Résumé : Nous sommes appelés à concourir à notre propre création.
Un scrupule m’a saisi, un instant, le jour des Cendres, en redisant la formule rituelle :
« Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière », une vague crainte de dévaloriser la vie par ces mots qui répondent si peu à l’attente d’une jeunesse qui rêve d’une grande aventure et qui ne saurait voir, dans I’existence terrestre, une simple parenthèse entre la poussière de l’origine et celle de la fin.
L’idée m’est alors aussitôt venue qu’il fallait compléter ce texte, emprunté à la Genèse, par les promesses de I’Évangile et lui donner ce sens, qui s’accorde seul avec le message de Jésus : « Souviens-toi de la mort pour ne jamais cesser d’en triompher dans ta vie. »
Seul de tous les êtres vivants, I’homme peut, en effet, ajouter une dimension à sa vie comme il a seul le privilège de la devoir justifier.
Le traître qui livre ses camarades ou renie sa foi pour sauver sa peau nous apparaît comme déjà mort, parce qu’il a perdu ses raisons de vivre. Réduit à sa biologie et accroché à l’existence par sa peau qui le porte et le mène, nous sentons qu’il n’a aucune prise sur elle et qu’elle l’entraîne, comme une force étrangère à lui-même, vers le gouffre qu’il avait voulu fuir. Le héros et le martyr, au contraire, portent leur biologie en triomphant de ses résistances animales, et leur mort volontaire est la suprême affirmation des raisons de vivre qui impriment à notre existence le sceau de l’esprit. Ils disposent ainsi de leur mort et non pas elle d’eux. Ils vivent vraiment dans la mort comme le traître meurt du refus de mourir.
Ce contraste nous rend sensible le pouvoir que nous avons de dégager de notre vie physique une sur-vie, présente en nous dès notre naissance comme un germe d’immortalité. C’est par là que nous sommes appelés à concourir à notre propre création, en développant toutes les valeurs qui font de nous une personne, une source et une origine. Ainsi peut se constituer en nous une vie toujours plus recueillie dans un centre intemporel, toujours plus libre des accidents physiques et des événements extérieurs, qui est une perpétuelle victoire sur la mort, un continuel apprentissage de la résurrection.
Le mystère de Pâques est évidemment plus profond que tout ce qu’une telle expérience en peut pressentir. Il est pourtant certain que nous l’éprouverons d’autant plus joyeusement comme le triomphe du Christ sur la mort que nous nous serons plus fidèlement appliqués à la vaincre en nous. Et, dans la mesure même où nos raisons de vivre justifieront et fonderont notre existence, nous reconnaîtrons que le Prince de Vie, comme Pierre appelle Jésus, ne nous engage pas à la méditation morose de la mort, mais à l’enracinement de la sur-vie qui nous en affranchit en dessinant déjà en nous, en filigrane, le visage éternel de notre résurrection.
(*) Livre « Pèlerin de l’espérance »
Publié par les Editions Anne Sigier, Sillery.
Parution : août 2001.
237 pages.
Billets de M. Zundel parus dans le bulletin de la paroisse du Sacré-cœur, à Lausanne, de 1947 à 1974. 94 textes regroupés par thèmes.
ISBN : 2-89129-281-2