« La Religion est pour les hommes » dit Newman (dans les Essais sur le Développement de la Doctrine Chrétienne).
Or, les Hommes sont à la fois :
CHAIR et ESPRIT,
INDIVIDU et SOCIETE.
Vivre pour la chair sans souci de l’esprit,
Vivre pour l’esprit en méprisant la chair,
Développer son individualité au détriment de la société,
Exalter la société en sacrifiant les personnes.
Autant de mutilations, autant d’erreurs, autant de périls, autant d’attentats contre la vie… Aussi bien que l’Esprit de Dieu a créé la chair. Pour se tourner vers lui, l’homme n’a pas à se diviser, d’avec son corps et à jouer au pur esprit, mais à lui imposer le mouvement de son âme en l’associant à ses élans par le geste et le rythme, par la parole et le chant. Et pas davantage pour devenir membre de la cité, l’individu ne peut séparer de soi-même l’être religieux qu’il est en son particulier.
Si Dieu est sa fin dernière, il l’est aussi de la société où il trouve son complément naturel : autrement, la vie aurait deux buts irréductibles l’un à l’autre et l’unité de l’homme périrait.
La Religion sera donc publique, autant que privée, sensiblement manifestée et visiblement hiérarchisée, embrassant tous les plans de l’Etre, complexe comme la vie, et riche comme elle, ne pouvant être définitif que la plénitude de la vie. Toute doctrine qui perd de vue l’une quelconque de ces données est nécessairement fausse par quelque endroit et ne peut donc passer pour la véritable religion.
« La Religion est pour les Hommes », mais ce n’est point assez, il faut dire encore : « La Religion est par les Hommes. »
Dans ce sens, elle sera normalement transmise et expliquée, et socialement parlant, conduite et gouvernée par des hommes :
A moins de tout abandonner à la fantaisie des individus ou de requérir une révélation personnelle pour chacun, et pour l’ensemble une ordonnance miraculeuse, ce qui n’est même pas concevable et ne saurait en tous cas être affirmé à priori.
Il ne reste donc qu’à s’en tenir aux données de la raison.
La Religion est par les hommes, comme elle est pour les hommes. Mais on ne peut transmettre une doctrine et l’expliquer que dans la mesure où on la connaît. Or, quelque intelligence que l’on suppose à ceux qui ont mission de l’enseigner, ils n’en restent pas moins soumis, dans une certaine mesure, aux limites de l’homme : les uns voient des choses un aspect que d’autres laissent dans l’ombre, pour relever à leur tour, en certains points que les premiers méconnaissent. Tous sont de leur temps en empruntent le langage, en partagent les amitiés, en agitent les problèmes et en subissent les questions. Que ces questions soient dignes ou non d’occuper leurs esprits, dès lors qu’elles passionnent leurs contemporains, et qu’ils proposent leur enseignement sous l’angle visuel propre à leur entourage, en fonction, et parfois même, dans la formule des systèmes philosophiques reçus.
Tout cela dans l’hypothèse la plus favorable, où les hérauts d’une doctrine seraient doués de génie, et représenteraient des types achevés de la plus exquise humanité. Ce cas sera évidemment très rare. Le plus souvent, il faudra ajouter celles de l’ambiance, les limites de l’interprète et du docteur : intelligence moyenne ou bornée, tendance spéculative ou pratique, hypertrophie ratiocinante ou affective et par surcroît, vices de tempérament et défaillances morales. Tout cela, nécessairement, marquera de son empreinte toute discipline reçue des hommes et constituera un déchet d’autant plus redoutable que la doctrine sera plus haute. C’est pourquoi la doctrine religieuse en pâtira plus que tout autre. Il serait absurde d’en prendre occasion de scandale.
La science aussi est par les hommes et Dieu sait que les hommes de science y mêlent parfois des intérêts qui n’ont rien de commun avec la vérité. Et pourtant, quel serait l’état de la culture si chacun devait reprendre à nouveaux frais, l’investigation de cet innombrable univers, sans initiateur et sans collaboration ? Et la vie encore est par les hommes – mais la procréation est rarement immaculée. Faut-il regretter d’être né ?
Les amours des fleurs sont plus chastes peut-être que celles des hommes et plus pure, à coup sûr, que les nôtres, est la science des anges.
Mais ni l’insensibilité du végétal, ni la simplicité de l’esprit pur ne nous conviennent. Tout ce qui est reçu dans un être est modifié selon sa nature, car il ne peut réagir que selon ce qu’il est. La religion, même la plus haute, prendra donc nécessairement, dans l’homme, une certaine temporisation charnelle, un certain goût de terroir, une certaine allure temporelle, dont les Séraphins pourront justement se détourner, mais que les hommes ne pourront incriminer qu’en oubliant ce qu’ils sont.
Le Fils de l’Homme, lui, ne l’oubliait pas. Il savait ce qu’il y avait dans l’homme : ses nécessités, ses besoins, ses grandeurs, ses misères, ses limites et ses défaillances. Mieux que personne, il mesurait l’écart de l’œuvre divine aux instruments qu’il choisissait pour l’accomplir :
« Race d’incrédule et perverse, jusqu’à quand serai-je avec vous et vous supporterai-je ? » (Marc 9:19; Mat 17:17; Luc 9:41) Et pourtant, il n’hésite pas :
« Suivez-moi et je vous ferez pêcheurs d’hommes. » (Marc 1:17; Mat 4:19; Luc 5:10)
Il remet toutes choses entre leurs mains. Sa Parole, sa puissance, son troupeau… « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le Ciel, tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié dans le Ciel. » (Mat 18:18) Il les envoie dans le monde avec l’eau et l’onction, le pain et le vin, le corps et le sang… « Allez, faites des disciples toutes les nations, les baptisant au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé. – Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des siècles » (Mat 28:19-20).
Pour eux, ils furent longs à croire et à comprendre ce que leur Maître attendait d’eux. Mais quand leurs yeux s’ouvrirent, ils surent lui rendre témoignage, avec une fermeté et une confiance dont ils ne cessèrent de lui faire hommage.
« Jugez s’il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu’à Dieu; pour nous, nous ne pouvons pas ne pas dire ce que nous avons vu et entendu. » (Actes 4:19-20)
Toute leur humilité est dans ces mots, et toute leur fierté. C’est lui qui les a choisis : leur autorité n’est que leur obéissance. C’est pourquoi ils pourront écrire sans trembler : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous. » (Actes 15:28)
En vérité, il y a plus ici que Simon, fils de Jean et André, plus que Philippe et Barthélemy, plus que Mathieu et Thomas le publicain, plus que Jacques fils d’Alphée et Thaddée que l’on nomme Jude, plus que Simon le zélé et plus que Mathias qui prit la place de Judas : IL Y A L’ÉGLISE.
A quelle fin, aussi bien, le second Adam a-t-il paru, sinon pour s’agréger une humanité nouvelle qui vivrait en LUI, afin de vivre en Dieu ? Comme un corps s’accroît, changeant en soi, tout ce que son milieu lui offre de substances assimilables, de même, dans une certaine mesure, le Christ s’accroît, changeant en son Corps mystique, tous les hommes en qui la Parole et l’Esprit, le Verbe qui frappe l’oreille et celui que, dans le silence, écoute le cœur, font sourdre la foi : les Douze en premier lieu, puis tous ceux qui se laisseront vaincre par leur témoignage, voilà l’Église : LE CHRIST DANS L’UNITÉ de ses MEMBRES.
Le monde retourne à sa source, le règne du moi cède au Règne de Dieu, et l’ordre d’en haut, par la diversité des organes, la complexité des fonctions, la hiérarchisation des pouvoirs, reconquiert son empire en rassemblant toutes créatures par le lien d’une indivisible charité.
Ici, point d’anarchie, mais la soumission de tous au chef, dont tous reçoivent la vie : LE CHRIST.
Ceux qui commandent, le font en son nom. Ceux qui obéissent, n’obéissent qu’à lui. C’est pourquoi tous sont libres, libres d’eux-mêmes et vivant pour Dieu. Voilà l’Eglise qui nous montre Jésus et nous le donne en nous assimilant à lui.
Faite pour les hommes, à coup sûr, mais afin qu’ils se dépassent, eux-mêmes, soulevés par des forces qui ne viennent point d’eux ; ils vivent de la pensée et de l’amour, de l’ordre et de la joie, qui sont la vie des Trois Personnes.
Transmise par des hommes – mais investie d’un plus grand qu’eux, pour accomplir ses gestes et redire son message :
Signes vivants qui tirent tout de LUI, pour attirer tout à LUI.
Sacrements vêtus de chair, dont l’action vise les plus secrets replis des âmes, pour les jeter aux abîmes de grâce où elles puiseront, avec leur propre renouvellement, de quoi spiritualiser leur corps et reconstruire la cité. Communiquant à toutes les entreprises de l’homme, le rayonnement de la Présence divine qui les harmonise au-dedans.
Voilà le mystère de l’Eglise, que les yeux du corps ne peuvent découvrir – pour lequel les Apôtres ont donné leur vie, afin d’affirmer en lui et de nous garder par LUI,
Le mystère de Jésus qui s’épanouit en lui.