ce regard, une perspective nouvelle et qui deviendra, dans ce cœur, une offrande et une oblation nouvelle et qui sera, par cette vie devenue source et origine, un nouveau départ.
« Tu étais dedans, mais moi j’étais dehors. Tu étais toujours avec moi, mais c’est moi qui n’étais pas avec toi. » Mais, dès que la jonction se fait, dès que la communication s’établit, dès que Dieu devient la respiration de l’être tout entier, à ce moment-là, la vie s’éternise et l’homme devenu source et origine porte l’univers dans la seule dimension qui le rende accessible à l’intelligence, il porte l’univers sous l’aspect justement où l’univers intéresse l’Esprit, où il nourrit la quête et la recherche du savant, où il donne à l’artiste le motif d’une contemplation inépuisable.
L’empreinte d’un moment unique
Devant tous les chefs-d’œuvre nous avons le même mouvement d’émerveillement, parce que nous y reconnaissons la même Présence.
Et, de fait, tous les chefs-d’œuvre, que ce soit les admirables figures d’Abou Simbel, que ce soit les têtes modelées il y a 3000 ans par l’art sumérien, que ce soit les temples hindous, chinois, mexicains ou grecs, que ce soit un lavis ou une eau-forte japonaise, que ce soit les cathédrales romanes ou gothiques, que ce soit les peintres d’hier ou d’aujourd’hui, tous les chefs-d’œuvre, finalement, nous émeuvent parce que, de l’un à l’autre, nous faisons la même rencontre, ils sont centrés sur la même Présence et devant tous, qu’ils soient plastiques, picturaux ou sonores, devant tous les chefs-d’œuvre, nous avons le même mouvement d’émerveillement, parce que nous y reconnaissons la même Présence, suggérée sous mille aspects différents, nous reconnaissons ce moment où l’artiste, tout d’un coup, a été ravi, où il a été comblé, où il était délivré de lui-même, où il s’est senti au contact d’une source infinie et où il a pu imprimer, dans la matière, le souvenir et l’émotion et la joie et l’espace et la durée éternelle de cet instant.
Et si l’humanité est si soucieuse de conserver les chefs-d’œuvre dont elle a hérité, du passé le plus lointain, si c’est cela en effet qui lui fait le plus honneur, c’est justement parce que chaque chef-d’œuvre est, à sa manière, le sacrement visible, sensible de cette rencontre unique.
C’est parce que toutes les œuvres d’art processionnent vers la même beauté, qu’elles s’organisent toutes autour du même centre qu’elles respirent dans la même Présence et qu’elles nous communiquent la même joie et le même amour.
Et, si les œuvres d’art sont ainsi vénérables et si elles sont sacrées, c’est parce qu’elles portent l’empreinte de ce moment unique où l’artiste s’est dépassé dans la contemplation, où il s’est perdu de vue dans ce dialogue qui est la vie de notre vie, à combien plus forte raison l’homme lui-même, quand il vit, quand il vit de cette beauté, quand il vit de cette harmonie, quand il est tout entier devenu cette musique, à plus forte raison, est-il lui-même un centre, un centre éternel.
Devenir un centre, une source, une origine
Justement en Dieu, l’homme, de la circonférence où il s’égarait, où il s’épuisait, l’homme est relié au centre et devient lui-même un centre où toute l’histoire s’organise, où toute la vie reprend signification, où toute réalité transparaît, à travers un visage. Le monde devient visage, le monde devient quelqu’un, le monde n’est plus une chose, il n’est plus un obstacle, il n’est plus une opacité, il n’est plus un refus, une condamnation de l’esprit. Il devient lisible pour l’esprit. Il devient cet immense livre où saint Bonaventure voulait lire la Trinité. Il cesse d’être dehors, il devient lui-même une réalité du dedans parce que désormais, justement, il y a une ouverture, il y a un lien, il y a une communication, il y a une relation qui s’établit entre toutes choses et toute chose est une référence à la même Présence, toute chose indique le même visage et nous reconduit à la même source.
Il est donc vain de se demander pourquoi les morts ne reviennent pas. Cela ne signifie rien du tout parce que, dans le monde de l’esprit, la connaissance est une naissance, elle suppose une intimité, une communication, une identification et il y a tant de néant dans les conversations qui occupent la plupart de nos journées. Il y a tant de néant, il y a tant d’absence qu’il est impossible qu’à travers ces mots, ces mots qui marchent tout seuls, ces mots passionnels, ces mots qui sont simplement l’expression de nos limites et, par conséquent, de nos servitudes, il y a un tel néant dans tout cela que le visage humain ne peut s’y révéler.
Et de fait, il y a des êtres qui semblent masqués à un degré incroyable. Il semble qu’ils ne font pas autre chose que dissimuler leur être véritable. Il semble qu’ils ne songent qu’à se camoufler, parce qu’ils n’ont pas confiance, parce qu’ils ne font pas crédit au regard des autres.
Et il arrive parfois qu’un de ces visages, soudain, apparaisse, que le masque se déchire et que, derrière tout ce make believe, tout ce faux-semblant, tout ce jeu d’artifice, on découvre enfin l’authenticité déchirante d’une âme, d’une vie, d’un esprit, d’un cœur, enfin d’une existence où la dimension humaine, enfin, surgit dans la détresse, dans la solitude, dans l’appel, dans la nuit. Enfin, on la sent, elle est là et puis soudain, on découvre, dans cette immense absence, la présence qui l’a presque comblée et, dans ce de profundis, comme dans celui d’Oscar Wilde écrit en prison, on retrouve enfin la Présence unique qui est la vie de notre vie.
Le ciel n’est pas là-bas : il est ici ; l’au-delà n’est pas derrière les nuages : il est dedans.
Il s’agit donc de vaincre la mort, de la vaincre aujourd’hui. Le ciel n’est pas là-bas, il est ici ; l’au-delà n’est pas derrière les nuages, il est dedans. L’au-delà est dedans, comme le ciel est ici, maintenant, car c’est aujourd’hui que la vie doit s’éterniser, aujourd’hui, que nous sommes appelés à vaincre la mort, aujourd’hui, que nous avons à devenir source et origine, aujourd’hui, à recueillir toute l’histoire pour qu’elle fasse à travers nous un nouveau départ, aujourd’hui, à donner à toute réalité une dimension humaine pour que le monde soit habitable, qu’il soit digne de nous et digne de Dieu.
Dieu est notre liberté parce qu’il nous désaliène de nous-même
Une autonomie inviolable
Mais le témoignage d’Augustin porte encore plus loin. « Tu étais dedans, moi, j’étais dehors. Tu étais toujours avec moi, mais c’est moi qui n’étais pas avec toi. » Ce témoignage signifie, et cela est d’une conséquence infinie, ce témoignage signifie que Dieu est notre liberté, justement parce que, tant que nous ne l’avons pas trouvé, nous sommes aliénés, aliénés à nous-même, étrangers à nous-même, hors de nous-même, incapables de nous atteindre, esclaves par conséquent de notre biologie, soumis à toutes les servitudes des forces physico-chimiques et les courants du psychisme animal qui se prolongent en nous.
Mais voilà, quand l’homme atteint au-dedans de lui-même, comme il y reconnaît immédiatement la Présence qui est la clef de son intimité, il comprend aussitôt que c’est là le sceau de Dieu. Dieu ne peut pas nous atteindre par le dehors. Dieu ne peut pas nous contraindre. Dieu ne peut pas nous imposer quoi que ce soit parce que, justement, le signe de son passage, la signature de son action, la caution infaillible de sa Présence, c’est que nous passons du dehors au-dedans.
Qu’est-ce que c’est que le dedans, sinon une autonomie inviolable ? Quelle est la joie de l’amour, du vrai, du vrai qui est si rare et d’autant plus précieux, quelle est la joie du véritable amour, sinon justement d’être une rencontre intérieure, si délicate, si respectueuse, si agenouillée, si silencieuse qu’aucune contrainte ne soit imaginable car, dès que la contrainte entre dans l’amour, l’amour est dévasté.
L’amour respire dans la liberté. L’amour est une autonomie inviolable. L’amour est un secret qui ne se peut vivre que par voie d’identification. Il faut devenir l’autre pour atteindre à lui-même. Il faut s’effacer. Il faut se quitter soi-même. Il faut s’élargir. Il faut s’immensifier. Il faut devenir pour lui un espace illimité. Il faut enfin lui porter ou plutôt lui apporter la Présence infinie, où il pourra enfin être lui-même, où il respirera à pleins poumons, où il pourra enlever son masque et révéler son vrai visage.
Le dedans ou l’autonomie, le dedans ou l’inviolabilité, le dedans ou la spontanéité, le dedans ou la liberté absolue, c’est une seule et même chose. Et voila justement qu’Augustin nous le dit dans les termes les plus formels. C’est Dieu qui est dedans. C’est nous qui sommes dehors. Et quand nous cessons d’être dehors, c’est parce que, à travers lui, en lui, aimantés par lui, délivrés par lui, immensifiés par lui, c’est parce qu’à ce moment-là, justement, nous sommes devenus une intimité inviolable.
Comment Dieu pourrait-il empiéter sur notre liberté ? Comment pourrait-il nous prédestiner à quoi que ce soit ? Comment pourrait-il décider de notre sort alors que le vrai Dieu, le seul qui soit connaissable, le seul qui se révèle à nous au cœur de notre intimité, le seul qui ait décidé de la conversion d’Augustin et qui lui ait dicté ces paroles éternelles, le seul Dieu connaissable, c’est justement celui qui scelle notre intimité et en consacre la dignité et qui la rend éternellement inviolable ?
Intimité, dignité, liberté
C’est donc tout le contraire de ce que l’on pouvait imaginer. L’homme est aliéné. Oui, il est aliéné à lui-même tant qu’il n’est qu’une biologie qui se laisse porter par des forces aveugles qui sont à l’œuvre dans l’univers.
En effet, il est aliéné fondamentalement, il n’est qu’un candidat à son humanité, une possibilité d’humanité, il n’est pas encore un homme, il ne le sera qu’au moment et dans la mesure où, sous l’aimantation de la Présence qui ne cesse de veiller en nous, il ne sera homme que dans la mesure où, répondant à cette aimantation, il deviendra enfin une intimité, où personne ne pourra pénétrer sans son aveu, une intimité qui sera si bien défendue que Dieu demeurera à genoux, à genoux, devant elle, au Lavement des pieds, parce qu’il ne peut pas forcer cette intimité, il ne peut que l’appeler, il ne peut qu’engager avec elle ce dialogue de réciprocité, ce dialogue de générosité, ce dialogue nuptial enfin, que tous les mystiques ont chanté, ce dialogue d’amour dont parle l’Apôtre lorsqu’il dit : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » (2 Co. 11:2)
Il est donc parfaitement clair que, en rencontrant Dieu, nous ne rencontrons pas un maître, un pouvoir despotique, une domination, un interdit, une limite mais, au contraire, en le rencontrant, nous nous rencontrons ; en le rencontrant, nous accédons à notre intimité ; en le rencontrant, nous scellons notre dignité ; en le rencontrant, nous découvrons notre liberté.
Quand le monde est plus beau, c’est alors que Dieu est là !
La vie de la vie
La vie de la vie
L’immense majorité des hommes ne le savent pas, l’immense majorité des croyants ne le savent pas, car justement l’immense majorité des croyants sont encore tournés vers un faux Dieu, un Dieu extérieur, un Dieu dans l’espace atmosphérique, un Dieu qui contraint, un Dieu qui limite, un Dieu qui menace, un Dieu qui terrifie, un Dieu qui tue, alors qu’Augustin le rencontrait comme la vie, la vie de la vie.
Il s’agit donc pour nous de nous défaire de cette idolâtrie qui est si fréquente chez nous et dans laquelle d’ailleurs nous retombons, dès que nous cessons d’écouter, dès que nous cessons de nous émerveiller.
Dieu, c’est quand on s’émerveille…, quand l’homme ne se voit plus, parce qu’il n’est plus qu’un regard vers cette Présence qui l’appelle…, qui le délivre en le comblant.
Dieu, c’est quand on s’émerveille. Dieu, pourrait-on dire, c’est quand on s’émerveille. Dieu, c’est quand tout d’un coup on découvre le visage de la beauté ; Dieu, c’est quand on perçoit une valeur infinie ; Dieu, c’est quand résonne la musique de l’éternité ; Dieu, c’est quand l’homme ne se voit plus, parce qu’il n’est plus qu’un regard vers cette Présence qui l’appelle, qui l’aimante, qui l’oriente, qui le délivre en le comblant.
Et tout est là : il s’agit pour nous de recréer toutes les occasions de nous émerveiller, qui ont suscité l’immense procession des oeuvres d’art. Car c’est dans la mesure où nous serons centrés sur cette beauté, toujours inconnue et toujours reconnue, que nous nous quitterons sans y penser et que, à nouveau, nous accédons à nous-même en passant du dehors au-dedans et en retrouvant l’attente éternelle de Dieu qui était toujours déjà là, bien que nous fussions si longtemps distraits, absents et inattentifs.
Nous sentons bien que nous sommes ici en pleine vie, et c’est là justement que Jésus veut nous conduire : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et que la vie en eux soit débordante. » « O vie, disait Nietzsche, dans tes yeux, j’ai plongé mon regard et, dans un abîme, il me sembla pénétrer. »
C’est là justement ce que veut le Seigneur. Il ne s’agit pas que notre vie se ratatine et se rabougrisse : il s’agit qu’elle prenne toutes ses dimensions et le vrai chrétien serait non pas celui qui s’aplatit dans le sentiment d’une perpétuelle mendicité, mais celui qui, ne se regardant plus, parce qu’il se perd dans l’éternelle beauté, ne pense plus, comme François, qu’à chanter, à chanter la terre, à chanter le soleil, à chanter la lumière, à chanter les étoiles, à chanter les couleurs, à chanter les fleurs, parce que le monde est devenu infini, parce qu’il apparaît comme le don d’une tendresse incomparable, qui s’échange avec nous-même, parce que désormais on n’est plus hors de la maison, on a trouvé enfin son foyer et dans ce foyer le cœur qui bat dans le nôtre, le cœur qui est le Dieu vivant, le cœur du premier amour qui est aussi l’origine et la source et la caution et le phare de notre grandeur et de notre liberté.
L’éternelle poésie du Père
Nous voulons donc graver dans notre esprit cet itinéraire de saint Augustin. Nous voulons garder comme des pôles de lumière ces deux mots si simples: dehors, dedans. « Tu étais dedans, et moi j’étais dehors. Tu étais toujours avec moi, mais c’est moi qui n’étais pas avec toi. »
Quand le monde est plus beau, alors c’est que Dieu est là, c’est qu’il est en train de passer.
Et nous garderons ce critère de la Présence divine. C’est le seul critère : quand on est libre, quand on ne se regarde plus, quand on ne tourne plus autour de soi, quand on ne fait plus de bruit avec soi-même, quand on ne veut contraindre ni soi ni personne, quand on est un espace où la vie respire en soi et autour de soi. Quand le monde est plus beau, alors c’est que Dieu est là, c’est qu’il est en train de passer, c’est que toute chose retourne à son origine et se met à chanter.
Il y a une immense poésie dans ce livre que, justement, Augustin appelait — c’est du Verbe qu’il s’agit — appelait l’éternelle poésie du Père ; oui, cette poésie vivante et vivifiante qui transforme, qui fait de toute réalité un symbole et un sacrement parce que le vrai monde n’est pas encore. Le monde éternel n’est pas encore, sinon comme un espoir, sinon comme un appel, sinon comme un signe incomparable dans l’immense procession des œuvres d’art.
Mais finalement toute cette procession, elle va vers un sanctuaire qui est intérieur à nous-même, elle va vers ce tabernacle que nous avons à devenir, car ne savez-vous pas, clame l’apôtre, que vos corps sont les temples de Dieu et que l’Esprit habite en vous, ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ ? (1 Cor. 3:16)
Laissons un peu d’espace autour de cet immense poème de la création qui revient à son origine, laissons un peu d’espace pour que ce poème s’organise en nous et qu’il devienne vraiment le chant de notre vie.
Pourquoi continuer à animer la vie ? Pourquoi faire le jeu de la mort ? Pourquoi nous livrer à cette athérosclérose de l’esprit et du cœur qui fait de tant d’êtres des vieillards précoces ? Pourquoi ne pas aller vers le Dieu de l’éternelle jeunesse et de l’éternelle beauté ? Pourquoi ne pas donner à notre existence toutes les dimensions, puisque l’Évangile nous en découvre l’immensité, puisque Dieu nous attend au cœur de notre intimité, puisque c’est la gloire de Dieu que notre vie soit immense, puisque enfin Jésus est venu pour que la vie soit en nous, et qu’elle soit débordante ?
(*) « Livre : Vie, mort, résurrection »
Publié par les Éditions Anne Sigier
Parution : novembre 1995
Pages : 168
ISBN : 9782891292443