Jalons pour notre foi

« Notes manuscrites de l’Abbé Maurice Zundel.
Il s’agit là de notes probablement inédites. Le titre n’est pas de l’Abbé qui semble, dans ces paragraphes très denses, avoir voulu rassembler un grand nombre de ses thèmes les plus chers pour en faire comme une présentation résumée et synthétique. Chacun des paragraphes mériterait à lui seul tout un développement et une profonde méditation.
Dès que nous parlons de Dieu, sans être réellement engagés dans le dialogue de lumière et d’amour qui constitue notre existence humaine, Dieu devient aussitôt une idole : l’idole au nom de laquelle le Christ a été crucifié.

Penser, c’est peser au poids de la lumière qu’il nous faut devenir. Savoir, c’est s’identifier avec le jour dont la Présence s’atteste en l’éclairage intérieur où toute réalité accède à la vie de l’esprit. On sait que l’on sait, dans la clarté du jour que l’on est devenu.

Du moi zéro — qui se confond avec la biologie — au moi valeur où la personne a son mystère, Dieu est l’unique chemin. Notre intimité se crée par l’adhésion qui nous suspend à lui et nous n’y pénétrons qu’à travers lui. Nous détacher de lui, c’est retomber, immédiatement, dans le moi zéro et cesser d’exister humainement. Le péché qui est refus d’amour est aussi refus d’existence.

« Amour est Fils de Pauvreté ». Être et Avoir ne peuvent coexister. Le don de soi constitue le soi qui tire toute sa consistance d’être relation à autrui. L’existence, au sens plein, s’identifie avec l’amour, comme la liberté qui est, positivement, le pouvoir de se donner et de tout donner en se donnant.

C’est pourquoi l’existant suprême, Dieu, n’a prise sur son être qu’en le communiquant — par le dépouillement trois fois subsistant d’un altruisme infini qui scelle dans une pluralité relative une unité de valeur.

L’Évangile est la bonne nouvelle que Dieu, par son essence même, est charité. Le Dieu charité exorcise le cauchemar du dieu despote. La grandeur n’est plus de domine, mais d’être à genoux au Lavement des pieds.

Si Jésus a pu nous révéler efficacement le Dieu amour, c’est qu’il offrait, au jour divin, la transparence sans alliage d’une conscience sans frontière. Une conscience esclave, en effet, ne peut concevoir qu’un dieu maître.

La Révélation divine ne cautionne pas nos façons de parler. Le Père se dit à ses enfants dans leur langage, mais les enfantillages ne sont pas à mettre au compte du Père. C’est son cœur, qu’il faut chercher sous l’indigence des mots : que son Verbe consumera un jour, dans le feu de l’Esprit.

Dans la morale du Christ, le bien, n’est pas quelque chose à faire ; mais Quelqu’un à aimer. C’est pourquoi il ne suffit plus de faire le bien : il faut le devenir. Le régime de l’épouse succède au régime de la servante. On ne s’approche de Dieu « qu’à pas d’Amour ».

L’humanité du Christ est personnifiée par l’élan infini qui le jette en Dieu et oui n’est autre que la relation engendrée. Vivant regard du Fils vers le Père, qui est tout le Fils.

L’humanité du Christ, ainsi vidée d’elle-même et toute donnée au Verbe en qui elle subsiste, est dans le temps, la parabole de l’éternel, le sacrement vivant en qui la divinité se révèle et se communique personnellement.

L’Incarnation résulte du confluent de la double Pauvreté : du Verbe, pure référence au Père, et de l’humanité entièrement dépouillée de soi et tout appropriée au Verbe.

Le Christ, dont l’humanité est infiniment ouverte à Dieu, dans le Verbe qui l’assume au moi divin, est aussi sans frontière du côté des hommes : Fils de l’Homme comme il est Fils de Dieu, présent à chacun de nous et « chez lui à l’intérieur des autres ». Homme sans frontière et sans partialité, né de l’Esprit et non de l’espèce. Personne avant que d’être nature, Jésus est l’Homme et non pas seulement un homme – l’homme universel, l’homme catholique qui récapitule toute l’Histoire dans son histoire, qui embrasse toutes les âmes et contient tous les peuples, comme il éclaire tous les temps en exhaussant tout l’univers.

Homme pourtant, dans la pleine réalité de toutes les puissances sensibles et spirituelles, capables de prononcer, en notre nom et comme l’un de nous, le OUI qui scelle le FIAT créateur et de fournir le contrepoids d’Amour qui équilibre le refus de la première pensée et tous ceux qui l’ont suivi : pour le malheur d’une Création qui est, dès l’origine, une histoire à deux où le Oui de l’éternel Amour requiert le nôtre, comme le oui du fiancé appelle le oui de la fiancée et demeure inefficace sans son consentement.

Le cadeau d’un ami — livre, portefeuille, bijou — ne devient réellement un présent, de simple chose qu’il est, que par l’amitié qui l’accueille, en rendant présent celui qui reçoit à celui qui donne. Ainsi la Création est toujours en sursis, ne pouvant prendre sa vraie figure de don que par le consentement qui ferme l’anneau d’or des fiançailles éternelles.

La lumière luit toujours, mais les volets de notre âme sont clos. Il s’agit d’exaucer Dieu, que nos ténèbres jugent et crucifient. C’est sans doute ce qu’entend Graham Greene, quand il dit :

« Aimer Dieu, c’est vouloir le protéger contre nous-mêmes ».

Jésus, enseveli dans son échec, n’apparaît ressuscité qu’à ses disciples. Il ne survit dans l’Histoire qu’en forme d’Église.

L’Église, c’est Jésus sous les espèces d’une fraternité qui est l’organisme sacramentel à travers lequel il perpétue et communique sa Présence.

Cette Présence est essentiellement communautaire. Il faut nous rendre universels pour atteindre l’Homme universel qui est le sacrement vivant de la divinité sans frontière et sans partialité.

C’est le sens même de l’Eucharistie : communion des hommes qui s’échangent en Dieu dans le banquet fraternel dont l’éternelle charité est le pain et le vin. Chacun de nous est responsable de cette chaîne d’amour, qu’il brise par son absence ou son abstention, dès qu’il refuse de participer, quand il le peut, aux liturgies et aux jeûnes publics où son adhésion a valeur de témoignage indispensable à la foi de ses frères.

Sans doute, ce n’est là que l’acte premier d’une communion qui engage toute la vie, en demandant à chacun d’être, à tout instant et pour toute créature, le visage du Seigneur dont l’Incarnation se poursuit en nous.

Cette mission d’être Christ par une charité sans frontière, « dont la différence est de n’en avoir aucune » est la vocation commune de tous les chrétiens. La vocation particulière, suivant la pente de l’être, les sollicitations de la grâce et les possibilités offertes par les circonstances, indiquera à chacun la manière concrète d’accomplir avec le plus d’efficacité, cette ambassade divine.

Le mariage sacrement qu’il ne faut pas confondre avec le mariage biologique, est directement ordonné, par le consentement surnaturel qui symbolise et accomplit le mystère de l’Église, à cette présentation de Dieu. Il révèle l’Amour à lui-même, en l’initiant à la complémentarité trinitaire où l’homme devient l’image du Père, la femme du Fils et l’enfant du Saint-Esprit.

Par-delà le sexe biologique où les généticiens se vouent à la mort — et s’y vouent doublement quand ils cèdent à l’attrait biologique sans vouloir de progéniture — croyant s’accomplir en s’abandonnant à une impulsion dont ils interceptent la finalité, l’amour sacrement suggère et suscite les rapports métaphysiques où l’homme et la femme conquièrent leur personnalité par l’exigence d’unicité qui humanise leur instinct, en donnant aux promesses de vie encloses dans leur chair le visage de l’enfant dont ce germe infime est la vie en puissance.

Si l’enfant pouvait choisir ses parents comment les choisirait-il ? Il les voudrait tels, assurément qu’il n’eût qu’à les regarder pour connaître la grandeur humaine et la désirer.

Puisqu’il ne peut point choisir, c’est à ses parents de se choisir tels qu’il les choisirait. Ils pourront alors se réserver pour lui et engendrer, comme des personnes, la personne en qui s’achève la Trinité humaine.

La chair est faible, sans doute, mais elle aspire aussi a revêtir son humanité. N’est-il pas naturel, en effet, que notre corps devienne un corps humain, dont chaque fibre révèle le visage de la personne ? Il est debout pour assumer toutes les forces obscures de la terre en l’élan diaphane qui les personnifie.

Son mystère authentique est sa capacité de Dieu. S’il est la plus splendide cathédrale, encore faut-il ne point le vider de la Présence qui en fait un sanctuaire.

La tendresse est d’autant plus parfaite qu’elle maintient plus fidèlement « l’écart de lumière » grâce auquel deux intimités préservent et se peuvent communiquer toute leur charge de Dieu.

Tous les métiers peuvent devenir offrande et prière et toute action nourrir la contemplation. L’Église a pourtant besoin, pour ses grandes œuvres collectives de prière, de science et de charité, de ces sacrements collectifs que sont les monastères où l’Amour est Charité dans l’immense benedicite qui assigne à toute créature sa place au Royaume de Dieu, où le silence est vécu dont toute sagesse est le fruit, où toutes les misères du monde peuvent trouver accueil, refuge et remède.

Le Sacerdoce, de son côté, unit les petites églises familiales et les âmes solitaires dans l’Église universelle par la grâce merveilleuse d’une paternité sans limites qui rend Dieu présent aux hommes en rendant les hommes présents à Dieu, dans la lumière d’une même vérité et la respiration d’une même charité.

Tout n’est pas toujours idéal assurément, dans ce personnel d’Église. Mais nous ne sommes jamais liés qu’au Christ par une médiation sacramentelle qui nous fait passer par les signes en les dépassant et qui nous solidarise aussi étroitement avec Pierre dans sa confession inspirée à Césarée, qu’elle nous désolidarise absolument de lui dans son reniement au Prétoire.

L’économie sacramentelle comporte toujours ce caractère : de magnifier les signes — choses ou personnes — en tant qu’ils sont véhicules de vie divine et de nous soustraire aux limites qui les affectent en tant qu’ils ne sont qu’eux-mêmes.

La foi, lumière de l’Esprit saint, dessine en quelque sorte dans le signe — inerte ou vivant — le visage du Christ en nous ordonnant à lui seul dans les sacrements où il se communique.

Cela vaut du dogme, Eucharistie de vérité, comme du Pain de vie. Les opinions et les spéculations qui en enveloppe la présentation ne nous lient pas, mais le seul Verbe de Dieu. Nous n’avons qu’un Maître : le Christ et l’infaillibilité papale ou conciliaire est précisément la garantie que nous n’avons affaire qu’avec lui.

Pour entrer vraiment dans une confidence, il faut être intérieur à celui qui la fait. Pour entendre les confidences divines, il faut s’identifier avec Dieu. Celui qui aime mieux comprend davantage, étant plus disponible, plus transparent au jour qu’il nous faut devenir.

Nos passions égoïstes nous rendent opaques. Il ne faut pourtant pas en dire trop de mal. L’égoïsme dont il s’agit ici n’est le plus souvent, que l’égoïsme biologique du chêne de la forêt, besoin vital et non point calcul malicieux. Il ne s’agit donc pas de détruire nos passions, mais de les humaniser.

Ce sont des forces vivantes qui refusent de mourir et que nous ne pouvons ordonner qu’en les accomplissant infiniment au niveau du Cœur de Dieu.

C’est ainsi que saint François se guérit de son immense vanité, en gardant vierge son désir de grandeur jusqu’à ce qu’il eût rencontré son véritable objet, dans la divine Pauvreté qui donne accès à toutes les magnificences de l’Amour.

Les passions sont les matériaux de « la cathédrale de nous-même », il faut les respecter en se souvenant que « les vertus ne sont que des passions ordonnées et les vices des passions en désordre ».

Le meilleur moyen de les surmonter est de nous perdre de vue, en regardant le Seigneur qui nous attend sur le rivage, tandis que notre petite barque s’affole dans la tempête.

Et le plus sûr moyen d’apercevoir le Seigneur est de le chercher dans les autres où il veut naître de nous, en le donnant aux autres pour le trouver en eux.

Nous percevons mieux son absence dans la vie d’autrui que dans la nôtre. Tant de misères, de souffrances et de faiblesses, qui font de l’homme une caricature de Dieu, nous avertissent que Jésus est toujours en agonie, qu’il est toujours crucifié : comme une Mère souffre mort et passion dans ses enfants tant qu’ils sont indignes et malheureux.

Comment l’aimer sans vouloir le détacher de cette Croix, en nous consacrant à la joie des autres jusqu’à ce que le visage humain reflète, dans le sourire de sa délivrance, « le Visage de fête du Christ Jésus ».

« Être chrétien, aussi bien, c’est mettre le Christ sur la figure des autres »
« Là où il n’y a pas d’amour, mettez l’Amour et vous extrairez l’Amour ».

La Messe sacrifice nous achemine dans cette voie. Nous y venons puiser la vie dans la mort, en faisant de la Passion de Jésus — de sa chair immolée et de son sang répandu — la nourriture de nos âmes.

Nous y relevons le défi jeté au monde par l’Amour aux abois dans la synagogue de Capharnaüm. Nous y condamnons la condamnation que nous avons portée contre lui, nous renions nos reniements en nous solidarisant avec son opprobre, nous nous identifions avec lui, comme sa Mère, quand elle le reçut de la Croix : « Ceci est Mon Corps, ceci est Mon Sang ».

Par ces paroles, l’Église s’unit à son chef, et par ces mêmes paroles, le Christ s’incorpore l’humanité fidèle : Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang. Au terme de l’énoncé, il est réellement présent sous les espèces où notre amour communie au sien.

Mais si tout cela s’est réellement accompli en nous, nos refus d’amour sont annulés qui sont les seules causes de la mort du Christ. Le Christ est ressuscité et il est, en nous, une Fête-Dieu pour toute créature.

Cette Fête-Dieu sera d’ailleurs sans lendemain, si nous n’en perpétuons le jour en nous faisant disciples du silence où Dieu se dit. Il nous faut apprendre à écouter, en nous donnant chaque jour quelques minutes de loisir pour respirer Dieu dans un abandon filial et une pleine disponibilité.

La Sainte Vierge nous attend dans ce silence pour y former en nous le Christ dont elle ne cesse point d’être la Mère. Elle nous a tous choisis dans cette maternité de l’Esprit, qui fut pleinement consentie et chacun de nous peut lui dire Maman, en adhérant, à travers son cœur, à la tendresse maternelle de Dieu dont elle est le sacrement.

Tout effacée en Jésus, vivant de lui, dès le premier instant de son existence, cachée en lui dès que l’Église a reçu le Baptême de l’Esprit, Notre-Dame du Silence fait taire, par sa seule présence, le bruit de nos passions et elle garde en nous, avec ses mains de lumière, la lumière dont elle est la Mère.

Confions-lui notre vie, où veut s’exprimer celle de son Fils, pour qu’elle nous apprenne à dégager la valeur humaine, dont nous devons être l’affirmation, de tout ce qui en limite en nous le rayonnement.

Car les hommes ne se sauveront du désastre qui les menace, que s’ils reconnaissent, à travers nous, comme le trésor qu’il importe uniquement de sauver, la Présence d’Amour, qui est le bien commun de tous et le secret le plus personnel de chacun.