25-31/08/2017 – Conférence – Le vrai visage de l’Église

25/08/2017
août 2017

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Conférence de Maurice Zundel au Caire le 4 juin 1963. Inédit. Les titres sont ajoutés.

Résumé : L’homme est modelé par sa famille, le milieu, sa culture, et les étrangers sont vus comme des barbares, d’où la difficulté de communiquer. Se pose la question de la société capable de reconnaître en tout homme un infini possible. Jésus à dérangé la biologie collective de sa société en enseignant la grandeur divine comme une évacuation de soi, et la grandeur de l’homme dans le dépouillement. L’Église est alors une société pour se démettre de soi et se faire homme ; mais en héritant par ailleurs du dieu-pharaon elle n’a pas compris la révolution de l’Évangile qui est que la grandeur c’est l’éternelle pauvreté. En l’Église nous sommes liés à Jésus-Christ ; quelque soient les dévoiements il ne faut pas confondre les hommes avec l’Église. Elle est confiée à tous et à chacun comme une société où l’on se fait homme en s’engageant dans le dialogue mystique de l’Imitation de Jésus-Christ.

L’homme modelé par la famille et le milieu

L’enfant est élevé avec foi dans le sens de la patrie… et il entre dans cette immense histoire où il subit tout cet automatisme passionnel qui suscite des événements qui n’ont rien à voir avec la vie de l’esprit.

Vous connaissez ce mot terrible de Gide : « Famille, je vous hais ! » Ce mot évoque une profonde souffrance infantile d’un être en réaction violente contre son milieu et qui se souvient des brimades qu’il a subies. Il exhale son ressentiment dans ce mot terrible : « Famille, je vous hais. »

Cette existence qui est imposée à l’homme, et notamment à l’enfant, est chargée de toutes les contraintes familiales. Cette biologie collective est indispensable à notre existence. L’enfant est complètement enfanté dans le sein maternel. Il a besoin de ce prolongement du milieu familial. Mais cette nécessité comprend de terribles limites : parce qu’il est livré à sa famille, il va être modelé par elle, déformé par elle, souvent sans pouvoir immédiatement s’en défendre. Ce n’est que plus tard qu’il tentera de s’en défendre.

L’homme naît dans un groupe, l’homme subit indubitablement l’influence de son milieu, et quand il en a fini avec la famille – mais il n’en finit jamais avec la famille – il subit cette autre influence du groupe plus vaste où la famille est immergée, que l’on peut énoncer dans ce mot « patrie » L’enfant est élevé avec foi dans ce sens de la patrie avec tout ce qu’elle comporte de traditions, de langue, de préjugé racial et il entre dans cette immense histoire où il subit tout cet automatisme passionnel qui suscite des événements qui n’ont rien à voir avec la vie de l’esprit. Un tel qui s’appelait Alfred, je le rencontre sous le nom de Farid à Paris. Rose s’est fait appeler Leila tellement leur manquait la patrie et qu’ils en avaient la nostalgie.

Les autres sont des étrangers barbares

Les historiens racontent tous les événements passionnels et mettent peu en valeur ce qui compte et par lequel une culture s’engendre, une civilisation éclôt. Par cette influence de la famille et celle de la nation, l’enfant se trouve situé dans la biologie collective. Pour donner une idée du nationalisme, on pourrait citer le mot des Grecs.

Ils avaient inventé le mot « barbares » pour nommer tous ceux qui n’étaient pas Grecs comme eux. Ils avaient oublié les Phéniciens, les Pharaons, Sargon, etc., tous ceux qui avaient créé une civilisation alors que les Grecs n’existaient pas, et lorsque les Grecs employaient ce mot de « barbare », ils étaient eux-mêmes « barbares » puisqu’ils héritaient d’une civilisation qu’ils n’avaient pas créée, puisqu’ils récoltaient tous les bénéfices de la civilisation des Anciens et qu’ils oubliaient de les citer.

« Barbare », c’est l’homme qui n’est pas moi, voulaient-ils dire, c’est celui qui ne parle pas ma langue, qui ne connaît pas les vibrations de ma propre sensibilité et nous en sommes tous là. Tous les hymnes nationaux refusent d’admettre les autres : il n’y en a pas comme nous et ceux qui ne sont pas comme nous sont tous « barbares ».

C’est pourquoi il est si difficile aux âmes de se retrouver, de communiquer. Chacun est tenté de penser : « Il n’y a point comme nous » et chacun est tenté de considérer l’autre, l’étranger, comme un barbare. C’est là que l’on voit l’humanité comme une entité biologique. Cette qualité d’homme dont rêvent les Humanistes, elle n’existe que dans un tout petit nombre. L’immense majorité des hommes est encastrée dans l’animalité. Il y a si peu d’hommes qui soient incapables de considérer les autres comme des barbares.

Jésus mettait en péril le nationalisme juif

N’y a-t-il donc pas une société pour se faire homme ?… Tous les problèmes se noient dans cet unique problème : Croyez-vous en l’homme ? Avez-vous le sens de l’homme ? Êtes-vous capable de reconnaître en tout homme un infini possible ?

C’est là que se pose la question : N’y a-t-il donc pas une société pour se faire homme, où l’on puisse entrer dans sa qualité d’homme et où l’on ne puisse vibrer que dans sa qualité d’homme ? Quiconque a le sens d’une valeur universelle et quiconque croit dans l’infini dans l’homme en sent le besoin. Tous les problèmes se noient dans cet unique problème : Croyez-vous en l’homme ? Avez-vous le sens de l’homme ? Êtes-vous capable de reconnaître en tout homme un infini possible ?

Cette question est posée chez le Christ d’une manière unique. Il a si bien reconnu la valeur de chaque homme, quelle que soit sa nation et sa croyance que le grand-prêtre trouvait plus expédient qu’il mourût avant de répandre sa doctrine : « C’est notre intérêt qu’un seul homme meurt plutôt que toute la nation ne périra ! » (Jn 11:45-56), dit Caïphe (1). Jésus dérange la biologie collective, il la met en danger, il faut qu’il disparaisse. Il est impossible d’énoncer plus clairement le péril que Jésus fait courir à ce nationalisme juif dont il veut terminer le monopole. Sa nation le supprimera pour écarter le danger. La question est posée par sa personne même : qu’est le Christ ? Sinon la démission de l’homme enracinée dans la démission de Dieu ?

Se faire homme, c’est s’effacer

La grandeur divine réside dans l’évacuation de soi en l’éternelle pauvreté et la grandeur de l’homme pareillement réside dans le dépouillement.

La nouveauté absolue qu’enseigne Jésus, c’est que la grandeur divine réside dans l’évacuation de soi en l’éternelle pauvreté et que la grandeur de l’homme pareillement réside dans le dépouillement. Et l’on a cette définition : « je est un Autre ». Se faire homme, c’est s’évacuer de soi, c’est s’effacer dans l’infini que l’on porte en soi, c’est le révéler, le communiquer, c’est l’incarner. C’est ce que disait une petite fille parlant de Dieu : « Eh bien, moi, il m’efface ! » Se faire homme, c’est s’effacer, le communiquer, l’incarner.

L’Incarnation parfaite est accomplie en Jésus parce qu’en lui, le moi biologique est totalement évacué et démis. C’est parce que le Christ est tel que sa mission veut susciter en nous cette démission. Sa mission veut nous faire entrer dans l’universel de l’Incarnation, sa mission est d’étendre l’Incarnation en nous et à travers nous et toute l’humanité libre dégagera l’infini, c’est-à-dire que l’Église répond très exactement à ce vœu des hommes : rencontrer une société où vivre en homme, où se faire homme.

Une société pour se faire homme et où vivre en homme

L’Église, c’est une société pour se démettre de soi, afin d’atteindre à soi dans cet au-dedans qui fait de chaque homme un centre possible d’un univers qui ne peut naître que de lui.

L’Église, c’est donc une société pour se démettre de soi, afin d’atteindre à soi dans cet au-dedans qui fait de chaque homme un centre possible d’un univers qui ne peut naître que de lui. L’Église est une société pour se faire homme, c’est une société d’évacuation de toutes les limites biologiques, de démission de soi qui s’enracine dans la démission de Dieu.

Se faire homme, c’est s’évacuer de soi pour devenir un espace où l’infini peut se révéler. Cette démission ne peut être provoquée que par celle de Dieu. Jamais nous ne pourrions viser à cette libération, à cette grandeur, à cette universalité si nous n’avions pas appris du Christ que Dieu lui-même est démission, que sa grandeur est de se donner, qu’il est absolument incapable de toute possession et que son regard est un pur altruisme.

C’est parce que le Christ, je l’ai dit cent fois, a transmuté toutes les valeurs, parce qu’il nous a appris que la grandeur est de se donner, c’est parce que son humanité est absolument dépourvue de toute possession, c’est parce que sa polarité unique est l’altruisme divin dans la Personne du Verbe, c’est à cause de cela que nous pouvons envisager une société pour se faire homme et où vivre en homme.

La vie de l’esprit

Jésus va vivre de cette pauvreté divine pour que nous apprenions le sens de la véritable grandeur. Ce n’est pas dans des discours qu’il va nous l’apprendre – on triche toujours dans les discours ! Pour qu’il n’y ait aucune tricherie, pour que le sens de la grandeur s’enracine en nous, il fallait cette humanité diaphane, transparente, dépossédée, cette humanité-sacrement qui est l’humanité de Jésus-Christ.

La vie de l’esprit, comment pourrait-elle atteindre à l’infini, sinon en combattant toute idée d’oppression et de tyrannie en Dieu et en l’homme.

Si la démission de l’homme ne s’était pas enracinée dans la démission de Dieu, nous ne serions rien car la vie de l’esprit, comment pourrait-elle atteindre à l’infini, sinon en combattant toute idée d’oppression et de tyrannie en Dieu et en l’homme. Comment la vie de l’esprit pourrait-elle devenir une source où chacun étanchera sa soif si cette découverte ne nous a pas été proposée par le Christ lui-même non pas sous la forme d’un système, mais dans sa vie même, dans sa personne, dans cette évacuation totale qui est la suprême Révélation de Dieu et la suprême grandeur de l’homme.

L’Église est un sacrement, le signe de Jésus

L’unique mission de l’Église est de nous mettre en contact avec la pauvreté de Jésus-Christ.

C’est de cette pauvreté de Jésus que l’Église vit. C’est son unique légitimité et son unique référence. C’est pourquoi l’Église ne nous prêche pas des paroles, elle ne peut que témoigner d’une Présence et la communiquer. Et c’est l’unique mission de l’Église de nous mettre en contact avec la pauvreté de Jésus-Christ, c’est-à-dire que l’Église est uniquement et totalement un sacrement : elle est le sacrement d’un sacrement comme l’humanité de Jésus-Christ est elle-même un sacrement, un signe qui communique la divinité. L’Église est le sacrement de ce sacrement, un signe qui présente et communique le Christ.

Pas plus que le Christ ne possède Dieu – j’entends dans son humanité – pas plus l’Église ne possède le Christ et n’a sur lui une prise autre que celle de la démission. Les responsables, les apôtres, les hiérarques sont institués et constitués en état de démission. Ils ne peuvent être que les signes de Jésus. Cette société, ce groupe d’hommes, c’est le signe de Jésus. En réalité, c’est Jésus, comme le Christ l’a appris à Saul sur le chemin de Damas : « Je suis Jésus que tu persécutes. »

Les responsables, les apôtres, les hiérarques sont uniquement un sacrement, un signe qui ne peut être tel que si chacun des hommes qui constituent ce groupe s’efface et est effacé par sa mission. En Jésus, leur mission n’est pas autre qu’une démission. Et s’ils ne sont pas démission, ils ne sont plus l’Église, ils ne répondent plus de Jésus, c’est-à-dire que la rencontre avec lui suppose un engagement mystique, qu’elle est impossible sans un dialogue avec Jésus.

L’Imitation de Jésus Christ

S’il est vrai que l’Imitation de Jésus Christ est du 15ème siècle, rien n’illustre mieux la nécessité d’un engagement mystique pour découvrir le vrai visage de l’Église. C’est au 15ème siècle qui est le siècle d’Alexandre VI, le Pape Borgia (pape de 1492 à 1503), qui semble être celui qui honore toutes les horreurs et à la fin duquel va naître Luther, c’est dans ce siècle que l’Imitation de Jésus Christ a été pensée et répandue parce qu’au regard d’un mystique, l’Église conserve la pauvreté de Jésus.

Dans l’Imitation, c’est l’absence totale de possession, elle a le même détachement que la Bible. Elle est faite par un auteur discret, démis, donné, elle pourrait être de n’importe quelle époque, elle marque un certain besoin de retraite pour ne pas voir les horreurs du monde livré à la chair et au sang. C’est avant tout la confession d’une âme qui se considère au cœur même de l’Église. Si l’Église a le visage de Jésus, c’est qu’en effet il est impossible de vivre le mystère de l’Église sans s’engager dans ce dialogue mystique et personnel avec Jésus.

On est libre dans l’Église mystique quand on est libéré

On n’est pape, évêque, prêtre que pour communiquer le Christ et, si on ne le fait pas, on est anti-Église, anti-Christ.

L’infaillibilité ne veut pas dire autre chose : « Vous n’êtes rien, rien, rien, vous n’êtes que le témoin sacramentel ordonné de l’unique Parole. C’est Jésus qui est la Parole ; cette Parole, vous n’en êtes pas la source et vous n’avez d’autre moyen de la comprendre que l’intelligence de son cœur. La plus petite personne comprend que vous transmettez la parole de Jésus. Tous les systèmes, tous les travaux préparatoires au Concile, c’est de la paille. Il faut, pour que jaillisse cette parole divine que doivent reconnaître ceux qui en vivent, que vous vous effaciez. »

La vérité, c’est la démission totale. On n’est pape, évêque, prêtre que pour communiquer le Christ et, si on ne le fait pas, on est anti-Église, anti-Christ. On n’est que pour témoigner de l’éternel amour qui est aussi l’éternelle pauvreté.

On est infiniment libre dans l’Église mystique, l’Église sacrement à tous les degrés de la hiérarchie, dans tous ses membres, dans tous ses disciples. Elle ne peut être qu’un sacrement de l’unique. Tout cela doit être vécu dans une communion mystique avec Jésus. Dès qu’on sort de cette communion mystique, on est absolument incapable de rencontrer l’Église, on voit des hommes qui s’agitent, qui parlent, qui souvent vivent en contradiction avec ce qu’ils enseignent. On ne peut découvrir le vrai visage de l’Église si on n’est pas en contact personnel avec le Christ. On est libre dans l’Église mystique quand on est libéré. On est libre parce qu’on a l’intelligence de la pauvreté. Libre est la foi qui est lumière d’amour parce qu’on n’est pas dupe des mots, parce qu’on peut entendre, à travers l’esprit du hiérarque, la Parole de Jésus. La signature, c’est l’intériorisation et la libération dans l’Église, c’est toujours un dialogue avec Jésus, c’est toujours l’amour infailliblement sans retour.

L’histoire de l’Église souvent scandaleuse

Pourquoi l’Église, les hommes d’Église pour être précis, qui remplissent l’histoire de l’Église, pourquoi cette histoire est-elle souvent scandaleuse et se présente comme une négation de l’Évangile ? Il y a à cela plusieurs raisons et d’abord, ce souci de ramener ce vieux rêve de romanité qui a aimanté notre histoire. C’est une grande chose que l’Empire Romain ait pu rassembler toutes ces nations sous une seule loi. Quand il y eut menace de rupture, l’émotion fut grande et il était naturel que, sous la menace des barbares, on soit tenté de sauver une civilisation, et à Rome très particulièrement où l’Empire s’effondrait. Ce fut donc le chef de l’Église qui s’est trouvé face aux barbares et seul capable de négocier avec eux. C’est ainsi que l’Église, en se dégageant du Judaïsme, va être solidaire de la romanité : romanité à Byzance où la liturgie impériale et la liturgie divine se confondent, romanité à Rome où la liturgie papale et la liturgie divine se confondent.

Alexandre VI s’est fait l’arbitre du monde et a attribué l’Amérique du Sud à l’Espagne. Tout cela est difficile à juger, surtout à Rome où le souci de soustraire l’évêque à un pouvoir civil a été un programme constamment poursuivi, sinon rempli. Il est difficile de juger de cela, mais il est facile d’en trouver les conséquences.

Toute la biologie de la romanité déchue, toute cette biologie est entrée dans l’Église et s’est confondue avec des intérêts limités en faisant finalement de la chrétienté retranchée sur soi un peuple élu ou plutôt deux peuples élus retranchés sur soi. Mais le pire, c’est d’avoir hérité du dieu-pharaon, c’est de n’avoir pas compris la révolution, l’innovation de l’Évangile, de n’avoir pas vu que la grandeur, c’est l’éternelle pauvreté.

On le voit dans la dispute entre la papauté et les empereurs, le droit divin des rois, issus de pharaon autant que la papauté revendique le droit sur les âmes et, finalement, cela comprend tous les droits sur toute créature, comme le pense Boniface VIII (pape 1294-1503 ; bulle Unam sanctam).

Nous savons que ce droit divin allait jusqu’à cette gestapo romaine qui s’appelait l’Inquisition et qui s’appelle aujourd’hui le Saint-Office. Tout ce qui est resté de cette conception pharaonique de la divinité est absolument anti-évangélique et, bien sûr, toute cette incompréhension du côté du basileus (titre des empereurs byzantins) et du côté du pape, cette incompréhension de la pauvreté ne nous lie pas.

Nous ne sommes liés qu’à Jésus et, quel que soit le dévoiement des hommes d’Église, nous sommes exemptés de leur empire parce qu’en l’Église nous sommes liés à Jésus-Christ mais, évidemment, pour l’homme de la rue, il est difficile de faire la distinction : il est aisé de se méprendre et de confondre les hommes avec l’Église.

Le Concile Vatican II

Heureusement que le grand pape que nous pleurons, ce très grand cœur a ouvert les portes de l’inquisition et du Saint-Office. Il a engagé l’Église, il a suscité de nombreuses sympathies humaines à cause de son cœur qui est don. Et, si nous, nous sommes en deuil si profondément aujourd’hui, c’est précisément que ce rôle, il l’a rendu d’une manière unique : c’est le premier pape qui soit parti pour un rassemblement général sans se demander ce qui va arriver, sans assurer ses arrières, simplement dans l’élan universel d’une générosité christique.

Car, si le Concile a eu une très grande importance, c’est par le rassemblement du corps épiscopal, par l’affirmation du corps épiscopal, par la liberté des paroles, par les oppositions qui ont pu s’affronter. Si ce Concile a eu une très grande importance, il le doit surtout, pour les observateurs, au rayonnement de Jean XXIII, il le doit à cette simplicité, à cette démission, à cette humanité paternelle de Jean XXIII, à cet immense désir de faire tomber les murs de séparation. C’est un bien faible hommage pour un si grand don.

L’Église ne peut subsister noblement qu’en se réformant continuellement parce qu’elle est constamment menacée par la biologie humaine, le despotisme mais, davantage encore, par la biologie collective qui veut d’abord faire de Dieu et du Christ un monopole.

L’Église, rarement digne de ce qu’elle transmet

Dieu merci, les hommes d’Église ne sont pas l’Église et l’Imitation de Jésus-Christ montre qu’à toutes les époques, des hommes n’ont jamais cessé de découvrir le Christ.

Si vous voulez, le mystère de l’Église, c’est le mystère de la paternité et de la maternité parce que l’homme et la femme transmettent la vie. Mais sont-ils dignes de la vie qu’ils transmettent ? Sont-ils dignes de ce don, extrêmement rare ? Sont-ils à la hauteur de l’enfant ? Ils ressemblent trop souvent à un matamore ! Pourtant, l’enfant reçoit la vie, comme saint François a reçu la sienne non pas d’un père chrétien digne, mais d’un homme vissé à ses sens.

François, lui, a reçu la vie de ce père, mais cela ne l’a pas empêché de faire de la vie cette chose merveilleuse que nous connaissons…

L’Église est une société pour se faire homme. Nous en avons tous la charge autant que les hiérarques, autant que les laïcs… comme si tous les hommes n’étaient pas appelés à revêtir le moi divin.

On n’est jamais lié aux défauts des hommes, et bien sûr que le climat de l’Église est étouffant, bien sûr que je m’y ennuie la plupart du temps, mais cela n’empêche pas qu’il y a un cœur, que le Christ est présent à travers un sacrement qui est notre libération, cela n’empêche pas que l’Église est une société pour se faire homme. Nous en avons tous la charge autant que les hiérarques, autant que les laïcs – comme s’il y avait des laïcs dans l’Église, comme si tous les hommes n’étaient pas appelés à revêtir le moi divin.

Faire pression

Il faut que le peuple relève l’Église et demande à participer au gouvernement pour aider la hiérarchie, pour qu’elle ait une perspective plus large, car ils voient les choses immédiates mieux que les hiérarques ne voient l’intérêt d’un monastère. Il appartient à la laïcité de faire pression et de revendiquer une présentation du visage du Christ qui réponde immédiatement à l’attente de l’homme aujourd’hui. En tous cas, c’est en démissionnant que l’Église prend son vrai visage, sinon on en arrive à des séparations. On l’a bien vu au moment de la Réforme : cela a fait un vide affreux que les siècles n’ont pas comblé jusqu’ici.

Nous voyons d’ailleurs comment, du côté protestant, avec une sincérité admirable, sous la pression unique d’une vie intérieure, comment la vie monastique a ressurgi, avec les vœux, avec la confession, avec la liturgie quotidienne, avec la prière à la Vierge, avec la communion. Après des siècles de séparation, il y a eu, au monde, une compréhension que la présence de Jean XXIII a magnifiquement catalysée car c’est incontestablement depuis son avènement que le désir de se comprendre a été progressif et que l’on a éprouvé dans ces rencontres le besoin de s’unir.

Nous voyons bien tout ce qui a manqué à l’Église, nous voyons tout ce qui manque aux parents pour être dignes de la vie humaine. Cela n’empêche pas que la vérité soit un bien, cela n’empêche pas que la vie soit un bien suprême à condition qu’elle aboutisse à cette évacuation qui fait de toute vie un espace illimité où la Présence divine se communique.

L’Église nous est confiée

L’Église nous est confiée à tous et à chacun autant qu’au pape, au Concile, aux évêques, aux prêtres. L’Église est confiée à tous et à chacun comme une société où l’on se fait homme et où l’on peut vivre en homme et, bien sûr, il faut que nous la fassions telle en nous engageant dans ce dialogue mystique, en entrant dans les profondeurs de la démission, en reprenant à chaque instant conscience de cet infini. Tout est là. Il y a dans l’homme un infini possible, un désir de décoller de la biologie collective pour devenir cette respiration d’une société mystique, universelle où l’on est ensemble parce que d’abord on est seul, comme on est seul et on est ensemble quand on écoute la musique parce que d’abord on est seul. Justement, la rencontre ici va du dedans au-dedans et l’on est, je veux dire que la musique n’est que relation de la présence qui est la respiration de tous et de chacun.

Que Dieu puisse en nous se révéler et que l’Église reçoive à travers nous son vrai visage qui est le visage de Jésus.

Il est donc essentiel que nous soyons fidèles à cette vocation d’humanité, cette prise en charge de l’Évangile en chacun, cet enracinement de nous-même dans la démission de Jésus-Christ, ce qui suppose que nous allons nous engager dans ce dialogue pour faire en nous un vide créateur pour que Dieu puisse en nous se révéler et que l’Église reçoive à travers nous son vrai visage qui est le visage de Jésus.


(1) Commentaire libre : phrase scandaleuse de Caïphe, mais nous prônons que le nombre dans la démocratie est le meilleur modèle, la voix du plus grand nombre étant plus proche de la vérité. C’est l’ambiguïté du choix entre l’individu et le groupe. Le discours de Caïphe est vrai car il prophétisait, donc il disait quelque chose de fondamentalement juste sur le rôle du Christ, mais dans un sens différent.
– Caïphe nie la valeur unique et infinie de l’individu au profit du plus grand nombre et il est prêt à sacrifier le Christ, parce qu’il pense que l’individu n’est rien devant le groupe.
– Pour Dieu cette mort a une valeur infinie qui peut avoir une importance décisive pour le peuple tout entier.
La croyance que le nombre est important peut être un piège ; le nombre n’est pas un critère de valeur, ni de vérité ; le christianisme s’identifie bien d’avantage à la qualité qu’à la quantité.