Paroles irréelles et vérité de vie

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« Homélie de Maurice Zundel à Genève le 23 mars 1966. Inédit.

Résumé : Nous sommes dans une civilisations du discours, notre culture est en grande partie un discours. Mais la vie ne peut se dire, on ne peut pas atteindre une personne avec des mots. Le Verbe de Dieu est une Personne qui s’exprime par une Présence.

 

Discours et passions

Un Père jésuite anglais a écrit un livre dont le titre est “Unreal words” — “Paroles irréelles”. Je ne sais plus ce que contient ce livre — mais j’en ai gardé un souvenir magnifique — et il nous introduit admirablement à une civilisation du discours. (1)

Au fond, toutes les civilisations — et très particulièrement la nôtre — sont des civilisations du discours : on parle, on ne vit pas ; et nous, plus que personne, nous sommes exposés à parier notre vie plutôt qu’à la vivre ! Nous parlons notre vie et ce sont nos instincts qui la vivent. Retenons cette parole capitale : « nous parlons notre vie, ce sont nos instincts qui la vivent. »

Nous faisons des discours ; des montagnes de paroles sont opposées à des montagnes de paroles et, finalement, ce sont les passions qui arbitrent, ce sont les passions qui fournissent le critère.

C’est pourquoi nous vivons dans une époque, comme dans toutes les époques, d’ailleurs — dans une époque de guerre, de destructions, de massacres — dans un cloisonnement infini avec des moyens de communication merveilleux et incomparables parce que, justement, nous parlons notre civilisation comme nous parlons notre vie tandis que ce sont nos passions qui la vivent et fournissent l’arbitrage.

Cette civilisation du discours qui nous envahit tout entiers, a tout perverti ou plutôt elle a empêché la naissance de tout ce qui est authentique. Bien sûr, il y a des exceptions, autrement la vie ne serait pas possible, mais, dans l’ensemble, la vie n’est pas authentique parce qu’elle se grise de paroles, qu’elle construit de magnifiques échafaudages de mots, mais que, derrière, il n’y a que des instincts et des passions.

Civilisation du discours

Lorsque [le sophisme a commencé, on disait des paroles plus hautes que soi-même] des paroles si admirables qu’on croyait les avoir vécues, [le sophisme] (ou syllogisme ?) n’a pas fait long feu, il s’est tassé peu à peu, justement parce qu’il se glorifiait de mots aux dépens [de la parole de fond] dans le silence de Dieu. (2)

Le réarmement moral a connu les mêmes [faveurs] et les mêmes dangers des mots magnifiques, des discours qui devaient changer le monde en cinq minutes ! Eh ! Quoi ! L’homme était là avec ses vieilles routines, l’homme était là avec ses intérêts, ses partialités, ses passions déguisées sous de grands mots.

Et c’est le danger qui guette la nouvelle liturgie : on se gorge de mots, on enfle le langage, on se livre à une emphase dangereuse et, finalement, la Présence du silence disparaît. Et ceci n’est pas du tout dit dans un esprit critique à l’égard de personne, puisque nous sommes tous compris dans le lot, nous sommes tous victimes de cette civilisation du discours, notre culture est en grande partie un discours. Nos écoles donnent des notions ; et notre littérature est en grande partie faite d’une montagne de mots. Alors nous croyons avoir réalisé les choses que nous disons, et nous nous apercevons, avec surprise que cela n’est pas, que nous n’avons pas changé de place, que nous nous sommes trompés, que nous nous retrouvons pareils, que nous n’avons pas démarré, que nous sommes toujours enracinés dans le vieil homme ou dans le vieux singe.

La vie ne peut pas se dire, sinon avec des mots qui nous réfèrent constamment à une Présence.

C’est ce qui fait d’ailleurs si souvent des livres religieux et de la prédication quelque chose de décevant ou parfois d’intolérable : il s’agit du discours et la vie ne peut pas être dite ; elle peut être symbolisée assurément, elle peut se se traduire dans des œuvres d’art qui suggèrent une Présence, elle peut, au sommet, se communiquer par des sacrements, mais elle ne peut se dire, sinon avec des mots qui dépassent et qui nous réfèrent constamment à une Présence, et c’est aussi d’ailleurs pourquoi la révélation parfaite ne peut s’accomplir qu’en une personne.

Le Verbe

On aurait pu continuer à parler de Dieu à l’infini, on ne l’aurait jamais atteint, pas plus qu’on ne peut atteindre une personne avec des mots, il fallait pour que Dieu nous apparût sous son vrai visage, pour que nous le connaissions avec cette lumière intérieure d’où jaillit notre vie personnelle, il fallait que nous le rencontrions avec un visage réel, dans une vie authentique où justement sa Présence s’exprime dans une présence à un autre.

La révélation, ce n’est pas une parole, c’est le Verbe. Et le Verbe est une personne ; c’est par excellence une Personne. Dans le dépouillement infini de la communion trinitaire, le Verbe éclate comme le chant du silence, comme cet élan vers le Père et dans lequel le Père se dit justement dans une vie, dans une Présence, dans une Personne à laquelle il se communique tout entier.

La merveille du christianisme, si nous le connaissions, la merveille de l’Évangile , si nous le vivions, ce serait justement de nous communiquer Dieu comme une Personne, comme une Présence, comme une Vie.

Le discours ne peut jamais atteindre au niveau de la Personne, s’il n’est pas lui-même enraciné dans une contemplation d’amour.

Si nous sommes si souvent déçus par les livres qui parlent de Dieu — y compris les livres sacrés — si nous sommes si souvent déçus par les discours sur Dieu, si la théologie est si souvent une épreuve intolérable, c’est justement parce que le discours ne peut jamais atteindre au niveau de la Personne, s’il n’est pas lui-même enraciné dans une contemplation d’amour qui consume les mots et les remplit du Verbe de Dieu.

Chercher une Présence

Quelle souffrance d’entendre parler de ceux qu’on aime ! Quelle souffrance d’entendre décrire un visage que l’on connaît parce qu’on le vit ! L’écart est tellement évident qu’il blesse l’âme au plus profond d’elle-même et, ce qui nous écorche le plus souvent, dans tout ce qui peut se dire de Dieu, c’est que nous en percevons immédiatement l’écart et l’inadéquation.

Les mystiques ont construit une théologie de l’apophatique (3), une théologie de la négation, une théologie qui ne peut pas dire ce que Dieu est, mais seulement, et au maximum, ce qu’il n’est pas. Car ce qu’il est correspond au « je ne sais pas » des nuages de l’inconnaissance : je ne sais pas ! Tout ce que l’on peut dire, c’est que l’on ne sait pas, tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il ne faut rien dire, c’est impossible à dire, c’est ineffable, tout ce que l’on peut dire doit conduire au silence qui écoute et où une Présence se respire et se communique.

Il est certain que la seule manière de ne pas désespérer, devant un système qui se donne pour une religion, c’est de le prendre immédiatement par le dedans et d’y chercher une Présence. La dogmatique ne peut nourrir l’esprit et éclairer la vie que dans la mesure où, perçue et saisie comme un sacrement, on y cherche immédiatement un visage une présence, une personne, une vie, un cœur.

Rien n’importe pour nous davantage que de prendre conscience du degré même où nous sommes victimes de cette inflation verbale, victimes de ce cortège de mots, de cette accumulation de concepts, de cet échange de discours. Ces discours qui marchent tout seuls, cette logique automatique qui se déroule comme instinctivement et où l’on ne se trouve jamais devant Quelqu’un.

L’Évangile, par bonheur, nous invite à devenir une présence, car c’est en devenant une présence que nous engendrerons la Présence, dans le degré même, dans la mesure même, où nous serons nous-même une ouverture et une offrande.

Le discours versus la vie

Dans le dialogue de l’amour — qui est un dialogue de personne à personne, d’intimité à intimité, de cœur à cœur — il est évident que la communication correspond au degré de présence, et, comme Dieu est amour et rien d’autre, il est impossible de le connaître autrement qu’en devenant une présence totale.

Si nous pouvions devenir conscients — d’une manière assez profonde — de cette mutilation tragique de notre vie par le discours, de cette limitation tragique de notre vie par le discours, des illusions innombrables engendrées par les concepts, conscients de la pseudo culture qui recouvre une énorme barbarie, de la pseudo culture qui est distribuée un peu partout, précisément parce que le discours s’est substitué à la vie ou l’a empêché de naître !

Expliquer, expliquer, expliquer, quoi ? La présence n’a pas besoin d’explications, un visage aimé ne se définit pas avec des mots, l’amour se lit dans un échange d’intimités. C’est dans ce vide que nous avons à faire en nous, dans cet espace que nous avons à devenir, que nous étreindrons enfin la vérité, que nous atteindrons au Verbe qui est une Personne et une Présence.

La semence tombe, comme dit l’Évangile, mais elle dépend du terrain, et, si le terrain n’est pas favorable, elle demeure stérile. L’Évangile va donc dans cette direction, il nous montre la révélation, la confidence de Dieu aux hommes, il nous la montre comme une réciprocité d’amour, comme une réciprocité nuptiale ; il nous montre l’impossibilité pour la parole qui est vivante, pour la parole qui est Dieu, pour la parole qui est une Personne, l’impossibilité pour elle, de nous atteindre si nous ne sommes pas un bon terrain, c’est-à-dire si nous ne sommes pas une présence réelle.

La vie authentique

Sainte Catherine de Sienne parle souvent, dans ses lettres, de cette cellule intérieure où il faut se retirer pour entendre la parole ineffable. Nous avons donc à construire en nous ce monastère invisible où la vie divine doit être enfin vécue, nous avons à entrer, sans cesse, dans cette cellule, dans le secret de notre être où nous pouvons converser, sans parole, avec le visage imprimé dans nos cœurs qui est le visage de l’éternel Amour.

[Dans ces moments] où nous nous gorgeons de paroles irréelles, nous disons des mots très élevés comme des sommets et ces mots donnent l’illusion de connaître, de comprendre et de réaliser, et sous tous ces mots préfabriqués, courent, finalement, nos instincts : nous parlons notre vie, ce sont nos instincts qui les vivent, nous opposons des discours aux discours, ce sont nos passions qui arbitrent et qui fournissent le critère !

Si nous voulons parvenir à une vie authentique, il est indispensable de construire en nous le monastère du silence.

Si l’on veut échapper aux dangers de cette civilisation du discours, si nous ne voulons pas être dupes, si nous voulons parvenir à une vie authentique, il est donc indispensable de construire en nous le monastère du silence. Le silence comme une respiration ! Il nous faut donc entrer au plus profond de nous-même, faire taire tous les bruits, écouter, regarder, écouter sans fin et demeurer en ce centre où nous sommes dépouillés de nous-même, où nous sommes affranchis de tous nos intérêts propres, où nous devenons un espace capable de tout accueillir, où nous ne prétendons plus avoir raison, où il s’agit simplement d’échanger notre intimité avec l’intimité de Dieu qui est un pur dedans en le laissant vivre et respirer en nous.

Nous comprendrons beaucoup de choses dans l’histoire contemporaine et dans l’histoire en général, si nous devenons conscients que toutes nos civilisations sont des civilisations du discours, si nous comprenons que l’Évangile est un appel immense au silence de Dieu, au silence en Dieu et pour Dieu, si nous ne cherchons pas notre liberté dans les courants superficiels qui ne cessent de nous entraîner, si toute notre culture, toute notre religion et toute notre morale, et si tout notre art, se concentrent finalement sur cette Présence sans cesse retrouvée, vécue, respirée et communiquée !

C’est ce que nous voulons vivre, maintenant, ensemble en poursuivant cette liturgie qui, par bonheur, n’est pas une parole, mais une action, qui est une mission où nous allons à la rencontre de Quelqu’un au plus intime de nous-même, qui parle toujours sans parole, qui est le Verbe qui respire l’Amour.


(1) Auteur anglais inconnu, mais on peut penser également à John-Henry Newman qui avait un sens très aigu du concret et qui éprouvait une méfiance profonde à l’égard de ce qui était purement théorique. Ses sermons exprimaient une « extraordinaire réalité » selon un biographe ; un de ses sermons porte d’ailleurs le titre de “Unreal words”. (Cf. Comprendre John-Henry Newman de Keith Beaumont).

(2) Ce paragraphe a été reconstitué avec beaucoup de difficulté : les mots entre crochets indiquent des omissions dans le texte ronéoté, ils sont difficilement identifiables à l’écoute de la bande audio mais plausibles.

(3) Ce qui ne dit rien, qui est sans lumière, qui n’exprime rien. La théologie négative est une approche qui consiste à exprimer ce que Dieu n’est pas dans l’impossibilité de dire ce qu’il est.

sfn 66 0301

26/08/2018 – août 2018

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