Résumé : Dieu est Esprit et ne peut vouloir qu’un univers Esprit. La science est un dialogue d’esprit à esprit avec l’univers. L’art exprime l’Infini, l’artiste le traduit. Dieu a désiré annuler notre dépendance vis-à-vis de Lui. Le problème de la chasteté n’a de sens que si notre corps est habité par Dieu. L’homme commence à être homme au moment où jaillit en lui la pensée. Toute la tragédie de l’histoire est la tragédie de Dieu qui attend une relation nuptiale où le « oui » de l’homme est nécessaire. L’esprit est la dimension essentielle de notre humanité et de notre univers.
Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».
Dieu est esprit ne peut vouloir qu’un Univers-esprit
Visions de la Création
La révélation de la Trinité, en nous introduisant dans cette communion d’amour qui est la vie divine, en nous révélant Dieu comme l’esprit c’est-à-dire Celui qui ne subit pas son être mais qui le donne, et qui est, ainsi, la liberté infinie, cette Révélation modifie notre regard sur la création elle-même.
Si Dieu est esprit, il ne peut vouloir qu’un monde-esprit ! Il ne peut vouloir qu’un monde à son image, un monde libre, un monde qui concourt à sa propre création, un monde qui ne subit pas son être, et dont la vocation profonde est comme celle de Dieu, si l’on peut dire, de se donner.
Or, il est évident que, si Dieu est esprit – dans le sens où la vie trinitaire le signifie -, si Dieu est esprit, il ne peut vouloir qu’un monde-esprit ! Un monde-robot ne signifierait rien pour Lui. Il ne peut vouloir qu’un monde à son image, un monde libre, un monde qui concourt à sa propre création, un monde qui ne subit pas son être, et dont la vocation profonde est comme celle de Dieu, si l’on peut dire, de se donner.
Ceci comporte des conséquences infinies à l’encontre d’une vision de la création qui serait un jeu de la toute-puissance divine, d’ailleurs parfaitement gratuit, qui ne signifie rien pour Dieu ! Il est aussi bien installé dans son bonheur, que le monde existe ou qu’il n’existe pas, que le monde soit sauvé ou qu’il soit perdu.
La vision trinitaire, au contraire, nous conduit à un monde qui est avec Dieu en état de réciprocité nuptiale. Ceci d’ailleurs n’implique aucun paralogisme (1). Il est facile dans notre expérience de pressentir qu’il en doit être ainsi puisque une éducation authentique ne peut être donnée que dans le respect de la conscience de l’être éduqué, c’est-à-dire de l’enfant.
Inviolabilité de la conscience
Le père que j’ai connu qui envoyait ses enfants à la communion quotidienne, qui les y contraignait d’ailleurs, pour avoir un contrôle sur leur conduite, abusait de la façon la plus effroyable de leur dépendance matérielle à son égard. Bien sûr ils ne pouvaient subsister que par lui, et puisqu’ils étaient dans sa main, pour ne pas encourir des sanctions, ils allaient communier tous les jours, dans n’importe quel état d’ailleurs, abusant le père qui croyait que il pouvait ainsi contrôler leur conduite alors qu’il les précipitait, au contraire, dans une indifférence totale qui éclata bien sûr aussitôt que l’autorité du père cessa de pouvoir se faire sentir sur eux.
Il y a une inviolabilité de la conscience de l’enfant et que l’on ne peut l’atteindre que du dedans… La paternité de Dieu à l’égard de l’univers [c’est] un univers esprit, un univers qui participe à l’intimité de Dieu, un univers dont la vocation suprême est le don de soi.
Un père humain, une mère humaine, au sens authentique de ce mot, savent très bien que il y a une inviolabilité de la conscience de l’enfant et que l’on ne peut l’atteindre que du dedans, c’est-à-dire dans l’agenouillement du lavement des pieds, c’est-à-dire dans le respect infini de son autonomie qu’il s’agit bien sûr de délivrer, d’orienter, mais dans une totale démission de soi-même.
Et un père et une mère conscients de leurs responsabilités n’abuseront jamais de la dépendance matérielle où se trouvent leurs enfants par rapport à eux pour leur imposer leurs opinions et les contraindre à accepter les idées qui ne sont pas les leurs, qui n’ont pas jailli du fond de leur conscience dans une découverte personnelle.
C’est là, la parabole de la paternité de Dieu à l’égard de l’univers : non pas un univers de robots, de choses qui subissent leur destin, mais un univers esprit, un univers qui participe à l’intimité de Dieu, un univers dont la vocation suprême est le don de soi.
[Repère enregistrement audio : 05′ 34 »]
L’Univers est esprit, il dépend, il attend l’esprit… Cette espèce de clarté intérieure fait du savant authentique ou de l’artiste un contemplatif
L’esprit dans l’œuvre de la science
L’univers est esprit, il dépend de l’esprit, il attend l’esprit… L’œuvre humaine par excellence, l’œuvre de la science, qu’est-ce sinon purement un dialogue d’esprit à esprit avec l’univers ?
L’univers est esprit, il dépend de l’esprit, il attend l’esprit comme dit magnifiquement Saint Paul dans l’épître aux Romains (Rom. 8:18-27), et cette affirmation, nous pouvons la vérifier dans cette œuvre humaine par excellence, qui est l’œuvre de la science, car qu’est-ce que l’œuvre de la science sinon purement un dialogue d’esprit à esprit avec l’univers ?
Si vous prenez quelques grands génies dans l’humanité comme Platon, comme Archimède, comme Saint Augustin, comme Pascal, comme Descartes, comme Einstein, il est évident que ce qui demeure chez ces êtres et qui fait d’eux une présence durable qui ne s’effacera jamais de l’histoire – tant que celle-ci durera – c’est que, dans leur dialogue avec l’univers, ils se sont eux-mêmes chargés de lumière.
Le dernier mot de rien ne sera jamais dit, c’est évident, la science mourrait d’aboutir à un résultat définitif ! Mais ce qu’il y a de prodigieux dans la recherche scientifique, c’est que l’esprit s’y forme, c’est que l’esprit se purifie, c’est que l’esprit entre en état d’émerveillement, c’est que l’esprit prend contact avec cette réalité si mystérieuse qui est la vérité.
Comment la vérité peut-elle surgir au fond de cet univers observé dans l’ordre sensible avec des instruments matériels ? Comment est-ce que cet univers peut donner lieu à la vérité, dont Rostand a dit toute la grandeur dans cet hymne à la vérité qui conclut son livre « Peut-on modifier l’homme ? » Il y a une passion d’amour pour la vérité chez cet homme et chez tous ses émules, que on sent parfaitement bien que l’univers n’est pas une chose, que l’univers est, pour eux, en quelque sorte, le signe, et le sacrement de l’esprit.
Einstein l’a dit d’ailleurs à sa manière : « L’émotion mystique et la semence de toute science véritable, est l’homme. À qui ce sentiment est étranger, qui n’a plus la faculté de s’étonner et d’être frappé de respect, est comme s’il était mort. »
Il y a, à travers le phénomène, la manifestation d’un esprit infini, d’une présence adorable.
Pourquoi être frappé de respect devant l’univers ? Pourquoi s’approcher de lui avec une totale humilité comme le fait Einstein lui-même sinon justement parce que il y a, à travers le phénomène, la manifestation d’un esprit infini, d’une présence adorable, et c’est cela qui demeure.
La joie de connaître est la même dans toutes les disciplines… c’est la joie d’entrer en contact, de purifier et d’élargir son esprit, enfin de devenir lumière et jour dans un contact avec le monde sensible.
Quand Pierre Termier parle de la joie de connaître – en grand géologue et en grand poète qu’il est -, la joie de connaître, il ne nous la spécifie pas, il ne dit pas la joie de connaître la terre et ses origines et son évolution, mais la joie de connaître qui est la même dans toutes les disciplines, à supposer que l’esprit s’y applique avec la même humilité et la même ferveur, c’est la joie de connaître, c’est-à-dire d’entrer en contact, de purifier et d’élargir son esprit, enfin de devenir lumière et jour dans ce contact avec le monde sensible.
Et ce qui rend contemporains tous les grands génies, ce ne sont pas les formules auxquelles ils ont abouti, encore qu’elles puissent être toujours valables, mais c’est ce jour qui s’est levé en eux et qui a suscité le rayonnement de leur présence.
Aussi bien, si nous avons la chance d’entrer en contact avec un savant authentique, ce qui nous émeut, ce ne sont pas tellement les connaissances techniques – qui lui sont d’ailleurs indispensables – que justement cette espèce de clarté intérieure qui fait de lui un contemplatif en contact avec une présence infinie. L’existence même de la science est donc un témoignage à ce fait que, dans son fond, l‘univers est esprit.
L’art peut exprimer l’Infini
L’artiste… arrive à traduire, grâce à la disposition même de son matériau, cet Infini qu’il pressent et auquel il voue toute sa vie.
Et l’art, bien sûr, avant même la science, l’art a trouvé dans un matériau sensible, dans la couleur, dans le trait, dans la figure, dans la forme, dans la disposition des volumes, l’art a trouvé, dans l’harmonie des sons, a trouvé à exprimer l’Infini, et nous savons avec quelle plénitude il peut le faire.
Il y a des musiques qui nous atteignent jusqu’au fond de l’être, qui nous mettent immédiatement en état de silence et d’émerveillement, qui nous guérissent en quelque sorte instantanément de nous-mêmes en tournant notre regard vers cette « beauté si antique et si nouvelle » qui ravissait le cœur de Saint Augustin.
L’artiste donc, dans ce contact avec l’univers, ne s’enlise pas dans ses limites, mais au contraire arrive à traduire – grâce à la disposition même de son matériau -, il arrive à traduire cet Infini qu’il pressent et auquel il voue toute sa vie.
Vous ne pouvez pas vous mettre en face de Notre-Dame de Paris sans ressentir immédiatement cet équilibre prodigieux de la verticale et de l’horizontale, cette cathédrale qui est plantée dans le sol mais qui jaillit vers le ciel. Il suffit de cet équilibre de l’horizontale et de la verticale pour suggérer d’une part cet enracinement terrestre et d’autre part cette élévation vers le ciel.
Enfin, toute ligne architecturale, toute ligne picturale ou sculpturale, porte la vie, comme disait un poète porte la vie, la vraie vie, celle que nous reconnaissons au-dedans de nous comme jaillissant en Vie éternelle.
Quand Keats écrit ce vers :
« Alors glissa parmi les feuilles sans bruit un petit bruit né du soupir même que le silence exhale… »
Nous sentons immédiatement comment ce murmure des feuilles a été pour lui la révélation d’une présence, d’une musique silencieuse, comme dit Saint Jean de la Croix, qui est un autre nom de Dieu.
L’homme en face de l’univers s’éveille à l’admiration, à la connaissance qui est une sorte de nouvelle naissance de l’univers en lui et de lui dans l’univers.
Donc il n’y a pas de doute que l’homme en face de l’univers, quand il n’est pas une brute, volontairement l’homme s’éveille à l’admiration, atteint à la connaissance qui est une sorte de nouvelle naissance de l’univers en lui et de lui dans l’univers.
Saint Paul ira plus loin en montrant que cet univers disloqué par le péché attend la révélation de la gloire des fils de Dieu, gémit précisément dans cet espoir d’une résurrection, il l’accomplira dans la ligne de Dieu à travers une humanité réconciliée avec Dieu.
[Repère enregistrement audio : 15′ 10 »]
Comment l’on peut penser que c’est l’homme tout entier qui est esprit
La structure subsistante du corps
Il y a une autre étape, si l’on peut dire, dans cette contemplation d’un univers-esprit, c’est celle de notre propre corps, dont je voudrais dire, justement, qu’il est esprit. Ceci a une portée considérable.
Vous savez peut-être que Tresmontant, qui est un penseur considérable informé de tout ce que la science la plus actuelle (en 1975) peut atteindre et un chrétien fervent, qui écrit une vie de Jésus, si l’on peut dire, aussi proche des sources qu’il est possible, grâce à sa connaissance des langues sémitiques, donc ce chrétien, il témoigne de son amour pour le Christ – dont son livre qui est aussi un immense effort de faire rayonner sa croyance en Dieu, [qui s’appelle :] « Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu » -, et dans un autre livre qui s’appelle : « Le problème de l’âme », Claude Tresmontant récuse absolument la distinction entre l’âme et le corps.
Il affirme que l’être humain est une structure subsistante, subsistante comme tout être vivant, et cette architecture créatrice, douée de la puissance d’auto-renouvellement, car les matériaux que cette structure vivante emprunte au milieu ambiant, emprunte à l’univers, sont immédiatement saisis par cette structure pour concourir à son expression et à son enracinement dans le monde sensible.
Nous pouvons perdre 500 000 millions de cellules chaque jour, qui se renouvellent chaque jour, sans que notre identité en soit menacée, et le caractère justement de tout vivant c’est que sa structure demeure identique jusqu’à la mort, identique quel que soit le tourbillon des matériaux dans lequel il est plongé et où il puise de quoi se renouveler indéfiniment. Donc ce matériau sans cesse renouvelé ne le met pas en question, son identité demeure.
Une structure qui a quelque chose proche de l’immatériel
Claude Tresmontant récuse absolument la distinction entre l’âme et le corps… Un être humain étant une structure subsistante peut être indifféremment conçu comme un corps vivant ou comme une âme vivante.
C’est pourquoi, avec d’autres savants, Claude Tresmontant est tenté de voir dans cette structure quelque chose qui est proche de l’immatériel, justement parce que elle subsiste quelle que soit la nouveauté incessante des matériaux qu’elle emprunte ! Il affirme donc que un être humain étant une structure subsistante peut être indifféremment conçu comme un corps vivant ou comme une âme vivante, c’est absolument pour lui la même chose, car sans une structure, il n’y a pas de corps, il n’y a pas de corps. Le cadavre n’est pas un corps, le cadavre est un agrégat de parties qui vont d’ailleurs se diviser dans la décomposition, le corps n’existe que justement, que lorsqu’il est cette structure vivante qui s’auto-renouvelle et qui ordonne tous les matériaux qu’elle emprunte à sa propre subsistance. Pour lui, donc, il n’y a pas de problème de l’âme et du corps, c’est une seule et même chose avec, justement, cette possibilité d’émergence en quelque manière, puisque la structure même de l’être vivant, [partie effacée de l’enregistrement :] précisément parce qu’elle domine le matériau qu’elle emprunte, cette structure est en quelque sorte déjà immatérielle et le devient de plus en plus à mesure que l’on s’élève dans l’échelle des espèces.
La contingence de l’univers éclate
Vous pouvez lire tout cela dans les deux livres de Claude [reprise ici de l’enregistrement :] Tresmontant. Vous verrez que il ne s’agit pas le moins du monde d’un matérialisme quelconque, c’est quelqu’un qui croit fermement au contraire à la spiritualité de l’homme, c’est quelqu’un qui veut affirmer l’existence de Dieu comme le pivot même de la connaissance. Pour lui, la contingence de l’univers éclate et désigne constamment son auteur qui est le Dieu Vivant. Donc la conception qu’il reprend d’Aristote – auquel il se réfère – cette conception ne veut pas du tout induire un matérialisme quelconque, mais simplement ramener le problème à sa réalité.
C’est l’homme tout entier qui est esprit… Nous n’avons pas un corps, nous sommes un corps ! Nous sommes aussi bien une âme dans la même mesure… La vie intérieure, elle, ne se loge nulle part, elle est aussi bien au bout de nos doigts qu’à la racine de nos cheveux.
J’avoue que je ne suis personnellement pas du tout gêné, par cette vision de Claude Tresmontant, au contraire ! Parce que je pense que c’est l’homme tout entier qui est esprit, car « esprit » veut dire, justement, la possibilité d’un retrait, d’une distance que l’on prend par rapport à soi-même, la possibilité d’un choix, la possibilité de se libérer du donné pour en faire un don, et cette possibilité, elle nous concerne tout entier : nous n’avons pas un corps, nous sommes un corps ! Qui et aussi bien une âme, que nous sommes dans la même mesure – et c’est cela qui est le trait constitutif de notre humanité, et cela sans doute le trait constitutif de toute nature intelligente, cette possibilité d’un recul, d’une reprise de soi, d’un choix de soi-même, d’une vocation à se réaliser selon l’ordre divin, je veux dire celui qui règne au cœur de la vie divine dans la très sainte Trinité.
Ici nous risquons d’être victimes d’une image : en effet, nous parlons de vie intérieure et nous sommes peut-être induits par cette image, induits à penser que notre vie intérieure est cachée au fond de nous-même, comme nos viscères sont cachés au fond de nous-même par rapport à notre épiderme ! Nous ne voyons pas nos viscères, nous ne voyons pas notre estomac, nous ne voyons pas notre cœur, bien qu’on puisse les atteindre chirurgicalement, mais la vie intérieure, elle ne se loge nulle part, elle est aussi bien au bout de nos doigts qu’à la racine de nos cheveux.
Dans le corps une dimension mystique
La dignité de l’homme, elle l’enveloppe tout entier, elle concerne tout ce qu’il est parce que tout ce qu’il est, justement, est appelé à ne rien subir, à ne pas se subir et à se créer dans l’ordre de l’amour en se désappropriant radicalement de soi.
Remarquez que vous avez là une analogie, vous avez une analogie dans le sixième chapitre de la 1ère aux Corinthiens, quand Saint Paul veut écarter les fidèles de Corinthe de la fornication qui coule à pleins bords dans cette ville de plaisir qu’était alors Corinthe, il ne leur dit pas : « C’est défendu », il ne leur dit pas : « C’est interdit ! » Il ne leur dit pas : « C’est contraire au Décalogue, aux commandements de Dieu ! » Il leur dit : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ et le Temple du Saint Esprit. » (1 Corinthiens 6:15 et 6:19) (2)
Donc il leur révèle dans leur corps une dimension mystique, une dimension nouvelle, une dimension infinie qui les transfigure, qui fait qu’on ne peut les regarder comme des choses, comme des objets sur lesquels on se fascine ! On ne peut plus les voir que à travers ce regard divin qui les a revêtus d’une noblesse infinie.
[Repère enregistrement audio : 25′ 52 »]
Le revêtement de Jésus-Christ
La véritable dimension du corps
Comme le dira Saint Paul encore aux Galates : « Vous tous qui avez été baptisés, vous avez revêtu Jésus-Christ » (Galates 3 :27), c’est ce revêtement de Jésus Christ qui donne au corps justement que nous sommes, qui donne à toute cette structure subsistante, qui est campée sur le sol et dans l’espace, qui lui donne sa véritable dimension.
Ceci est absolument capital parce que le problème de la chasteté, le problème du respect du corps, n’a de sens que si le corps est habité par Dieu, que si le corps est transfiguré par cette Présence infinie, que s’il est lui-même le signe et le sacrement de cette vie éternelle. Alors il n’est plus que, en quelque sorte, que le visage, le visage de Dieu. Si nous n’admettons pas cette élévation, la chasteté semble être simplement un refoulement, une peur devant une réalité dont on ne sait que faire, on ne veut pas s’affronter dans une connaissance paisible et lumineuse.
La chasteté ne pourra se développer, n’aura son sens créateur et libérateur, que justement lorsque on aura vu l’être humain, corps et âme, dans toutes ses dimensions. Le corps est esprit, notre dignité est aussi bien au bout de nos doigts qu’à la racine de nos cheveux, notre vie intérieure n’est pas cachée dans nos viscères, elle nous enveloppe, elle est la respiration même de notre cœur et de notre esprit.
L’être humain tout entier appelé à une élévation infinie
C’est donc cette « magnification », cette élévation extraordinaire de l’être humain qui surgit sous le regard de Dieu, qui introduit une discipline morale qui est beaucoup plus qu’une discipline morale, qui est une mystique, qui est le regard de la contemplation qui perçoit à travers le sensible le Visage du Seigneur.
Je pense que tant de crises, qui ont décimé le clergé ou la vie religieuse ou monastique, tant de crises ont surgi précisément parce que on n’a pas vu, on n’a pas reconnu, on n’a pas appris que le corps était esprit, que l’être humain tout entier était appelé à cette libération infinie et que nous avions à porter Dieu, comme dit Saint Paul, à Le porter dans notre corps.
C’est Dieu qui est le seul chemin non seulement vers notre pensée, mais le seul chemin vers notre corps qui est nous-mêmes.
C’est une vision complètement différente de celle qui consisterait justement à fuir une réalité dont on n’arrive pas à comprendre la signification, c’est toute autre chose ! C’est parce que on est en face de la même présence que le savant retrouve dans l’univers, ou l’artiste, de la même présence. Et que on ne peut pas s’atteindre soi-même sinon à travers elle, c’est Dieu qui est le seul chemin non seulement vers notre pensée, mais le seul chemin vers notre corps qui est nous-mêmes. Il y a une sorte de transparence de l’être que la présence de Dieu communique, car Sa volonté créatrice, c’est justement de susciter un monde-esprit.
Cette donnée d’un monde-esprit dans le secret de la transsubstantiation
Dans ce mystère de la liturgie divine…, ce sentiment d’un raccourci fulgurant où la matière non vivante est transsubstantiée…, comme une révélation des intentions de Dieu sur l’univers…, ramenant toute créature à cette circulation de la Vie Divine qui est éternelle Pauvreté.
Nous retrouvons cette donnée bien sûr, un monde-esprit, dans l’organisme sacramentel. Si Jésus a assumé les éléments matériels comme signe de Sa Présence, comme signe de Sa Vie et comme moyen de nous la communiquer, c’est qu’il y a une parenté entre l’univers et l’esprit, et cette parenté, si l’on peut dire, éclate de la manière la plus fulgurante dans le secret de la transsubstantiation.
C’est une des données qui demeure, pour moi, le plus essentiel dans ce mystère de la liturgie divine, qui est chaque matin, pour moi, une chose neuve et inépuisable, ce sentiment d’un raccourci fulgurant où, tout d’un coup, la matière non vivante est transsubstantiée, où sa structure est convertie radicalement en la Chair et au Sang du Seigneur, c’est comme une révélation des intentions de Dieu sur l’univers, justement d’en faire l’image de l’Amour qui est Sa Vie, davantage, de l’associer à cette vie d’Amour en ramenant toute créature finalement par la voie de l’esprit, en ramenant toute créature à cette circulation de Vie Divine qui est éternelle Pauvreté.
[Repère enregistrement audio : 33′ 28 »]
Un rapport nuptial où le oui de l’homme est nécessaire à la création
Le risque de Dieu à annuler notre dépendance
Ce que Dieu veut, c’est que ces existences qu’il suscite soient libres devant Lui et entrent avec Lui en un rapport nuptial où le oui de la créature est indispensable au oui du Créateur.
Dieu veut se communiquer selon ce qu’il est, comme esprit et comme liberté, en nous appelant à être esprit et liberté. Et bien sûr que ceci comporte un risque infini pour Lui parce que, si nous sommes inviolables pour Lui – et nous le sommes au premier chef, pour Lui – car si il nous donne à nous-mêmes comme esprit, ce n’est pas pour reprendre le don qu’il nous fait, c’est pour effacer au contraire notre dépendance à son égard, comme ce père et cette mère attentifs ne veulent pas que leurs enfants subissent la pression de leur dépendance matérielle à leur égard.
Dieu a annulé cette dépendance – qui est certaine puisque nous n’existons que par Lui –, Il l’a annulée précisément parce que ce qu’Il veut, c’est que ces existences qu’il suscite soient libres devant Lui et entrent avec Lui en un rapport nuptial où le oui de la créature est indispensable au oui du Créateur.
Alors cela peut échouer, et cela a échoué effectivement, c’est le sens du récit du péché originel, c’est la première défaite de Dieu et le commencement de l’histoire.
L’apparition de la pensée
L’histoire devait commencer par une jonction nuptiale. L’apparition de la pensée, l’apparition de la pensée c’était justement pour l’univers la charnière qui permettait de passer d’une vie subie à une vie donnée.
On comprend que l’apparition de la pensée qui constitue celle de l’homme, car l’homme commence en réalité, même s’il y a eu des hominiens pendant des millions d’années, l’homme commence au moment où jaillit cette pensée qui le concerne tout entier et qui appelle de sa part une décision qui l’engage et engage avec lui tout l’univers.
D’après le récit sacré cette épreuve est un échec pour Dieu, la création demeure dans cet état statique, elle n’accède pas à la liberté, elle est soumise, comme dit Saint Paul, à la vanité et elle gémit dans l’attente de la révélation de la gloire des fils de Dieu (Rom., 8:21-22). Et, bien sûr, le point culminant de cet échec, ce sera la mort de Dieu en Jésus dans la Crucifixion.
La vocation de l’univers
« Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde », dit Pascal. On peut ajouter dans son esprit, Jésus est en agonie depuis le commencement du monde ! Toute la tragédie de l’histoire, c’est la tragédie de Dieu, qui est immolé, qui est refusé, qui est renié, qui est crucifié par l’homme qui le refuse.
Rien ne peut confirmer plus profondément que la vocation de l’univers est d’être esprit et de ne pas se subir mais de s’accomplir par le don de soi. Pour nous cela a une signification d’une actualité brûlante à chaque instant de notre vie, car nous sommes saisis dans une création qui commence à chaque battement de notre cœur, où notre « oui » est indispensable au « oui » de Dieu, non seulement pour nous, mais pour toute l’humanité, mais pour tout l’univers, mais pour toute l’histoire, mais pour tout l’avenir.
Un avenir qui s’ouvre
L’immense aventure, c’est justement que, devant Dieu, nous sommes libres et inviolables. Plutôt que de violer notre liberté – ce qui est impossible, ce serait le reniement de Lui-même – Dieu va mourir pour que notre amour puisse renaître et reconnaître Son Vrai Visage.
L’esprit, c’est la dimension essentielle de notre humanité et de notre univers.
Donc l’esprit, ce n’est pas une petite fumée blanche dans une masse de graisse ! L’esprit, c’est la dimension essentielle de notre humanité et de notre univers, et une vie authentiquement humaine ne peut s’équilibrer que dans la redécouverte constante de cette dimension infinie.
Qui vient justement de ce que nous pouvons nous mettre en face de nous-mêmes, prendre une distance à l’égard de nous-mêmes, nous peser, constater l’impossibilité où nous sommes de fonder notre grandeur et notre dignité autrement qu’en décollant de nous-mêmes vers cette présence plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes.
Il y a une grande joie à contempler ce monde-esprit, cet homme-esprit, aussi loin qu’il soit de sa réalisation, il y a un avenir qui s’ouvre, il y a une possibilité qui ne veut pas mourir et pour laquelle Jésus, justement, a donné sa vie afin que, en étant revêtus de Lui, nous puissions mener, au jour le jour, une vie proprement divine. »
(1) Un raisonnement qui serait faux dans sa forme.
(2) Dans la conception grecque le corps est conçu d’une façon différente et pessimiste, il est conçu comme nuisant à l’unité de la personne, celle-ci étant purement spirituelle, le corps la dégradant. Les pères grecs de l’Église, restent très influencés par la métaphysique de Platon et d’Aristote son héritier.