Résumé : Les mots évoquent des images, comme une toute puissance magique de Dieu, ou à travers la kénose une puissance qui est dépouillement. La Révélation est le ferment d’une pensée libre, d’une pensée sans frontières, axée sur le jour de l’intimité divine. La liberté du chrétien est à l’horizon de toute la pensée chrétienne, et s’identifie avec elle. Quelles que soient les limites d’un texte d’un père de l’Eglise ou d’un texte biblique ou évangélique, nous avons le devoir de les faire éclater.
La chandeleur est la fête du Christ « lumière pour éclairer les nations ». Fête des chandelles ; présentation de Jésus au Temple. Voici le texte de Luc 2:28-35 ; cantique de Siméon :
Siméon prit l’enfant Jésus dans ses bras et « il bénit Dieu en ces termes : « Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur. Car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé face à tous les peuples : lumière pour la révélation aux païens et gloire d’Israël ton peuple. » Le père et la mère de l’enfant étaient étonnés de ce qu’on disait de lui. Siméon les bénit et dit à Marie sa mère : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté – et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. » » (TOB)
Vengeance contre les persécuteurs
Saint Jean Chrysostome, père grec (mort en 407) étant en exil en Asie Mineure, écrit dans une lettre à Olympias où il se propose d’encourager cette Philotée qui est demeurée à Constantinople en butte aux persécutions et qui est une grande dame pleine d’intelligence, de savoir, de mérite et de courage.
St Jean Chrysostome lui écrit, faisant allusion à leurs communs persécuteurs : « Quant à ces contempteurs de la foi, ces pourvoyeurs de sang, ces gens qui ont fait des choses encore plus honteuses que cela, vous les verrez punis, car Lazare a bien vu griller en enfer le mauvais riche à travers l’abîme qui les séparait. Lazare l’a vu et a entendu sa voix. Tel sera votre partage.
Si ceux qui n’ont pas nourri le Christ sont condamnés au supplice, ceux qui l’ont réduit à la famine, à la nudité, qui l’ont chassé comme un étranger, qui non seulement ne l’ont pas visité quand il était malade, mais l’ont fait jeter en prison et charger de chaînes, alors qu’il était libre, à quels châtiments ne doivent-ils pas s’attendre ?
Vous les verrez griller, brûler, criant vers le ciel où ils vous verront couronnée avec les anges, régnant avec le Christ. Ils se lamenteront de ce qu’ils auront fait contre vous, réclamant pitié ; mais tout cela sera sans effet pour eux… »

Faiblesse de l’esprit humain
Nous ne pouvons pas lire sans stupeur ces exhortations : un père de l’Eglise consolant sa Philotée, en nourrissant son appétit de vengeance éternelle et lui proposant la joie de voir ses ennemis griller éternellement. Exemple de l’infirmité de l’esprit humain.
Bien que ce soit un père de l’Eglise, nous ne nous sentons pas liés par l’obéissance envers cette pensée et nous n’hésitons pas à croire que l’Evangile peut nourrir en nous d’autres dispositions, et que nous n’aspirons nullement à voir rôtir éternellement nos ennemis.
D’ailleurs, nous espérons que personne ne refusera finalement l’amour de Dieu ; et pour nous l’enfer, c’est la crucifixion de Dieu dans les âmes qui se refusent à un éternel amour. Nous sommes donc entièrement libres à l’égard de cette pensée, bien qu’il s’agisse d’un père de l’Eglise : il n’est pas un témoin de la foi, il n’engage pas l’obéissance de notre foi.
Le discernement
Mais alors, quand est-il un père de l’Eglise ? Quand est-il un témoin de la foi ? Comment discerner les moments où les pères de l’Eglise sont les témoins de la foi et ceux où nous ne trouvons que le langage de leurs opinions propres ?
On répond que c’est facile à discerner : ils engagent la foi de l’Eglise quand leurs paroles concordent avec les définitions des conciles. La difficulté est de déterminer ce qui est défini. Qu’est-ce qui est défini ?
Personne ne peut nous le dire. Car il n’est pas nécessaire que les définisseurs dans un concile, sachent ce qu’ils définissent. Davantage, ils ne peuvent pas savoir ce qu’ils définissent, plus que la petite vieille qui ne sait pas lire et qui entendra les mots qu’ils prononcent à la hauteur de sa foi et de son amour.
Il n’y a qu’une seule façon de pénétrer dans l’intimité de Dieu dont la Parole divine est la présentation, c’est d’en vivre. Il se peut qu’un évêque qui siège dans un concile comprenne beaucoup moins que la petite vieille illettrée dont le cœur est accordé au cœur de Dieu, qui lit dans les mots cette intimité de Dieu avec laquelle elle est accordée. La vérité ne se trouve que dans une communion avec l’intimité de Dieu.
Le film de notre enfance
Alors, la question se pose : n’y-a-t-il pas de pensée chrétienne ? Est-ce que l’Eglise n’a rien à nous dire et rien à nous enseigner ? La réponse est que l’amour s’éprouve plus qu’il ne se dit.
Une comparaison très simple, peut nous le faire comprendre : celle du film de notre enfance. Rappelons-nous le film de notre enfance : nous y voyons notre mère ; nous nous souvenons de ses premières tendresses, de son sourire, des histoires qu’elle nous racontait, des conseils qu’elle nous donnait, des avertissements dont nous étions l’objet, des corrections qui de temps en temps nous remettaient dans le droit chemin. Nous nous souvenons de ses prières, de ses silences et de ses inquiétudes, de son accueil.
Et ce film est inexprimable. Quand il s’épuise, lorsque nous avons la douleur de perdre notre mère, nous savons bien que nous pouvons la retrouver dans chacune des images de ce film, et pourtant ce n’est jamais elle toute entière.
Chaque souvenir nous est précieux dans la mesure où il nous conduit à son intimité ; aucune de ses expressions ne livre tout son mystère, chacune est précieuse parce qu’elle nous ramène à ce secret qui est incommunicable et qui est elle-même dans son mystère unique.
Les mêmes épisodes de cette histoire, s’ils sont racontés à un étranger indifférent ne signifient rien. Ce n’est plus qu’une histoire banale qui est reproduite à des milliers d’exemplaires parce qu’il y manque l’essentiel qui est le visage unique, le jour intérieur qui éclaire le film et lui donne sa signification incomparable.
Toute cette histoire de notre enfance est une histoire dont les épisodes sont valorisés, illuminés, par une présence ; c’est cette présence merveilleuse qui donne à cette histoire sa signification et sa valeur incommensurable.
L’histoire de la Révélation
Il en est de même de la Révélation : la Révélation est inscrite dans une histoire. Elle est nécessairement une expérience humaine qui passe par un prophète, par le Christ, par les hommes d’Eglise, par les saints.
C’est nécessairement une histoire humaine dont tous les épisodes se valorisent par une présence, par la Présence unique, la Présence de Dieu. Et tous les épisodes de cette histoire biblique, évangélique, apostolique et ecclésiastique sont valorisés par la Présence de Dieu, comme l’histoire de notre mère par la présence de notre mère.
Tous ces épisodes nous importent en tant qu’ils nous imposent cette Présence, nous en communiquent le rayonnement. Ils nous intéressent dans la mesure où ils sont une route vers l’intimité divine, exactement comme les images du film de notre enfance nous ramène à l’intimité de notre mère.
Il s’agit toujours et uniquement de cette intimité divine que nous cherchons, qui est la Vie de notre vie, et à laquelle les textes de l’Eglise vont nous donner accès. Ce qui est un chemin pour une époque, peut être une impasse pour une autre : telle expression qui a pu éveiller la vie à une époque donnée, devient un obstacle et un écran à une autre.
Images des mots : une toute puissance magique
Il faudra faire jouer sur des mots insuffisants, la lumière de l’intimité à laquelle ils veulent donner accès, jusqu’à ce qu’ils deviennent transparents. On ne doit pas s’accrocher aux mots, mais reprendre contact avec l’intimité divine, pour qu’elle consume dans ces mots toutes les scories du temps et du langage.
Prenons en exemple, ce premier chapitre de la Genèse qui est un merveilleux poème. Dieu dit : « Que la Lumière soit ! Et la lumière fut ». Nous sommes habitués à voir dans ces mots et dans ceux qui suivent l’expression de la toute-puissance divine. Dieu est si puissant que sa Parole suffit à appeler l’être du néant.
Nous sommes tellement habitués à cette image qu’il nous semble toujours, qu’il suffit que Dieu parle pour que tout soit accompli. Nous nous représentons la puissance divine à la façon, un peu, d’une puissance magique.
Images des mots : une puissance qui est dépouillement
Nous pouvons, au contraire, approfondir cette notion de toute-puissance dans la direction qui nous est évoquée par la liturgie du 2 février : on allume les cierges, toute l’église s’embrase au chant du cantique de Siméon : le Christ est la lumière des nations.
Et cette fête des lumières amène le récit de l’entrevue entre Siméon et le Christ, entre Siméon et la Vierge. Le vieillard annonce à la Vierge qu’un glaive transpercera son cœur. Admirable coïncidence : toute la lumière est suscitée par ce glaive qui transpercera le cœur de la Vierge et celui du Christ.
Siméon annonce à la Vierge qu’un glaive transpercera son cœur… Rapprochement admirable entre le glaive et la lumière, le don de soi et l’illumination de la pensée.
C’est toute cette douleur volontairement assumée qui va justement éveiller toute cette lumière. Rapprochement admirable entre le glaive et la lumière, le don de soi et l’illumination de la pensée. Cela nous rappelle le passage de l’épître de saint Paul aux Philippiens où, voulant donner un exemple d’humilité, l’Apôtre rappelle les abaissements du Verbe : « Le Christ, bien qu’il fût dans la condition de Dieu, n’a pas retenu comme une proie cette égalité avec Dieu. Mais il s’est vidé de lui-même en prenant la condition de l’esclave et en obéissant en toutes choses comme un homme. » (Philippiens 2:6-7)
Cette évacuation de soi, cette kénose (1), se retrouve dans le mystère de la chandeleur, et nous amène à concevoir que la toute-puissance de Dieu est égale à sa kénose : il y a en Dieu un vide infini qu’il fait de soi, un don infini de soi, un dépouillement total qui est justement le prix de sa toute-puissance.
La création jaillissement d’amour
C’est parce que tout est évacué en Dieu, que le Christ n’a plus rien, qu’il ne possède rien, qu’il est la pauvreté absolue et infinie, qu’il est également la toute-puissance.
C’est parce que tout est évacué en lui, qu’il n’a plus rien, qu’il ne possède rien, qu’il est la pauvreté absolue et infinie, qu’il est également la toute-puissance.
La création ne jaillit pas d’un mot magique, mais d’un amour immolé éternellement, infiniment. C’est tout le mystère de la Trinité dans ses relations intérieures d’amour où rien n’est possédé, où la divinité apparaît comme un pur dépouillement : secret de la puissance qui jaillit du don infini de soi, jaillissement d’amour entièrement dépouillé et qui peut susciter la vie parce qu’il n’y a rien en lui qui ne soit donné.
En rapprochant la kénose, ce dépouillement infini et la toute-puissance, nous voyons que ce sont deux termes identiques dont l’un éclaire l’autre. Dieu paie le prix de la création par le don de lui-même.
En rapprochant cette kénose, ce dépouillement infini et cette toute-puissance, nous voyons que ce sont deux termes identiques dont l’un éclaire l’autre. Dieu paie le prix de la création par le don de lui-même.
Pauvreté, toute-puissance et amour
L’image de la chandeleur, image des cierges et du glaive promis à la Vierge, nous fait méditer et rapprocher la toute-puissance et la kénose : la pauvreté, la toute-puissance et l’amour, c’est la même chose.
Et c’est ce don absolu où tout est consumé qui peut nous donner une intelligence intérieure, spirituelle, d’une puissance que rien ne limite ; une intelligence de l’ordre de l’amour, qui est l’ordre divin, parce que l’amour en Dieu n’a pas de frontières. L’image de la chandeleur, image des cierges et du glaive promis à la Vierge, nous fait méditer et rapprocher la toute-puissance et la kénose : la pauvreté, la toute-puissance et l’amour, c’est la même chose.
Pour que l’humanité émerge de l’animalité
Gardons cette pensée de la kénose, de l’évacuation, du dépouillement de soi, pour lire le troisième chapitre de la Genèse qui raconte l’épreuve originelle. Nous savons aujourd’hui que si les conférences internationales ont coutume d’échouer, c’est parce qu’il n’y a pas d’espèce humaine. Le crédit que les délégués possèdent vient des armes qui les appuient : c’est parce qu’il y a des armées derrière eux que leur voix a une autorité qui mesure le crédit de leurs paroles.
L’homme n’existe pas en tant qu’espèce humaine ; l’humanité est encore une espèce animale. Pour que l’espèce soit humaine et non plus animale, il faudrait la conscience d’une valeur commune qui soit le premier mouvement de toute pensée humaine.
Or il n’en est pas ainsi : pour les hommes, la conscience d’une valeur commune est une efflorescence très passagère. Pour la plupart des délégués internationaux, il s’agit d’intérêts qu’ils ont à défendre. Personne ne parle au nom de l’humanité, mais un groupe défend des déterminismes collectifs contre d’autres déterminismes.
Situation paradoxale et effroyable d’aujourd’hui qui fait poser cette question : « Croyez-vous à la guerre ? » Comme s’il s’agissait d’un tremblement de terre inévitable. La guerre va éclater, on ne sait comment, et deux milliards quatre cent millions d’hommes attendent passivement que quatre ou cinq hommes prennent la décision pour eux, comme si cela ne les regardait pas, comme si la guerre était une fatalité cosmique. Parce qu’il n’y a pas d’espèce humaine, parce que personne ne prend en charge l’espèce humaine.
La première pensée, appelée à porter toute l’histoire humaine
Toute la puissance de l’être est dans le don de soi, la kénose, c’est-à-dire dans l’amour. On n’a prise sur la créature que par l’amour, dans l’amour.
C’est qu’une telle unanimité qui rassemblerait toute l’humanité en un seul vouloir, ne pourrait s’établir que par une kénose, un dépouillement d’amour égal à celui du geste créateur. Ce geste créateur ne pourra susciter une vie libre, ouverte, qui surmonte ses limites, que si cette vie se dépouille à l’égal de Dieu. Toute la puissance de l’être est dans le don de soi, la kénose, c’est-à-dire dans l’amour. On n’a prise sur la créature que par l’amour, dans l’amour.
Et peut-être que l’épreuve originelle, c’est la proposition faite à la première pensée d’accepter de porter toute l’histoire comme une histoire unique. Si l’humanité ne constitue pas un chaos, une succession sans rime ni raison, absurde et barbare, on peut la concevoir comme un être unique, ainsi que le faisait Pascal : son commencement est lié à sa fin.
La première pensée, dans cette hypothèse, aurait été appelée à porter toute l’histoire humaine comme une histoire unique, à la porter dans son amour, à l’embrasser dans sa pensée, à payer le prix de cette assomption.
La première pensée, le premier Adam, aurait été chargé déjà du corps mystique de l’humanité rassemblé déjà, tout entier, dans le premier amour, celui de Dieu et celui de l’homme.
Autrement dit, la première pensée, le premier Adam, aurait été chargé déjà du corps mystique de l’humanité rassemblé déjà, tout entier, dans le premier amour, celui de Dieu et celui de l’homme.
Car ceci ne pouvait pas être fait par Dieu seul, parce que la création est une histoire à deux, un dialogue de Dieu avec la créature, comme sa fiancée, l’invitant à un mariage d’amour.
Et si c’était là, la vocation de la première pensée, de porter le corps mystique, de l’embrasser dans un seul regard et dans un seul amour, le geste créateur aurait été en échec, dans la mesure où il n’y aurait pas eu la réponse d’amour indispensable à son accomplissement.
Pascal le disait : l’agonie de Jésus dure du commencement du monde jusqu’à sa fin, elle embrasse toute l’histoire, dans la mesure où le geste créateur n’aboutit pas, faute d’amour.
Toute l’histoire humaine envisagée comme la passion de Dieu
Vision grandiose que celle de toute l’histoire humaine envisagée comme la passion de Dieu, sous le signe de la Croix : elle est avant, après, au milieu, partout, parce que Dieu est blessé dans la mesure où son amour n’obtient pas la réponse et est inefficace.
L’épreuve originelle, c’est Dieu qui est mis en question, qui s’offre et se propose, qui s’expose au choix de l’homme, comme le Christ du Jugement Dernier de Notre-Dame de Paris, qui s’expose au jugement de l’homme et accepte de mourir.
Quand on fait le catéchisme à des petits enfants, il est infiniment plus vrai, plus pédagogique, de leur présenter l’épreuve originelle comme l’épreuve de Dieu.
C’est Dieu qui est mis en question, qui s’offre et se propose, qui s’expose au choix de l’homme, comme le Christ du Jugement Dernier de Notre-Dame de Paris, qui s’expose au jugement de l’homme et accepte de mourir.

Il faut montrer aux enfants que la passion de Dieu embrasse toute l’histoire, que Dieu est crucifié dans toute âme qui le refuse, et que c’est ça l’enfer, cette crucifixion de Dieu dans les âmes qui le refusent. Leur parler ainsi, c’est les orienter vers une générosité qui pourra surmonter les crises difficiles.
Il n’y a qu’un seul motif de se surmonter, c’est d’avoir quelqu’un à qui se donner. L’homme se saura sollicité par une générosité sans défense qui a besoin de lui pour s’accomplir.
Le Christ, nouvel Adam, a repris cette assomption du corps mystique, à travers un effort infiniment douloureux, parce qu’Il porte le poids d’un désordre : les choses ne sont plus intactes, il y a un désordre établi.
Se consacrer au mystère de l’unité humaine
La kénose, ce dépouillement de soi, qui est à la source de la toute-puissance et de la création, est la condition de toute société humaine. Car nous ne pouvons réaliser notre existence que par un dépouillement semblable à celui de Dieu.
Il reste que l’espèce humaine n’existe pas encore. Nous avons à la créer. L’homme pris dans son ensemble est encore une espèce animale, parce qu’il manque à chacun ce sens du tout, cette primauté du corps mystique qui devrait nous consacrer chacun à ce mystère de l’unité humaine, pour réaliser dans l’homme le règne de Dieu, le règne de l’Amour.
La kénose, ce dépouillement de soi, symbolisé par les cierges de la Chandeleur, qui est à la source de la toute-puissance et de la création, est la condition de toute société humaine. Car nous ne pouvons réaliser notre existence que par un dépouillement semblable à celui de Dieu.
Ce mystère a un rayonnement illimité, et nous ouvre des perspectives d’une richesse bien plus grande que la lettre des mots magiques du récit sacré qui ne dit pas comment cette toute-puissance est en réalité l’espace d’un amour qui en paye le prix par le don de soi-même.
Les questions et la souffrance ramenées à l’expérience
Un exemple plus simple et plus proche de la vie quotidienne nous éclairera dans le même sens. C’est celui d’une jeune femme, chrétienne admirable, aux prises avec une souffrance immense qu’elle porte avec vaillance : elle vient de perdre sa mère qui était tout pour elle, avec qui elle vivait dans une grande intimité, qui était l’équilibre de sa vie.
Voilà cette femme solitaire, jetée dans une angoisse infinie, privée de cette présence indispensable, et qui s’interroge sur la mort. Qu’est-ce que la Mort ? Où sont les morts ? Quels moyens de communiquer avec eux, et pour eux de communiquer avec nous ? Qu’est-ce que notre amour peut faire pour eux ?
Tout problème véritable, c’est nous-mêmes à l’état de question. Nous sommes le problème et nous serons la réponse quand nous aurons franchi l’étape, quand il fera jour au-dedans de nous-mêmes.
Elle me pose toutes ces questions avec les mots de grâce, de prédestination… Je lui réponds en cherchant à ramener toute cette question à une expérience, car tout problème véritable, c’est nous-mêmes à l’état de question. Nous sommes le problème et nous serons la réponse quand nous aurons franchi l’étape, quand il fera jour au-dedans de nous-mêmes.
« Avec quoi aimez-vous ? » Question à laquelle une petite fille de trois ans répondait très bien : « Avec mon cœur. » – « Où est votre cœur avec lequel vous aimez ? » – « C’est tout moi-même. »
Et justement, dans votre amour avec votre mère, il y a ce tout vous-même qui est engagé, et ce tout d’elle-même. – Où le prenez-vous ? Où l’éprouvez-vous ? – Toutes les fois que vous avez décollé de vous-même, que vous n’êtes pas dans les frontières de vos déterminismes, que vous vous sentez vraiment libre de vous-même.
Il y a eu des moments merveilleux, où vous avez senti vraiment votre âme dans la sienne, et la sienne dans la vôtre ; et vous n’aviez pas besoin de vous le dire, vous le viviez et vous échangiez plus que vous-mêmes, et votre amour était déjà une vie éternelle, car nous ne nous trouvons les uns les autres que dans la vie éternelle.
Tant que nous ne sommes pas dans cet échange de Dieu, il nous est impossible de nous trouver. Nos déterminismes, nos instincts, notre journée ou notre nuit, notre fatigue, tout cela appesantit notre être et risque de nous y enfermer.
Nous ne pouvons vraiment atteindre à l’intimité unique d’un être qu’en ayant passé nous-même par la kénose, le dépouillement, la transparence, jusqu’à ce que deux âmes soient l’une dans l’autre dans l’échange de Dieu.
L’amour d’ici-bas, c’est déjà la vie éternelle, et il n’y a d’amour qui va jusqu’au bout, qui atteint l’unicité de l’être et qui établit la communication absolue, que cette vie éternelle.
Ce cœur avec lequel vous aimiez et qui touchait le cœur de votre mère, vous faisait communiquer dans l’échange de Dieu. L’amour d’ici-bas, c’est déjà la vie éternelle, et il n’y a d’amour qui va jusqu’au bout, qui atteint l’unicité de l’être et qui établit la communication absolue, que cette vie éternelle.
La seule parole que l’on puisse échanger, c’est Dieu lui-même, qui est le lien, l’échange, la présence, qui fait que les êtres se trouvent intérieurs les uns aux autres.
Et c’est pourquoi ces moments là, ce sont des moments qui demeurent et qui sont comme un être inépuisable. Aucune formule, aucune parole n’aurait pu exprimer cette identification. La seule parole que l’on puisse échanger, c’est Dieu lui-même, qui est le lien, l’échange, la présence, qui fait que les êtres se trouvent intérieurs les uns aux autres.
Rien n’est changé : la mort qui est un accident périphérique, un accident biologique, laisse intacte cette réalité, il reste cette vie éternelle où vous vous êtes rencontrées, qui est la respiration de votre amour dans l’échange de Dieu.
Rien n’est changé : la mort… laisse intacte cette réalité, il reste cette vie éternelle où vous vous êtes rencontrées… Le ciel est en vous-même, parce que Dieu y réside, et c’est là que vous joignez votre mère, exactement comme vous la joigniez de son vivant physique, vous la joignez en Dieu.
C’est cela le Ciel, et le ciel est en vous-même, parce que Dieu y réside, et c’est là que vous joignez votre mère, exactement comme vous la joigniez de son vivant physique, vous la joignez en Dieu. Et c’est la même conversation, et le même silence, le même échange, le même secret inépuisable, le même accroissement sans fin, car il n’y a pas de fin à ce secret d’amour qui est l’échange de Dieu, la vie éternelle.
Vous accompagnez votre Maman au-dedans de vous, en Dieu, vous progressez avec elle et elle avec vous ; sa purification est au-dedans de vous, votre amour l’enrichit, le sien vous illumine. Et tout cela se noue dans la première et la plus profonde expérience, celle de l’amour même que vous avez vécu, qui est toute votre force et toute votre joie.
La Révélation est le ferment d’une pensée libre
La Révélation est le ferment d’une pensée libre, d’une pensée sans frontières, axée sur le jour de l’intimité divine. Pensée d’un être libre, qui a évacué ses limites par la kénose et qui est devenu un élan d’amour.
Voilà, en dehors de tout système, de livres et de notions toutes faites, une espèce d’itinéraire où cette âme de lumière s’est immédiatement retrouvée, parce qu’elle y était déjà merveilleusement orientée ; sans se servir de mots usés et tout faits, mais en suivant l’impulsion de son cœur et l’expérience de son amour, elle plongeait avec sa mère dans la vie éternelle.
Donc, la Révélation, de toutes manières, est le ferment d’une pensée libre, d’une pensée sans frontières, d’une pensée axée sur le jour de l’intimité divine. Il s’agit toujours et partout de retrouver ce jour de l’intimité divine.
Et chaque texte, chaque action de la liturgie, est une espèce de sacrement qui s’ouvre sur le cœur de Dieu. La Révélation est le ferment d’une pensée libre axée sur le jour de l’intimité divine. Pensée d’un être libre, qui a évacué ses limites par la kénose et qui est devenu un élan d’amour.
Et le dogme, qui a tellement effrayé par son seul nom, ce n’est rien d’autre que la Révélation précisée de manière à dégager son caractère d’accès à l’intimité divine, de manière à désencombrer la route qui mène à sa lumière ; le langage accroche, il faut le désemprisonner, il faut l’ouvrir pour qu’il ne soit pas un obstacle.
L’évolution de la pensée scientifique
On peut d’ailleurs, d’une certaine manière, rapprocher les définitions dogmatiques qui précisent la Révélation du cheminement de la pensée scientifique qui précise les théories physiques.
Il y a un écart considérable entre la physique de Newton au 17ème siècle et la physique d’aujourd’hui. La théorie corpusculaire de la lumière de Newton a été éclipsée par la théorie ondulatoire et ce caractère a été étendu à toute la matière. La théorie de la gravitation universelle qui a rendu Newton célèbre et qui est conçue comme un phénomène d’attraction, est remplacée avec Einstein par la notion de courbure d’espace, propriété géométrique de l’univers qui explique la gravitation qui n’est plus un phénomène d’attraction, comme le disait Newton.
De même, si nous regardons, plus près de nous, entre 1900 et 1946, nous voyons les plus grands physiciens faire l’inventaire progressif de l’atome par une série de corrections qui reste naturellement inachevée ; les plus grands noms de la physique y ont concouru par des corrections successives qui ne seront jamais achevées. On n’en continue pas moins, avec raison, à célébrer Newton comme un des plus grands génies qui fût.
Qu’est-ce que cela veut dire ?
Chaque époque use d’une autre échelle pour exprimer l’accord entre la pensée et l’univers
Que les théories scientifiques représentent la réponse qui satisfait à une interrogation possible de l’univers. Le savant interroge l’univers avec certains instruments. Cette interrogation dépend des instruments mathématiques et physiques dont le savant dispose ; ces instruments, ces calculs, ces télescopes, sont pour le savant, un langage indispensable, c’est son langage de savant.
Mais le langage est perfectible et donc imparfait : tout ce qui peut recevoir un accroissement, une correction est dans une certaine mesure imparfait. C’est vrai des calculs, et c’est vrai des instruments. Cela n’empêche pas la joie du savant qui découvre un univers pensable, comme un clavecin bien tempéré, bien que son langage pourra être corrigé à l’infini.
Le savant peut entrer en contact et en conversation avec cet univers pensable, mélodieux, harmonieux. Chaque époque l’aborde avec une échelle différente, comme l’échelle tonique des musiciens. Chaque époque use d’une autre échelle pour exprimer cet accord. L’essentiel pour le savant c’est d’éprouver cet accord entre la pensée et l’univers.
Toutes les formules sont aimantées par ce vœu d’une correspondance qui rende possible le dialogue entre la pensée et l’univers.
Si les formules deviennent discordantes, il faut modifier l’échelle jusqu’à la résolution de la dissonance ; la correction rend l’harmonie de la correspondance entre l’univers et la pensée. C’est-à-dire que tout l’effort de la science pure tend continuellement à assouplir les formules en un dialogue pensée-univers, qui déborde les formules, qui les éclaire, qui les corrige dès qu’elles font écran à l’échange qu’elles doivent amorcer. Toutes les formules sont aimantées par ce vœu d’une correspondance qui rende possible le dialogue entre la pensée et l’univers.
Les formules qui font écran, il faut les transposer
Il en est de même pour la foi : la Révélation n’est liée aux formules qui l’expriment à une époque donnée, que pour autant que ces formules livrent accès à l’intimité divine, qui est cœur sans frontières du Dieu-Amour.
Dès que les formules font écran il faut les transposer dans un langage plus transparent, comme je viens de le faire en partant de la kénose pour joindre la toute-puissance. Tout le développement dogmatique tient dans cet effort d’ouverture et de libération.
Il faut poursuivre incessamment une pensée libre, qui n’est possible qu’à un être libéré. Et un être libéré n’est tel que par l’évacuation de ses limites, par la kénose, par la pauvreté de soi, qui est la même chose que l’amour.
Une pensée libre est la première exigence de la Foi, une pensée libre, libre sans frontières, comme le cœur de Dieu. Mais pour saisir le sens de cette reprise incessante de la formule par la foi dans les dogmes, il faut poursuivre incessamment une pensée libre, qui n’est possible qu’à un être libéré. Et justement, un être libéré, n’est tel que par l’évacuation de ses limites, par la kénose, par la pauvreté de soi, qui est la même chose que l’amour.
Et nous retrouvons ce qu’il s’agissait d’énoncer : c’est que la liberté du chrétien est à l’horizon de toute la pensée chrétienne, s’identifie avec elle.
Parce qu’il n’y a pas, à proprement parler, d’enseignement, il y a toujours cette intimité de Dieu qui est rendue présente à notre intimité, à travers des mots qui doivent sans cesse recouvrer leur transparence, pour que nous plongions dans cette intimité et que notre vie soit simplement l’échange de tout nous-mêmes avec Dieu.
C’est pourquoi nous nous sentons absolument à l’aise devant un texte comme celui de saint Jean Chrysostome que nous citions ou devant n’importe quel texte biblique ou évangélique. Parce que, quelles que soient ses limites, nous avons le devoir de les faire éclater.
C’est le cœur de Dieu que nous joignons, dans la mesure où nous nous sommes évacués et sommes entrés dans ce dialogue d’amour qui est le jour même de la connaissance et l’espace de la liberté.
(1) Le mot kénose a pour origine le terme grec utilisé par Paul dans ce passage de l’épître aux Philippiens (2 :6-7) Jésus-Christ s’est dépouillé lui-même, vidé de lui-même. Les développements théologiques de ces versets pointent l’abaissement de Dieu qui se dépouille de sa toute-puissance. Voir l’intéressant article de Wikipédia.