22-27/10/2017 – Homélie – Vérité-jour et vérité-brique

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22/10/2017 octobre 2017

Homélie de Maurice Zundel, à partir de notes non revues par l’abbé. À Paris en 1953. Non édité.

Résumé : La Vérité-jour est la vérité informulable. C’est une vérité qu’il faut devenir. La vérité-brique est la vérité de construction, des ingénieurs. Et dans notre état de moi-zéro il n’y a pas de démonstration, mais une expérience possible, une libération ; notre devenir est la Vérité-jour.

Vérité-jour et vérité-brique

Cette Vérité-jour (1) est informulable et ne relève d’aucune technique, mais une technique et toute technique lui est nécessaire. Sans elle, il n’y a que des objets contre des objets, morceaux d’univers contre morceaux d’univers, histoire contre l’histoire, etc. Il n’y a personne.

J’entre dans mon intimité au moment où j’entre dans ce dialogue. Il ne faut pas annexer la Vérité-jour à nos vérités-briques (2), et dans notre état zéro, nous tentons toujours de le faire, nous ne pouvons que faire cela. L’Évangile, les sacrements, tout ne peut alors que nous cimenter dans notre moi-zéro (3). La raison n’est qu’un instrument de servitude, tant qu’elle n’est pas libérée.

Si nous avons fait l’expérience, nous ne pouvons que la vivre et la poursuivre. C’est tout. C’est notre devenir. La Vérité-jour, c’est le moi posé en elle.

Fixateur de jour

Le génie, c’est l’être qui a livré, un instant, toute la capacité qu’il est, à l’Autre. Il y a dans le chef-d’œuvre ce moment d’humanité. Le chef-d’œuvre est une offrande qui demeure oblation lyrique, comme le dit le titre d’une œuvre de Tagore. C’est un fixateur de jour. A génie, jour, sainteté, correspond notre libération.

La sainteté est dans la même ligne : c’est, chez les saints, une disponibilité plus continue, comme une traînée de lumière, alors qu’il n’y a chez les autres que des points lumineux. Le saint est un fixateur de jour. Il y a, bien sûr, des degrés dans la continuité et dans la transparence.

Le révélateur

Le révélateur est de même. N’importe qui peut dire qu’il a vu Dieu : c’est un objet posé devant moi ; c’est tout, rien de plus. Mais je ne suis mû que lorsque la dimension d’amour, la générosité rayonne, me gagne, me transforme. Le Père Damien, apôtre très étroit d’esprit, professe un catéchisme insupportable mais, dès qu’il laisse fumer sa pipe aux lépreux, faisant mine ne rien voir, alors cette générosité s’ouvre en infini. Le révélateur est un libérateur ou rien.

La Révélation ne sera jamais une explication, un système, une doctrine. Elle devra se servir de paraboles, mais qui n’auront de sens que si le courant passe. Le sens même de la Révélation sera le dépassement de toutes les formules. Il y aura des propositions, phrases et mots en valeur d’induction, d’inducteurs, car le révélateur ne propose pas un objet, mais un jour, une clef.

Un devenir, une présence, ce qu’Il est

Il n’y a pas de démonstration, mais un devenir : « Il faut naître de nouveau », dit Jésus à Nicodème ; et à la Samaritaine : « Une source doit jaillir en toi en vie éternelle ». Il ne s’agit pas de savoir si un système religieux est meilleur qu’un autre, mais si un témoin religieux me donne le jour. Si une révélation est un acheminement vers le jour, cela suffit.

Une seule direction : vers notre libération. Le Christ est cela : mon expérience. C’est frappant de voir comme les formules évangéliques évoluent : le jugement du Christ, dans les synoptiques, est une scène juive, un tribunal juif, un homme accusé en procès religieux et procès nationaliste. Mais le Christ détend le nationalisme avec son Royaume intérieur : il fait ainsi figure de faux messie. Alors, il en appelle à Daniel. « Il viendra sur les nuées du Ciel ».

Saint Jean, au contraire, n’évoque que : « Mon Royaume n’est pas de ce monde » et la « Vérité ». Il ne parle pas du retour de Jésus. Il y a comme un retournement de la position. Il y avait dans le Christ comme une perspective en avant : je ne peux pas tout vous dire. La première génération chrétienne s’en tient à ce qui est écrit, décalque d’une histoire passée, provisoire.

L’événement, le Christ, c’est ce qui demeure. Les paroles peuvent tomber, ce n’est pas ce qui importe. La synagogue, la circoncision sont tombées : premiers rétablissements. On ne compte plus sur le retour du Christ mais lui devient l’objet de leur amour et toute leur perspective : « Ma Chair, Mon Sang » devient le centre de la vie chrétienne.

Il n’y a pas de renseignements mais une Présence, un jour, une exigence. Ni renseignements, ni enseignement. Ce qu’il est compte, pas essentiellement ce qu’il dit. Il est orientation, libération, évangile de feu, Esprit, Pentecôte.


Notes

(1) La Vérité-jour est la vérité informulable. C’est une vérité qui ne peut s’apprendre. C’est une vérité qu’il faut devenir. On ne la connaît que lorsqu’on la devient. Nous ne sommes plus le même être quand nous nous trouvons en face de la Vérité-jour. Nous respirons enfin le climat de notre nativité, reconnaissant précisément à ceci cette Vérité-jour : qu’elle est notre libération.
Et bien entendu, si l’on n’a pas fait l’expérience de cette libération, cela ne signifie rien du tout. Cela ne se prouve pas ; cela s’éprouve. Il y a des êtres qui sont capables de nous rapprocher du but, de la Vérité-jour : ce sont les génies et les saints.
Vérité-jour, libération, générosité, intériorité, changement d’étage, changement d’être: ce sont les mêmes perspectives.

(2) La vérité-brique est, la vérité explicative offrant à une époque donnée une possibilité de construire l’univers ; vérité de construction, vérité d’ingénieur. Étant bien entendu que l’univers répond selon les questions que l’homme lui pose, c’est-à-dire à l’échelle déterminée par les instruments de calcul et d’expérimentation. La Vérité-brique reste à la surface et comme en-dehors.

(1) et (2) Exemple fort simple: une cathédrale. Vous êtes dans la cathédrale de Chartres, vous en faites le tour, vous descendez dans la crypte, vous montez sur la tour. Cet énorme assemblage de pierres suppose une vérité-brique, une science d’ingénieur consommée. Mais cette vérité-brique, qui est absolument indispensable, ce n’est pas elle qui nous donne dans la cathédrale l’impression d’un univers. Si nous avons cette surprise de découvrir que dans cette enceinte limitée, nous n’avons pas le sentiment des limites, au contraire, ni le sentiment de la pesanteur, si nous y découvrons un espace sans limites tout de grâce et de légèreté, où nous nous perdons dans une Présence qui vient à notre rencontre, c’est que précisément nous avons découvert dans la cathédrale une autre vérité qui est une Vérité-jour. (Entretiens d’Ecogia 1950)

(3) le moi-zéro se confond avec la biologie : moi-pesanteur, moi égocentrique.
Il s’oppose au moi-valeur où la personne a son mystère. Se délivrer du moi-zéro c’est être sauvé de soi-même. Ce n’est possible que sous l’aimantation d’une générosité sans frontière qui nous universalise dans son immensité.
Se détacher de Dieu c’est retomber dans son moi-zéro et cesser d’exister humainement. Le péché qui est refus d’amour est aussi refus d’existence. (Notes manuscrites, Viège 1950 ; Livre La pierre Vivante)