13-23/09/2017 – Conférence – Vers l’homme et vers Dieu

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13/09/2017 septembre 2017

Retraite prêchée par Maurice Zundel aux carmélites du Carmel de Matarieh en mai 1972, au Caire. (*) Non édité ; les titres sont ajoutés.

Résumé : L’homme qui veut s’affirmer lui-même a effacé Dieu de son existence car la religion traditionnelle ne lui suffit plus. Au cœur du christianisme la Trinité affirme que la grandeur de Dieu, sa sainteté, n’a pas pour fondement sa puissance, mais sa charité. L’homme sera vis-à-vis de Dieu en situation d’épouse. Alors Dieu s’intériorise, et Il y a une immense aventure à courir : le salut de Dieu. Ce regard nouveau sur un Dieu intérieur, c’est une redécouverte à faire qui intériorise toute l’histoire du monde, toute la connaissance humaine, tout l’amour humain : tout est changé et approfondi.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

Le vrai Dieu nous éveille à notre vie véritable

Dieu s’est effacé

Le déplacement d’intérêt que l’on constate, l’intérêt passionné que l’on prend de l’homme : on va vers l’homme parce que Dieu s’est estompé, Dieu s’est effacé, et cela dans le meilleur des cas. Dans le meilleur des cas, on va vers l’homme, on se rapporte à l’homme, on veut être comme l’homme, on ne veut pas se distinguer de l’homme et finalement, on va vers l’homme et on n’a plus rien à lui donner, parce que on a perdu contact avec Dieu.

On va vers l’homme et on n’a plus rien à lui donner, parce qu’on a perdu contact avec Dieu.

C’est ce que l’on remarque, n’est-ce pas, très souvent dans le langage des nouveaux apôtres : un désir passionné de se conformer à l’homme jusqu’à renoncer à des engagements que l’on a pris parce que, justement, ces engagements, comme le célibat, peuvent créer une barrière.

L’homme qui veut s’affirmer lui-même

Le fond dernier de cette crise, c’est une mise en question de Dieu par un homme qui veut s’affirmer lui-même… le problème gravite autour de sa dignité et de son inviolabilité.

Pourquoi n’être pas comme les autres ? Pourquoi ne pas entrer dans la plénitude de la vie humaine ? Ceci, encore une fois, ne constitue pas le fond dernier de la crise de l’Église et du monde. Je crois que vous avez bien saisi que le fond dernier de cette crise, c’est finalement une mise en question de Dieu par un homme qui veut s’affirmer lui-même, à partir d’une prise de conscience de sa dignité et de son inviolabilité. Et j’ai dit, je crois assez clairement, que cette conscience de l’inviolabilité et de la dignité humaines est en soi un élément parfaitement positif, donc digne de respect et fondamental. Si, il y a un problème de Dieu, c’est justement parce qu’il y a un problème de l’homme et que le problème de l’homme gravite autour de sa dignité et de son inviolabilité.

Notre seule défense contre le matérialisme ou plutôt notre raison de rejeter le matérialisme, c’est précisément cette prise de conscience de la dignité humaine. Celui qui refuse d’être traité comme un instrument, l’esclave qui revendique son autonomie, qui veut être l’origine et la source de ses actes, il témoigne de son humanité et il se trouve donc déjà du côté de la vie spirituelle puisque, si l’on croit que l’homme est simplement un animal qui ne se distingue pas de la brute, il n’y a plus de problème, puisqu’il n’y a pas d’homme et il n’y a pas de raison de chercher une solution quelconque.

Dieu, c’est lui le négateur de ma dignité, de mon inviolabilité. C’est lui qui est le négateur de l’esprit… C’est lui qui me traite en objet.

Et nous avons vu – à travers Nietzsche, à travers Freud, à travers Marx – nous avons vu que l’objection la plus profonde était justement celle-là : « Je ne peux être homme que si Dieu n’existe pas car je ne peux être homme que si je ne dépends de personne. Si je suis une créature, je suis dans la main d’un autre qui fait de moi ce qu’il voudra : mon destin est fixé par lui et non pas par moi et donc je suis finalement un objet pour lui, je suis une chose dans sa main et c’est lui qui est le négateur finalement de l’homme. C’est lui qui est le négateur de ma dignité, de mon inviolabilité. C’est lui qui est le négateur de l’esprit. »

C’est sous cette forme extrême que l’objection se fait jour dans l’esprit d’un Nietzsche et d’un Marx. C’est sous cette forme extrême que l’objection se fait jour, comme si j’ai le sentiment d’être un créateur, si je reconnais ma dignité, si je ne veux pas être traité comme quelque chose, si j’aspire à être quelqu’un, voilà que tout d’un coup Dieu est une espèce d’obstacle insurmontable. C’est lui précisément qui m’empêche de devenir quelqu’un. C’est lui qui m’empêche de dominer mon animalité. C’est lui qui me traite en objet.

La religion traditionnelle ne suffit plus

Et nous avons vu que en effet, sous un certain aspect, la religion traditionnelle aboutit à ce résultat et que la religion traditionnelle était à la fois nécessaire, inévitable, qu’elle demeure encore nécessaire pour la plupart des hommes, mais que, dès que on se pose la question, évidemment elle ne suffit plus. Et la religion traditionnelle, elle se caractérise par ceci qu’elle vient du dehors. Elle vient du dehors, elle vient par la tribu, elle vient par le groupe, elle vient par la société dans laquelle on est inséré.

Je vous rappelle – ce que vous savez – que l’immense majorité des nations chrétiennes ont été converties de force. Elles n’ont pas choisi le christianisme. Ce sont les princes qui ont choisi le christianisme, que ce soit Constantin et Théodose, Théodose 1er pour l’Empire Romain, ce sera Charlemagne pour les Saxons, ce sera Clovis pour les Francs, ce sera Etienne pour les Hongrois, ce sera Vladimir pour les Russes, ce sera telle reine d’Angleterre ou tel roi d’Angleterre pour les Anglais.

La religion a d’abord été un phénomène collectif… Un groupe, une collectivité, un royaume, une nation ne peut voir dans la divinité qu’une réalité extérieure à elle-même.

Donc il est certain que la religion a d’abord été un phénomène collectif inévitablement et que, sous cette forme, elle ne pouvait pas concerner directement les personnes. Un groupe, une collectivité, un état, un royaume, une nation ne peut voir dans la divinité qu’une réalité extérieure à elle-même, située dans un ciel transcendant à la terre et qui est assez puissante pour protéger la nation, pour la défendre contre ses ennemis et qui, éventuellement, d’ailleurs, la châtiera si elle est infidèle à son pacte avec la divinité. Ce sont des choses bien connues et qui, encore une fois, ont pu être bienfaisantes, comme elles ont été nécessaires et inévitables.

La religion traditionnelle est une pression sociologique

Qu’un village soit tout entier chrétien, qu’un village soit tout entier catholique et pratiquant, que les gens doivent en quelque sorte aller à la messe parce que, ils sont montrés du doigt s’ils n’y vont pas : il y a tel village catholique, il y a cinquante ans, où on savait qui ne faisait pas ses Pâques. C’était une ou deux, deux personnes dans tout le village qui étaient connus comme telles et qui étaient mises à part comme ne faisant pas leurs Pâques.

Cette pression sociologique, cette pression du village, cette pression du groupe, de la collectivité sur l’individu, ne pouvait avoir que des avantages : comme les gens sont moutons, il vaut mieux qu’ils soient moutons du côté du bien plutôt que du côté du mal. C’est un avantage pour eux ; c’est aussi un danger, car le jour où ils quittent leur village, qu’ils viennent en ville où ils sont perdus dans une masse inconnue et non pratiquante, ils suivent le mouvement et ils sont tentés de tout rejeter.

On a souvent remarqué que c’était les bretonnes qui, à Paris, étaient les prostituées. C’était des filles venant de régions particulièrement catholiques qui, déboussolées par leur arrivée dans la capitale, étaient privées de l’appui de la tradition, qui au pays les maintenaient dans le devoir, et qui à Paris, dans les difficultés où elles se débattent, n’arrivent plus à surmonter.

Le vrai Dieu fondement de notre autonomie nous éveille à notre vie véritable

Le vrai Dieu est le fondement de l’autonomie humaine. C’est le vrai Dieu qui nous éveille à notre vie véritable, parce que c’est lui qui nous fait passer du dehors au-dedans.

Donc, il est évident que, lorsque la tradition n’est plus vivante, lorsque elle est contestée comme elle l’est aujourd’hui, lorsqu’elle est contestée surtout au nom de l’autonomie, de l’inviolabilité humaine, on se trouve devant la plus grande difficulté et, à cette difficulté, nous avons déjà trouvé une réponse : il est évident que le vrai Dieu, loin de s’opposer à l’autonomie humaine, le vrai Dieu est au contraire le fondement de cette autonomie.

C’est le vrai Dieu qui – comme une source qui jaillit en vie éternelle au fond de nous-même – c’est le vrai Dieu qui nous enseigne notre liberté parce que il vient à notre rencontre, silencieusement, au-dedans de nous, parce que c’est lui qui nous éveille à notre vie véritable, parce que c’est lui qui nous fait passer du dehors au-dedans, parce que c’est lui qui nous met dans cet état d’émerveillement et de contemplation devant la beauté infinie qu’il est.

« Tard je t’ai aimée, beauté si antique et si nouvelle, tard je t’ai aimée… » Quand Augustin fait cette découverte, loin que Dieu lui apparaisse comme la limite, comme l’interdit, comme la menace, Dieu au contraire se révèle à lui comme la vie de sa vie. Il ne devient vivant qu’à partir de cette rencontre avec lui et il est merveilleusement comblé puisque c’est pour la première fois que il devient vraiment lui-même.

Nous en étions là. Nous pouvons ajouter ce que vous connaissez bien déjà, c’est que, cette révélation du Dieu intérieur dont notre Seigneur fait faire à la samaritaine la découverte merveilleuse, dont Jésus, d’ailleurs, conduit aussi ses Apôtres à la découvrir dans l’agenouillement, l’agenouillement du lavement des pieds, nous avons vu que cette merveilleuse libération a son centre dans la Trinité.

[Repère enregistrement audio : 13’ 52’’]

Le drame d’Israël, et l’entière nouveauté apportée par Jésus qui révèle la Trinité

L’Ancien Testament s’est fermé sur une nation

Il est évident que notre Seigneur a apporté à l’humanité quelque chose d’essentiellement nouveau. On cherche un accord entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Il y en a un, bien entendu, c’est que le Nouveau Testament est justement nouveau. Nouveau, nouveau, nouveau, nouveau ! Et que il est dans un contraste saisissant avec l’Ancien Testament, tel qu’il était compris, la plupart du temps.

Bien entendu, l’Ancien Testament bien compris n’est qu’une préparation au Nouveau et s’ouvre sur le Nouveau. Il prend signification dans le Nouveau. Il reste que, concrètement parlant, l’Ancien Testament tel qu’il a été compris, tel qu’il a été vécu, s’est fermé sur un peuple, s’est fermé sur une nation qui a cru qu’elle était choisie pour elle-même et qui a limité Dieu par cette croyance même.

Jésus apparaît comme celui qui met en danger la nation… Israël doit pour subsister rejeter celui qui apporte l’universel, celui qui vient fonder la religion des personnes où chacun est considéré comme un univers.

J’ai été très frappé, cette année plus que jamais, en pensant à la passion de notre Seigneur et à sa condamnation, par ce drame terrifiant où, au point de vue juif, au point de vue des gens religieux, des docteurs, des grands prêtres, c’est-à-dire de tout ce qui représente officiellement le judaïsme dans son ensemble, Jésus apparaît comme celui qui met en danger la nation, comme celui qui doit mourir pour que la nation ne périsse pas. Et en effet, au moment de cette rencontre tragique entre Jésus et les autorités juives, du fait que précisément l’élection a été comprise comme étant en faveur d’un peuple et non pas en faveur de tout le genre humain, du fait que l’élection a été limitée, que Israël se l’est appropriée, Que Dieu est devenu le Dieu de la nation, et le Dieu affirmé pour la nation, de ce fait la vocation d’Israël se renie elle-même puisque elle se ferme à l’universel et qu’elle doit, que Israël doit pour subsister rejeter celui qui apporte l’universel, celui qui vient fonder la religion des personnes où chacun est considéré comme un univers.

Ce drame immense – qui continue, puisque Israël est toujours présent – ce drame immense a des dimensions effrayantes parce que c’est sur la parole de Dieu, soi-disant, c’est en s’appuyant sur cette parole de Dieu, qu’Israël va refuser l’envoyé de Dieu.

La situation d’Israël au temps de Jésus

Il faut dire que le problème est inimaginable puisque, pour admettre l’envoyé de Dieu, pour admettre le Règne de Dieu, tel que Jésus l’entend, ce Règne de Dieu qui est le Règne de la vérité – comme il dit à Pilate – pour admettre ce Règne de la vérité qui s’adresse à tous ceux qui sont amis de la vérité, il aurait fallu qu’Israël renonce à exister comme nation.

Or, Israël existait comme nation. Et davantage : Israël, à l’époque de Jésus, n’avait pour s’affirmer que sa religion puisqu’elle était assujettie à l’Empire Romain, qu’elle n’était pas libre de ses mouvements puisque Israël était un pays occupé à l’époque de Jésus. Elle ne pouvait revendiquer son autonomie et son indépendance, espérer sa libération qu’en affirmant sa religion. Et vous savez que les Romains étaient en général respectueux de la religion des peuples vaincus parce que ils redoutaient le fanatisme religieux. Ils savaient qu’on en vient très difficilement à bout, et autant que possible, ils cherchaient à éviter la lutte sur ce terrain.

Et c’était justement sur ce terrain que les juifs pouvaient encore revendiquer un reste d’autonomie et d’indépendance. Si cela leur était enlevé, s’il fallait y renoncer, il ne resterait plus rien, il ne leur restait plus rien contre l’envahisseur. Quand quiconque semblait tiède, semblait n’être pas du côté de l’indépendance nationale, il représentait un danger pour la nation et vous vous rappelez la fameuse question sur le denier à payer à César. Ce piège qui est tendu à Jésus montre bien où ses adversaires veulent le saisir : l’opposer au rêve et au désir d’indépendance nationale.

Si un savant suisse contemporain a pu dire que Jésus en effet, au point de vue national, était un danger pour sa nation à l’époque où il a été condamné, il touche précisément le point que j’essaie de mettre en relief en ce moment. Il y avait là donc une confrontation terrible, et vous savez d’ailleurs que, en l’an 70, c’est-à-dire une quarantaine d’années après la mort de Jésus, le temple a été brûlé par les Romains, la ville incendiée, et que, dans une seconde guerre sous Adrien en 130-132, cela a été la fin du Judaïsme de cette époque, la grande dispersion.

Nous sommes encore captifs du Judaïsme dans la mesure où l’Ancien Testament reste une espèce de norme, de règle, de Parole de Dieu prise dans l’absolu.

Quoiqu’il en soit, le Judaïsme dispersé n’a pas renoncé d’ailleurs à ses espérances nationales et il les a reconstituées sous la forme concrète de l’Etat israélien d’aujourd’hui. Donc cette histoire n’est pas terminée, ce drame n’a pas trouvé son dénouement et nous sommes encore nous-mêmes captifs du Judaïsme dans la mesure où l’Ancien Testament reste pour nous une espèce de norme, de règle, de Parole de Dieu prise dans l’absolu.

La Révélation est une pédagogie

Quand nous lisons à la messe les guerres d’Israël, quand nous lisons les massacres organisés par Israël et que nous disons « Deo gratias » sur ce thème, le massacre des Amalécites, nous risquons de commettre un contre-sens. Or tout cela est une manière très, très primitive de considérer Dieu.

La Révélation passe par des hommes limités et passe en particulier par une collectivité qui ne peut situer son Dieu qu’en dehors d’elle-même.

C’est une manière très primitive de considérer la guerre, qui n’a rien de religieux au sens évangélique, tout cela doit être replacé dans une espèce de pédagogie, dans une marche vers le Christ, où il y a beaucoup d’imperfections, beaucoup de limites qui tiennent à ce que la Révélation passe par des hommes limités et passe en particulier par une collectivité qui ne peut situer son Dieu qu’en dehors d’elle-même.

Le Christ va nous apporter une révélation de Dieu essentiellement nouvelle, dont il sera victime, puisque il ne pourra l’affirmer qu’en étant mis à mort par la nation, pour la nation, et pour le monde entier comme le dit saint Jean. Et le fond de la Révélation christique, c’est justement la Trinité.

La Trinité est l’affirmation d’une grandeur de charité

Et la Trinité, c’est une immense délivrance pour l’esprit, parce que la Trinité, comme je l’ai dit des milliers de fois, la trinité c’est l’affirmation de la grandeur de Dieu fondée sur la sainteté de Dieu, et cette sainteté de Dieu elle n’est pas articulée, elle n’a pas pour fondement la puissance de Dieu, mais la charité de Dieu.

Dieu est charité. Dieu est Dieu parce qu’il est une communion d’amour… Dieu est Dieu parce qu’il ne s’atteint lui-même et n’a prise sur son être qu’en le communiquant.

Dieu est charité. Dieu est Dieu parce qu’il est une communion d’amour. Dieu est Dieu parce qu’il n’a rien. Dieu est Dieu parce qu’il se dépouille de tout. Dieu est Dieu parce qu’il perd éternellement tout. Dieu est Dieu parce que il ne s’atteint lui-même et n’a prise sur son être qu’en le communiquant. Dieu est Dieu parce qu’il ne colle pas à soi. Dieu est Dieu parce qu’il est libre de lui-même. Et c’est là que, justement, la Révélation chrétienne, la Révélation du Christ et dans le Christ et qui est le Christ, nous atteint au cœur de notre cœur parce que justement, le Dieu que Jésus nous révèle est un Dieu qui est libre de lui-même. Il ne subit pas son être : Il le donne. Il est Dieu parce que sa vie n’est qu’une éternelle circulation d’amour où le tout de son être est continuellement échangé du Père au Fils, dans la respiration du Saint-Esprit.

[Repère enregistrement audio : 26’ 52’’]

L’homme préfabriqué

La nature de notre problème

Et c’est là une entière nouveauté, une entière nouveauté parce que nous n’arrivions pas à résoudre notre problème !

Notre problème est resté insoluble. Il l’est toujours, car celui qui revendique sa dignité, celui qui veut être Dieu, celui qui ne supporte pas de n’être pas Dieu s’il y a un Dieu, celui qui revendique le plus fort son inviolabilité, celui qui refuse l’esclavage à l’égard des hommes et à l’égard de Dieu, sur quoi fonde-t-il sa revendication ? Il ne le sait pas lui-même. Il est venu dans le monde comme tous les animaux par le sein de sa mère, il ne s’est pas donné sa nature, il ne s’est pas donné son tempérament, il ne s’est pas donné son époque, son milieu, son hérédité, son histoire, sa race, la couleur de sa peau, la langue qu’il parle, les traditions dont il vit, les goûts qui sont les siens : il est totalement préfabriqué. Il est condamné à mourir, il pourrira dans le tombeau comme tous les animaux. Sur quoi repose son inviolabilité ?

Ce moi qu’il affirme, « je », « moi », tous les autres l’affirment à leur tour. N’importe qui dit « je » et « moi », depuis qu’il sait parler ! Et personne ne peut fonder ce « je » et « moi ». Ce « je » et « moi » qui nous reprend tout le temps, dont nous sommes esclaves, que nous avons toujours à la bouche, que nous opposons au « je » et « moi » des autres, ce « je » et « moi » qui se raconte à lui-même, qui se justifie à ses propres yeux, qui s’affirme aux yeux des autres, mais qui est-il ?

Dans la Révélation de Jésus-Christ, nous sommes en face de la suprême personnalité…, et nous voyons que cette vie personnelle… est une éternelle démission, une éternelle relation à l’Autre.

Il est lui-même préfabriqué. Il est lui-même sans fondement et voilà que justement, dans la Révélation de Jésus-Christ, nous sommes en face de la suprême personnalité, nous sommes en face de la vie personnelle au degré infini et nous voyons que cette vie personnelle – du moins nous sommes instruits par Jésus – que cette vie personnelle est une éternelle démission, une éternelle relation à l’Autre, que cette vie personnelle se constitue précisément dans ce dépouillement absolu, dans cette transparence à l’Autre, dans cette virginité du regard où le regard ne revient jamais sur soi et vers soi, mais est uniquement tendu vers l’Autre.

Notre problème s’éclaire

Nous apprenons donc que la suprême personnalité se constitue dans une souveraine démission, dans une suprême démission, dans une suprême transparence et dans une parfaite virginité.

Alors notre problème s’éclaire. Il s’éclaire d’ailleurs du fait que la rencontre avec cette Présence au plus intime de nous-mêmes a déjà revêtu cette allure. Quand Augustin découvre au fond de son cœur la « beauté si antique et si nouvelle », c’est dans un élan total vers elle qu’il la découvre. Il la découvre dans le don qu’il fait de lui-même, ce don qui jaillit spontanément du don qu’est, au fond de son cœur, la « beauté toujours antique et toujours nouvelle » qui justement n’avait jamais cessé de l’attendre.

Notre problème se résout au cœur de la divinité… Il faut nous donner totalement, n’être plus que une relation vivante à un Autre.

Notre problème se résout au cœur de la divinité. Il se résout dans ce don. Il se résout dans cette démission. [Mots effacé de l’audio : Il se résout dans cette perception très nette] que pour être l’origine de nous-même, pour être les créateurs de nous-mêmes, il faut nous donner totalement, il faut nous démettre de nous-même, il faut cesser de nous posséder, il faut n’être plus que une relation vivante à un Autre.

Alors l’espace s’ouvre…, je suis totalement libéré comme Dieu. Je deviens comme Dieu qui est Dieu parce qu’il est libre éternellement et infiniment de soi.

Et en effet, comment puis-je, si je ne me suis pas fait moi-même, ne pas subir mon être ? Comment puis-je décoller ? Comment puis-je circuler dans la lumière à l’intérieur de moi-même si je ne me donne pas tout entier ? C’est quand je prends tout le paquet et que je le donne tout entier que je cesse de le subir. C’est alors que l’espace s’ouvre, et que, en donnant tout, je suis totalement libéré comme Dieu. C’est alors que je deviens en effet comme Dieu qui est Dieu parce que il est libre éternellement et infiniment de soi.

[Repère enregistrement audio : 33’ 08’’]

Situation de l’homme en égalité et en réciprocité nuptiale avec Dieu. Le Dieu Trinité ne peut être une réalité dans l’histoire humaine qu’à condition d’être révélé par chacun de nous.

Un monde libre

Il y a là toute une expérience de la virginité du regard, de la virginité de l’amour, de la virginité de l’être qui est infiniment riche et créateur.

Alors, toute une vision de Dieu découle, j’entends, toute une vision des rapports de Dieu et de la créature, découle de cette Révélation christique. Il est évident que si Dieu est liberté absolue et infinie, il ne peut créer qu’un monde libre, un monde appelé à la liberté, un monde dont la vocation est la liberté, un monde qui doit être ou du moins qui doit devenir ce que Dieu est.

Vous voyez déjà : ceci va exactement dans le sens de nos tendances les plus profondes, de nos expériences les plus vérifiables. Je peux vérifier à chaque instant que je ne suis libre qu’en cessant de me regarder. C’est mon regard vers l’Autre, (majuscule), vers l’Autre infini caché en moi ou dans les autres ou dans toute créature, c’est ce regard vers l’Autre qui est ma libération et qui est ma liberté.

Mais il y a une expérience qui va donc dans ce sens : c’est la paternité humaine ou la maternité humaine. Il est évident que, un père qui est digne de ce nom, un père qui aime ses enfants d’un véritable amour, il peut être la providence de ses enfants, la providence matérielle. Il leur donne tout, il travaille pour eux, ils ne manquent de rien grâce à lui, il est le chef de la famille, il peut leur demander de se plier à l’ordre de l’ensemble pour le bien de ses enfants.

Mais il y a une chose qu’il ne peut pas faire, c’est de dominer la conscience de ses enfants, c’est de leur imposer ses idées, c’est de violer leur autonomie. Un père digne de ce nom, il est à genoux devant la conscience de ses enfants, il sait que, il ne peut l’éduquer que par le don de lui-même. Il sait que, il ne doit l’atteindre qu’en s’effaçant dans la lumière divine. Il sait que c’est du dedans qu’il doit aborder cette conscience et qu’il ne peut l’atteindre du dedans que, en vivant toujours plus totalement de Dieu qui est intérieur à cette conscience, et qui, non seulement est intérieur à cette conscience, mais qui en fonde l’intériorité et l’inviolabilité.

Donc, déjà un père humain sait que son autorité ne peut s’exercer que pour susciter l’autonomie et l’inviolabilité de la conscience de ses enfants, que c’est lui qui doit le premier la respecter et que c’est dans le respect qu’il témoignera à la conscience de ses enfants, que ceux-ci découvriront la dignité de leur vie intérieure.

Une situation d’égalité devant Dieu

Et là Dieu va créer justement, un monde auquel il va révéler sa dignité, un monde qu’il appellera à cette grandeur, un monde qu’il appellera à être libre devant lui. Et ceci un auteur du Moyen-Age l’a dit d’une façon absolument bouleversante, c’est cet auteur – c’est peut-être saint Thomas d’Aquin on ne sait pas si c’est lui, en tout cas c’est un auteur du Moyen-âge – qui a dit ceci : « Ce qui enflamme l’âme à l’amour de Dieu, c’est cette humilité de Dieu – cette humilité de Dieu – qui fait que Dieu, à l’égard des anges et des hommes, s’est fait le serviteur comme acheté au marché, l’esclave comme acheté au marché de chacun d’eux, comme si chacun était son dieu. Et c’est pourquoi, dit l’Evangile, il se ceindra d’un tablier et il se mettra à les servir. »

L’homme devant Dieu, sera dans cette situation d’égalité… Il sera vis-à-vis de Dieu dans une réciprocité d’épouse, dans une réciprocité nuptiale.

Rien n’est plus bouleversant que cette conception. Dieu s’est fait l’esclave de la créature humaine et angélique, ou angélique et humaine, comme s’il avait fait de chacune son dieu. C’est exactement ça : si Dieu veut créer, si il est le Dieu Trinité, si il est le Dieu liberté, si il est le Dieu totalement dépouillé de lui-même, si il est le Dieu Esprit, si l’homme est esprit, s’il est appelé à être esprit pour adorer Dieu en esprit et en vérité. Cela veut dire que l’homme, devant Dieu, sera dans cette situation d’égalité. Il ne dépendra pas de Dieu comme un esclave. Il sera vis-à-vis de Dieu dans une réciprocité d’épouse, dans une réciprocité nuptiale où son « oui » est indispensable au « oui » de Dieu. « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. »

Au cœur du Christianisme, le Dieu Trinité

Et remarquez que nous sommes là au cœur du Christianisme car enfin, ce que notre Seigneur accomplit dans sa passion, c’est précisément d’affirmer devant Dieu l’égalité de l’homme et de Dieu. Si Dieu donne sa vie pour l’homme, si il ne veut le reconquérir qu’au prix de sa vie, c’est que, pour lui, l’homme égale lui-même, c’est que pour Dieu, l’homme égale Dieu. [Cette dernière phrase est martelée de la main sur la table…]

C’est toujours évidemment dans la même situation que le père qui veut atteindre son enfant et lui révéler la dignité de sa conscience. Il n’y a plus qu’une solution : l’enfant n’est plus soumis ici à son père, il est vis-à-vis de son père dans une attitude de réciprocité nuptiale. Il y a là une égalité absolue dans la dignité, dans le dépouillement, dans la démission, dans le don de soi.

Toute la vision de la création est totalement différente suivant que vous vous placez en regard du Dieu Trinité ou du Dieu simplement maître du monde.

Donc toute la vision de la création est totalement différente suivant que vous vous placez en regard du Dieu Trinité ou du Dieu simplement maître du monde, tel que pouvaient le concevoir les auteurs de la Genèse. L’auteur de la Genèse voit en Dieu celui qui, par une puissance infinie, suscite le monde. Et c’est déjà une vision merveilleuse que Michel Ange a illustrée magnifiquement. C’est déjà une vision d’une très haute magnificence, mais c’est une vision encore très imparfaite dans ce sens que Dieu n’apparaît pas comme engagé : l’homme est devant lui comme une créature qui a été tirée du néant et qui doit le reconnaître. C’est une créature qui est soumise à une épreuve dont la sanction est terrible si elle échoue dans cette épreuve ; si elle refuse la soumission, ce sera la catastrophe pour l’individu, pour toute la race, pour toute la nature, pour tout l’univers. Et c’est ce qui arrive. Mais Dieu est en dehors du jeu. Dieu reste dans sa souveraineté intangible.

Le Dieu Trinité qui se révèle en Jésus, le Dieu Trinité qui agonise, le Dieu Trinité qui meurt sur la croix, c’est au contraire un Dieu engagé jusqu’à la mort dans la création. C’est un Dieu qui ne peut pas sauver ses droits, en quelque manière, contre l’homme parce que son univers n’est pas un univers de souveraineté et de dépendance. C’est un univers nuptial, un univers de liberté et d’amour. L’homme n’est plus tiré du néant quand il est libre car cette liberté, cette dignité le constitue comme une valeur infinie, comme le père ne voit pas dans son enfant, lorsque il forme sa conscience, il ne voit pas le fœtus qu’il a été dans le sein de sa mère : il est maintenant là, bien vivant devant lui et, maintenant qu’il existe, il existe avec toute sa dignité de conscience inviolable.

Un Dieu qui s’intériorise

Dès lors que la création existe, est douée d’intelligence, comme dans les anges et dans les hommes ou les habitants d’autres planètes qui sont doués d’intelligence, cette création est inviolable pour Dieu puisqu’elle est appelée à cette dignité suprême, puisque Dieu l’a créée pour cela, justement pour communiquer cette sainteté, pour communiquer cette démission, pour communiquer cette grandeur, pour communiquer cette transparence et cette virginité, pour communiquer cette joie de tout donner qui est la joie divine.    

L’objection tombe donc radicalement, l’objection de Nietzsche, l’objection de Marx, l’objection de Freud : sans Dieu, il n’y a pas d’homme, sans Dieu, mais il s’agit justement du Dieu intérieur, du Dieu qui est une source qui jaillit en vie éternelle, du Dieu qui donne sa vie, du Dieu qui se donne lui-même, du Dieu qui est le pain vivant après avoir été et en étant éternellement le crucifié, pour tous ceux et par tous ceux, et en tous ceux, qui refusent la dignité et la liberté et l’amour.

C’est un tout autre paysage, c’est un tout autre aspect, c’est un tout autre Dieu, c’est un Dieu qui s’intériorise. Il n’y a plus un Dieu de la tribu, un Dieu des nations, un Dieu logé derrière les étoiles, mais un Dieu qui est intérieur, qui n’est dans aucun lieu, qui nous délivre du lieu, qui nous délivre du temps, qui nous éternise, qui nous consacre, qui fait de chacun le centre d’un univers nouveau, qui ne peut exister, qui ne peut être perçu, reconnu que par le don de chacun.

Ce Dieu qui est intérieur à nous-même, il ne peut être une réalité dans l’histoire humaine qu’à condition d’être reçu, d’être révélé par chacun de nous.

Il y a donc une immense aventure à courir et cette aventure, ce n’est rien de moins que le salut de Dieu, puisque ce Dieu qui est intérieur à nous-même, il ne peut en effet circuler dans l’univers, il ne peut être une réalité dans l’histoire humaine qu’à condition d’être reçu, d’être perçu, d’être révélé par chacun de nous dans la transparence de sa vie.

[Repère enregistrement audio : 48’ 38’’]

Une redécouverte à faire, tout est changé et approfondi dans l’intériorisation

Un monde qui naît à chaque instant du silence

Il est impossible pour un être comme nous-même…, de triompher de toutes ses limites sans être constamment un regard nouveau sur ce Dieu intérieur… et qui ne peut se révéler qu’à travers notre amour.

Il y a un souci qui éclaire tout, c’est justement cette sollicitude pour le Dieu que nous portons en nous. Il est impossible pour un être comme nous-même, impossible pour un être préfabriqué, pour un être limité, pour un être assujetti à son organisme, pour un être qui doit mourir physiquement, il est impossible de triompher de toutes ses limites – y compris la mort – de triompher de toutes ses limites sans être constamment un regard nouveau sur ce Dieu intérieur, et caché au fond de la vie, de toute vie, de toute réalité et qui est confié à notre amour et qui ne peut se révéler qu’à travers notre amour.

Il y a tout un monde de silence, tout un monde qui naît à chaque instant du silence, qui peut naître du silence dans la mesure où nous sommes attentifs à cette Présence du Dieu confiée à notre amour. Si l’autre est le porteur de Dieu, si moi je suis le porteur de Dieu, si Dieu est notre libération, si Dieu est le fondement de notre dignité, si nous ne pouvons devenir nous-même que dans une relation permanente avec lui, si la grande aventure c’est que chacun révèle et communique cette Présence à l’autre, si c’est Dieu qui est limité, abîmé, si c’est Dieu qui est obscurci, si c’est Dieu qui est effacé, si c’est Dieu qui est éteint, pour reprendre le mot de saint Paul, quand je m’affirme moi-même, dans mon égoïsme, et dans ma vanité, et dans ma jalousie, et dans mon ambition, et dans ma sensualité, si c’est Dieu qui est éteint, alors bien sûr la prise de conscience de cette situation va me redresser : je ne peux pas persévérer dans mon refus s’il atteint Dieu, s’il crucifie Dieu, s’il ramène le Christ au jardin de l’agonie, si Jésus, comme dit Pascal, est en agonie jusqu’à la fin du monde.

Une redécouverte à faire, l’expérience essentielle

Il y a toute une redécouverte à faire qui intériorise toute l’histoire du monde, toute la connaissance humaine, tout l’amour humain…, tout est changé et tout est approfondi dans cette intériorisation.

Donc, il y a toute une redécouverte à faire qui intériorise toute l’histoire du monde, toute la connaissance humaine, tout l’amour humain, tous les rapports de l’homme avec son corps et avec le corps des autres, avec son esprit et avec l’esprit des autres, avec le passé de l’humanité, avec son avenir, avec la Bible et sa juste interprétation, avec le mystère de l’Eglise et son enracinement dans notre vie, tout est changé et tout est approfondi dans cette intériorisation et dans ce grand souci d’un Dieu qui est caché dans ma vie et qui ne peut se révéler qu’à travers ma vie.

Il va de soi que tous les prêtres en difficulté, toutes les religieuses en problème auraient affronté leur problème autrement, s’ils avaient fait cette expérience essentielle d’un Dieu fragile, d’un Dieu caché en eux, d’un Dieu confié à leur amour. Ils n’auraient pas jeté ces hauts cris, ils n’auraient pas rempli le monde de leurs clameurs, ils ne se seraient pas exhibés devant les télévisions, ils n’auraient pas célébré leur mariage à grand éclat, ils seraient entrés dans l’oraison, ils auraient compris que la grande découverte, ce n’est pas de jeter tout par-dessus bord mais c’est d’intérioriser tous nos engagements pour les rendre infiniment plus exigeants, mais libérateurs, libérateurs.

Car, si vraiment Dieu est ce bien suprême, s’il est l’espace où notre liberté respire, s’il est la transfiguration de la vie aujourd’hui, s’il est notre immortalisation aujourd’hui, s’il est l’éternité de toutes nos tendresses, s’il est le lien qui nous rend intérieurs à tous les autres, la seule affirmation de nous-même, c’est de l’affirmer lui davantage dans une plus grande fidélité et dans un plus grand amour.

Les blocages de la théologie de l’objet et du monde sécularisé

Mais, bien sûr, ceux qui ne l’ont pas rencontré sous cette forme et à travers cette expérience, comment auraient-ils pu ne pas sentir ce viol que représente une divinité affirmée du dehors, qui est la négation de notre autonomie et de notre inviolabilité ? Comment n’auraient-ils pas ressenti comme un outrage cette dépendance de notre esprit à l’égard d’un personnage extérieur à nous-même qui a déterminé notre histoire, qui l’a déjà résolue, qui a décidé éternellement de notre destin ?

Les prêtres qui ont appris une théologie de l’objet, qui ont appris Dieu comme une géométrie que l’on peut étudier sans engagement, qui ont été à l’école d’un premier moteur qui ne peut rien que se tourner vers lui-même parce qu’il ne peut jamais s’intéresser à rien qu’à travers ce qu’il est, comment est-ce que ces gens-là, qui sont plongés dans un monde sécularisé, dans un monde où la science matériellement efficace est tout, comment est-ce qu’ils auraient pu prendre conscience de la richesse infinie de leur vocation ?

Nécessairement, ils se sont sentis coincés dans une aventure qui n’en est plus une, enfermée dans un système d’obligations qui n’a aucune espèce de sens, parce que leur vie ne s’est pas ravitaillée, elle n’a pas pu se ravitailler étant donné qu’ils n’avaient jamais été orientés vers ce Dieu intérieur en eux-mêmes. Ils n’ont pas compris qu’ils portaient en eux le bien commun de toute l’humanité et de tout l’univers et que c’était dans le silence de leur amour que leur action prenait sa source et son efficacité.

[Repère enregistrement audio : 57’ 13’’]

Il n’y a pas d’aventure plus grande et plus passionnante que celle d’être chargé de Dieu et d’avoir à l’enfanter en toute créature

Il y a donc certainement un tournant à prendre : il faut que le Dieu de la Tradition s’intériorise. Il faut qu’il s’universalise. Il faut que la vocation d’Israël apparaisse comme une vocation provisoire et en faveur des autres, et non pas en faveur d’un peuple éternellement élu.

S’il y a eu un peuple élu, c’est comme je l’ai dit si souvent, parce que une vocation collective était à l’époque et dans le milieu, la seule possible. A une époque où on ne croyait pas a l’immortalité de la personne, à une époque où l’individu n’était rien en regard de la race et de la nation, c’est la nation qui est appelée à rendre témoignage, mais non pas pour elle-même mais pour tout l’univers jusqu’à ce que ce témoignage s’intériorise et devienne une religion personnelle.

Jésus justement va instituer ce Royaume intérieur en rendant témoignage à la vérité, en rendant témoignage à la vérité, et quiconque est disciple de la vérité entend sa voix. C’est ce témoignage intérieur qui va décider de tout et chacun est appelé, chacun est chargé de Dieu, de l’humanité, de toute l’histoire et de tout l’univers. Il n’y a pas d’aventure plus grande et plus passionnante que celle d’être chargé de Dieu et d’avoir à l’enfanter en toute créature selon le mot d’ailleurs de notre Seigneur lui-même : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur, et ma mère. »


(*) Note d’introduction par le père Paul Debains :

Cette année de 1972 fut particulièrement riche en enseignements donnés par Zundel. En janvier il donna une série de conférences au Cénacle de Paris, puis il est parti à Rome pour donner la retraite devant le Pape, et ensuite, au mois de mai, il reprit un peu la même chose, mais d’une façon plus appuyée. Jésus est venu pour nous révéler un autre Dieu que celui communément adoré jusque-là, même en Israël, la révélation en ayant été préparée dans l’Ancien Testament. Mais la révélation qu’il apporte, la révélation qu’il est, transcende cette ancienne révélation, et il reste possible que nous-mêmes encore aujourd’hui servions surtout cet ancien Dieu, que l’on sert communément, depuis toujours ? Surtout par un ensemble de pratiques, devenues compliquées en Israël, témoin le livre du deutéronome. Aujourd’hui on abandonne facilement les pratiques et mais l’on reste facilement fidèle à l’ancien Dieu sans avoir découvert et expérimenté le Dieu de Jésus-Christ. Il le révélera par Sa Passion-mort-résurrection.

Si l’on s’arrête par exemple à la pratique de la justice, enseignée par le Dieu de Jésus-Christ, elle transcende ce que nous pouvions pratiquer jusque-là. C’est toute autre chose que les pratiques vétéro-testamentaires ! Alors sommes-nous chrétiens ?