Le 1er mai est la fête de saint Joseph (avec le 19 mars), de saint Joseph Artisan. L’Évangile de ce jour nous invite à méditer sur Joseph et la mission prophétique que nous devons assumer à sa suite dans le respect de la liberté intérieure de chacun… (Les titres sont ajoutés.)
La discussion conciliaire sur la Liberté Religieuse est certainement un signe des temps. Face à cette question, il importe de se rappeler que la foi chrétienne est d’abord, par grâce, la rencontre dans l’Amour de deux libertés. C’est la communion de l’homme à l’amour de Dieu. Le service de l’Eglise est de favoriser cette rencontre, de veiller à ne la compromettre en rien. En elle doit transparaître cet amour qui l’a faite Epouse et Mère. (F.V.)
Un passage du dehors au-dedans
Le renvoi à une session ultérieure de la Déclaration sur la liberté religieuse a été, en dernière heure, une des surprises de la troisième session de Vatican II. Cet ajournement ne peut que souligner l’importance et la gravité de ce problème et nous invite à poser, ici, une question qui pourrait éventuellement éclairer le débat. Tout le monde connaît le passage des confessions (Augustin, X, 27) dédié à « la Beauté si antique et si nouvelle ».
« Tard je t’ai aimée, beauté si antique et si nouvelle, tard je t’ai aimée.
Et cependant tu étais dedans, mais moi dehors où je te cherchais.
Et vers ces beautés que tu as faites, difforme je me ruais.
Tu étais avec moi, mais moi, je n’étais pas avec toi.
Loin de toi me retenaient ces choses qui, si elles n’étaient en toi, ne seraient pas. »
Saint-Augustin nous rend ici, sensible, le mouvement de sa conversion comme un passage du dehors au-dedans. Dieu y est formellement caractérisé comme dedans et l’homme assujetti à ses passions comme dehors.
Quand Augustin fait cette découverte, quand il prend conscience de ce contraste, c’est évidemment qu’il l’a surmonté, c’est qu’il n’est plus dehors, mais dedans.
Libéré de tout ce qui l’aliénait à soi
L’univers de l’esprit se révèle ainsi à lui, dans un dialogue libérateur où il rencontre « la Vie de sa vie ». C’est en Dieu qu’il accède à soi : dans cette réciprocité que les mystiques disent nuptiale, où le moi possessif, fermé sur soi, se transforme en un moi oblatif, ouvert aux autres dans la mesure même où il est offert à Dieu. Tout l’événement, on le voit, se situe sur le plan inter-personnel où deux intimités communient l’une à l’autre.
Aucune allusion, dans ce texte, à un rite ou à une formule, ni à aucune sorte d’intervention extérieure. Toute la lumière jaillit d’une promotion d’existence où le fils de Monique se sent, enfin, radicalement libéré de tout ce qui l’aliénait à soi.
Une telle expérience est incontestable. On peut ne l’avoir pas faite. On n’y peut rien objecter, pas plus que l’on ne peut « réfuter » le bonheur d’un couple harmonieusement uni pour la seule raison que l’on ignore personnellement ce que peut être un mariage d’amour.
Pour une révélation authentique
Comment concilier l’événement, essentiellement intérieur – explicitement présenté en tout cas comme intériorisant – dont témoigne cet aveu d’Augustin, avec une révélation qui viendrait du dehors et qui s’imposerait par voie d’autorité ? Qu’ajouterait-elle à cette plénitude et comment ne violerait-elle pas l’intériorité qui caractérise l’expérience ici narrée, comme toute vie de l’esprit.
Est-il possible d’imaginer une révélation vraiment divine qui obligerait l’esprit à subir une dictée qu’il ne pourrait assimiler du dedans et qui revêtirait immédiatement, de ce fait, l’aspect d’une contrainte qui répugne à sa nature ?
Une révélation authentique semble ne pouvoir se situer que dans le monde inter-personnel où la lumière jaillit, finalement, d’une liberté accrue et d’une intériorité confirmée. Autrement, sur quoi se fonderait-on pour affirmer que c’est Dieu qui parle : et non l’inconscient avec tout ce qu’il peut suggérer à une imagination incapable de se critiquer.
Seulement un événement inter-personnel
On peut, assurément, et on doit admettre que la liberté et l’intériorité – de l’esprit comportent bien des degrés et que la révélation, de ce chef, de prophète en prophète, – ou éventuellement chez le même inspiré, – puisse être susceptible de progrès.
On peut encore concevoir qu’un vrai prophète ne puisse communiquer la lumière qui l’éclaire et doive se borner – au moins provisoirement – à transmettre, d’autorité, une direction de pensée ou une règle d’action à un individu ou à une collectivité encore incapable d’une vie spirituelle authentique.
Ne reste-t-il pas qu’une vraie révélation demeure toujours dans son essence, à quelque degré qu’elle se situe, un événement inter-personnel, intériorisant et libérateur, où Quelqu’un se dit à quelqu’un : tout au moins chez l’inspiré qui la doit reconnaître infailliblement comme telle.
L’éclairage personnaliste du dogme chrétien peut être ici opportunément évoqué. La Trinité, qui en est le centre, s’articule sur les relations subsistantes dont chacune est pure référence à sa réciproque, dans une sorte de désappropriation oblative qui constitue « l’exemplaire éminent de la Vie de la Trinité » (Garrigou-Lagrange). Une éternelle communion d’amour, autrement dit, apparaît comme le secret du « personnalisme divin », auquel la grâce nous donne de participer.
La désappropriation libératrice
L’Incarnation, à son tour, en appropriant totalement l’humanité de Jésus au Verbe divin, la désapproprie radicalement de soi et la rend apte, par cela même, à nous révéler et à nous communiquer la divinité en personne, en nous faisant vivre en la suprême générosité des relations intra-divines.
Nous atteignons sans doute, ici, à la source de l’expérience augustinienne – dont nous ne pouvons pas oublier qu’elle s’accomplit dans un contexte chrétien – puisqu’elle résulte, précisément, de la désappropriation libératrice où le grand Africain atteint à soi dans un Autre : « Plus intime à lui-même que le plus intime de lui-même. »
En vérité, c’est bien l’écho du personnalisme divin – tel qu’il s’épanouit dans l’extase à trois foyers de la vie trinitaire et tel qu’il s’incarne en Jésus – que nous percevons dans ce passage du dehors au-dedans, si admirablement exprimé, où surgit le moi oblatif qui affranchit Augustin des servitudes qui l’aliénaient à soi.
L’Église et le sacrement
Il manque, il est vrai, un jalon pour relier le génial rhéteur à Jésus : l’Église. Mais Saul n’a-t-il pas appris sur le chemin de Damas, que l’Église, c’est Jésus qu’il persécute dans la communauté qui le représente et qui le communique ? Augustin partage pleinement cette conviction, puisque sa conversion est identiquement son adhésion à l’Église.
Mais vivre une telle identification, n’est-ce pas reconnaître une nouvelle et – dans le sens le plus fort du mot – radicale désappropriation ? L’Église-épouse n’est-elle pas purifiée de toute adhérence à soi, comme un « Sacrement » effacé en Jésus et transparente à Jésus – pour la foi vivante tout au moins qui nous connaturalise à Jésus – où la mission, pour quiconque est authentiquement mandaté par Jésus, s’accomplit dans la plus rigoureuse « démission » de soi : afin qu’aucune limite humaine ne puisse interférer avec l’œuvre de libération divine qui doit aboutir, en tout homme, à une expérience analogue à celle d’Augustin.
Mais dans un Sacrement, on le sait, le dehors doit être pris du dedans, comme dans les gestes de tendresse inter-personnels. Un Sacrement est une réalité mystique. Ce sacrement collectif et multiforme qu’est l’Eglise, est un Corps mystique. Il ne peut donc nous saisir qu’en nous faisant passer du dehors au-dedans, qu’en suscitant notre libération, et par notre liberté.
Si cette vue du Corps mystique est bien celle que suggère une foi vivante, on conçoit difficilement comment l’Eglise pourrait atteindre sa fin, qui est précisément de provoquer une libération divine, en imposant quoi que ce soit à qui ne l’a pas librement reconnue et accueillie ou en lui contestant le droit d’être sincèrement et honnêtement ce qu’il est.
L’Amour
Si l’Eglise est vraiment l’Agapè, – l’Amour – comme saint Ignace d’Antioche la nommait, elle n’a que l’amour pour se répandre et se défendre. Elle peut, sans doute, et elle se doit de concourir à tout ce qui est humain : mais par l’éclat de sa transparence à Jésus, par l’authenticité de sa « démission », et non par une limitation quelconque d’une liberté qui a, en tout homme, la croix pour mesure et pour caution, et qui ne peut mûrir chez autrui – pour autant qu’il en est encore privé – que si nous lui rendons sensible, dans l’agenouillement du lavement des pieds, la Présence infinie qui l’attend au plus intime de soi.